Champ cultivé
2. Littéralement « Champ des esclaves, sérail ». 11 constitue la demeure du chef du village dont il occupe le centre et est solidement fortifié. C'est le réduit de la place.
les pâturages des environs de Niagassola étaient insuffisants tant les troupeaux étaient nombreux : il affirme qu'on était obligé, pour assurer leur subsistance, de les disséminer sur différents points, à plusieurs journées de marche les uns des autres.
Le dernier roi du Manding qui ait acquis quelque renom, est Koulaba-Mamby, qui vit crouler la puissance des Massarés devant l'invasion des Toucouleurs. Au début de son règne, ses campagnes eurent un retentissement considérable. Il promena ses colonnes victorieuses jusqu'aux frontières du Ouassoulou, du Morébélédougou et du Sankaran, sur la rive droite du Niger.
A leur arrivée dans le pays, les Toucouleurs n'osèrent pas se mesurer avec lui, tant sa renommée était gnnde ; ils traitèrent avec le Manding. Mais, par mille sourdes intrigues, ils détachèrent de Niagassola, les uns après les autres, tous les Etats vassaux; lorsque Mamby s'aperçut de leur fourberie, il était trop tard. Le pacte d'amitié qu'il avait passé avec eux était devenu un lien d'esclavage ; 3ar, tout compte fait, il ne pouvait plus ranger que cinq cents guerriers sous sa bannière. Il dut se résigner à subir le joug que, du reste, Alpha- Omar, généralissime de El-Hadj-Omar et almamy de Mourgoula, maintint toujours extrêmement léger.
A partir de ce jour, c'en était fait du grand empire malinké. Alpha, pour mieux en être maître, avait rompu tous les liens qui unissaient les
villages entre eux; aussi bientôt la discorde fut telle qu'il dut employer cette fois son habileté à les empêcher de se détruire mutuellement.
Réduit à l'impuissance, Koulaba-Mamby s'enfermait pendant ce temps dans son tata, entouré de ses trois cents femmes, et, désespéré, fermait l'oreille à tous les bruits du dehors.
Deux fois cependant il voulut réagir contre sa mauvaise destinée et sortir de sa torpeur ; mais ce fut en vain, car sa domination et celle des siens était passée en d'autres mains.
En 1860, les Toucouleurs voulaient enlever Kangaba où, cinquante années avant, Mamby- Koumou avait placé comme roi un de ses fils dont l'héritier règne encore sur le Manding de la rive droite. Alpha-Omar, voulut obliger Koulaba- Mamby à prendre part à cette expédition et à le guider. Celui-ci, devenu trop faible pour refuser ouvertement de prendre part à une guerre contre son cousin, se mit en marche avec son continrent à la tête de l'armée des Toucouleurs ; mais il s'égara si bien au sud de Naréna, qu'Alpha-Omar, énervé et sachant qu'il ne pouvait s'emparer de Kangaba que par surprise, chose impossible après tant d'allées et venues, somma Mamby de le conduire vers un riche village qu'il pût piller et donner en dédommagement à ses hommes. Ouoronina, sur le Dioliba, désigné par Mamby, fut brûlé, saccagé, et toute la population emmenée en captivité.
Cinq ans plus tard, le vieux Mamby, ne pouvant
se résoudre à l'inactivité forcée que lui imposaient les Toucouleurs, obtint d'eux de conduire une expédition dans le Ouassoulou. Arrivé sur le fleuve, près de Banco, il trouva tous les villages déserts et les pirogues enlevées. L'avant-veille, le mamby de Kangaba, ayant appris ses intentions, avait pris ses mesures pour que cette expédition fût ainsi arrêtée. Koulaba-Mamby envoya courriers sur courriers à son cousin, lui rappelant le signalé service qu'il lui avait rendu quelques années auparavant, le priant de lui renvoyer les pirogues. Tous ses émissaires furent éconduits. Pour se venger, le chef de Niagassola brûla tous les villages déserts de la rive gauche. De là est née la haine des deux Mamby et la rivalité entre Kangaba et Niagassola.
Au retour de cette expédition, le fils aîné de Koulaba-Mamby était resté en arrière, pris de douleurs intestinales. Un des hommes les plus influents de Mansalah, Diongo-Kouboumfiténé, chef de cinquante fusils, l'ayant rencontré seul sur le chemin d'Oudoula, lui fit couper la tête pour tirer vengeance d'un vol de captive fait à son détriment. Koulaba-Mamby voulut attaquer Mansalah et le détruire, mais il fut arrêté par l'almamy de Mourgoula qui couvrit ce viilage de sa protection.
En 1880, le Mamby fit encore un effort pour relever son pays de sa déchéance et remettre Kangaba et le Siéké sous le joug de Niagassola.
Il envoya au roi Sambala (de Médine) cinq cents gros d'or, en le priant de réunir une colonne et de venir se joindre à lui pour combattre les pays qui étaient autrefois ses vassaux. Sambala, en monarque noir habile, garda l'or, mais, au lieu de colonnes, lui transmit simplement des souhaits de réussite.
Lorsque le capitaine Gallieni traversa Kita, Koulaba-Mamby fut le premier des chefs de la région à s'allier à lui. Depuis, Niagassola nous est resté absolument dévoué.
L'autorité duMamby actuel n'est plus que nominale et son influence à peu près nulle. Les héritiers du trône qui arriveront successivement au pouvoir à la mort de leurs frères aînés sont : le chef de Momou, celui de Kourbala, le chef de Dalamban, les quatre frères Koumou et enfin, au huitième rang seulement, le fils aîné du défunt roi, Kaniba- Mahmady, actuellement chef des guerriers du Manding et chef de Dialikrou.
Le plus jeune de ses oncles a environ soixantedix ans, et tous sont profondément abrutis. Il est fâcheux pour le Manding que Mahmady ne puisse arriver immédiatement au trône; les richesses que lui a laissées son père, bien écornées il est vrai par cette dernière guerre, et surtout le nombre raisonnable de captifs de guerre qu'il peut mettre sur pied, lui donnent une influence qui, ajoutée au renom de son père, n'a d'égale chez aucun autre, chef. De plus, convenablement conseillé et dirigé, il sait faire sentir son autorité d'une façon suffi-
santé pour chasser l'apathie des Malinkés et nous être d'un véritable secours.
Le commandant Monségur avait essayé, en 1883, de le faire nommer roi du Manding, au lieu et place du Mamby actuel dont la nullité est excessivement gênante et préjudiciable aux intérêts de la région; mais il avait compté sans l'obstination absolue que mettent les Malinkés à suivre leurs usages, et il échoua complètement dans sa tentative. D'après la loi mandingue, le frère cadet succède au frère aîné ; la succession au trône se fait donc par voie collatérale et personne, même Mahmady, ne se prêterait à la violer.
Il serait peut-être bon, dans l'impossibilité où nous sommes d'avoir à la tête de ce pays un homme suffisamment jeune et énergique pour en diriger les affaires, de mettre à côté de lui un de ses parents remplissant ces conditions, et jouant en quelque sorte le rôle de maire du palais auprès de ces rois fainéants et annihilés au delà de toute expression.
C'est ce que l'on résolut de faire pendant l'année 1885 et les résultats de cet essai furent très satisfaisants.
Des diverses races dont nous avons parlé au cours de cet aperçu historique, une seule, à part quelques rares exceptions, nous est restée fidèle pendant la dernière guerre contre Samory : c'est
la race des anciens conquérants, les Massarés, dont nous venons de raconter l'exode.
Malheureusement pour la contrée, l'arrivée des bandes de l'almamy coïncida avec la mort de Koulaba-Mamby, décédé à un âge excessivement avancé. Mais ce dernier chef avait conservé une si grande vigueur d'esprit que la mort le surprit en pleins préparatifs d'une expédition qu'il voulait lancer à la rencontre du conquérant.
Son successeur, le Mamby actuel, ne sut ni vouloir, ni oser. Au reste, la confiance des Massarés lui manquait. La seule fois qu'il s'était mis à la tête d'une expédition, en 1878, il avait piteusement échoué : le village de Koma lui résista victorieusement pendant plusieurs mois, et finalement il fut repoussé avec de grandes pertes. D'un caractère très faible, quelque peu en enfance, adonné à l'ivrognerie et excessivement avare, il n'avait aucune des qualités nécessaires pour conduire les Malinkés et s'en faire obéir. Aussi, en moins d'un an, la puissance des Massarés alla déclinant tout autant qu'elle avait été élevée autrefois. Les villages du Manding, ne se sentant plus unis les uns aux autres par l'énergie de leur chef, n'eurent plus ju'un but : secouer le joug de Niagassola. Ils réussirent si bien que, lorsque derrière la colonne du colonel Borgnis-Desbordes, quelques bandes de pillards vinrent attaquer les villages du Bas- Manding, Mamby fut dans l'impossibilité de réunir deux cents hommes pour les chasser. Yingt et un
ans plus lût, cependant, tout le Ouassoulou fuyait à l'approche de leur armée, et les Massarés divisés, sans cohésion, durent fuir à leur tour devant ceux qui, pendant des siècles, avaient été leurs vassaux. Dès le commencement de cette année 1882, Nia-
gassola se dépeupla entièrement, et il ne resta plus dans le village que Mamby, quelques-uns de ses parents, des griots et des forgerons. Le reste de la population émigra dans le cercle de Kita, à l'abri du fort, ou se jeta dans les montagnes où elle campa jusqu'à la paix, vivant misérablement dans de continuelles alertes.
C'est dans cet état que le capitaine d'artillerie Chanteaume trouva cette capitale naguère si pros • père que, quatre ans auparavant, elle fournissait à elle seule, sur première réquisition, cent cinquante bœufs au commandant de Kita. Une unique vache composaitle troupeau du village ; des trois enceintes concentriques défendant cette localité, deux s'étaient écroulées, minées par les pluies; la troisième ne valait guère mieux. Les maisons, cessant d'être entretenues, s'étaient effondrées, et, pour loger les cent hommes qui l'accompagnaient, le capitaine Chanteaume dut les installer dans le tata du chef.
La construction du fort, commencée le 10 février 1885, rendit quelque assurance aux habitants. Sous la pression de son commandant, quelquesuns d'entre eux commençaient à rentrer, à reconstruire des cases et à préparer des cultures. Mais
bientôt survinrent les événements de Niafadiu, qui remirent en question son existence.
En effet, l'armée de Samory, quoique battue au Kokoro le 14 juin 1885, puisait dans son grand nombre l'audace suffisante pour oser, presque sur les talons de notre colonne, se jeter sur Niagassola, le brûler en partie et le piller. Cet événement empêcha ses malheureux habitants de regagner la confiance qui leur manquait; ceux qui n'avaient pu ou voulu fuir au loin s'étaient réfugiés sous les murs à peine naissants du fort et n'entendaient pas plus s'en éloigner qu'un noyé qui a réussi à saisir le bras de son sauveteur ne veut consentir à s'en séparer. Cinquante hommes cependant, sur l'ordre formel du commandant, réoccupèrent le lendemain le tata du chef, qui sert de réduit à Niagassola. v
Le 18, un parti ennemi se glissait sur la face nord, masquée aux vigies du fort par les ruines de la première enceinte, et se ruait dans le village, le pensant inoccupé; mais, à peine entrés dans l'avenue qui mène au tata des Mambys, ils furent accueillis par une fusillade nourrie venant de la garnison malinkaise de ce réduit et jetés en plein désarroi par ce salut inopiné qui leur culbuta quelques hommes. En même temps l'éveil était donné au fort et un obus tombant au milieu d'eux leur apprenait que le canon se mêlait de la partie et qu'il était temps pour eux de déguerpir.
Les gens de Niagassola s'étaient jetés immédiatement à leur poursuite, leur tirant dans les reins;
ils leur eussent certainement causé des pertes sérieuses lorsqu'un événement comique mit fin à cet engagement. Les Malinkés des deux rives du fleuve étaient persuadés que la simple explosion d'un obus suffisait, par suite des poisons contenus dans le projectile, pour asphyxier tout être animé se trouvant à sa proximité, dans un certain rayon, à l'instant de son éclatement. Or, au moment où les guerriers de Niagassola n'étaient plus qu'à 60 mètres à peine des sofas, un obus tiré un peu court tomba droit au beau milieu de l'espace qui séparait les combattants. Son explosion l'ut un véritable coup de théâtre : tous ces noirs hurlant, gesticulant, brandissant leurs sabres ou leurs fusils tombèrent avec l'ensemble le plus parfait la face contre terre, dans l'immobilité la plus absolue et le silence le plus profond. Au fort, la garnison levait les bras au ciel et admirait les effets si complètement destructeurs de nos petits canons poussifs, lorsque, tout à coup, après une longue minute, les têtes des combattants aplatis se relevèrent, s'orientèrent prudemment, puis tous, vainqueurs et vaincus, sautant sur leurs jambes, détalèrent bouche close, abandonnant armes et bagages sur le terrain.
Le 1er juillet, les Massarésde Niagassola, dont le nombre s'était accru de tous les réfugiés des villages voisins, réoccupèrent leur village et durent, par ordre de l'autorité française, se mettre, séance tenante et sous les peines les plus graves, aux
travaux de culture. Cette mesure n'était pas inutile, car, dans les transes continuelles où ils vivaient depuis le mois de juin, ils n'avaient pas ensemencé un pouce de terre.
C'eût été pour ce village une famine d'autant plus effroyable que tous les magasins à mil, épars dans la campagne, avaient été vidés puis brûlés par l'ennemi; le peu de céréales qui leur restaient suffisaient à peine à des semailles devant assurer le tiers d'une récolte ordinaire, alors que la population venait de quadrupler du jour au lendemain. Dès les premiers jours de juin, la population de Niagassola pouvait être estimée à trois cents habitants : le 15 juillet cette localité en comptait douze cents.
Devant les reconnaissances offensives continuelles de la garnison, Samory avait évacué le pays de Niagassola proprement dit et une partie du Kendé \ Il était alors de sa personne à Faraoualia; mais la présence d'un fort détachement campé sur la rive gauche du Kokoro, à 4 kilomètres de Niagassola, et le séjour de Malinkamory à Gale, restaient une menace perpétuelle pour ce malheureux pays. 11 était sillonné de bandes de pillards, qui tuaient ou enlevaient tout habitant s'aventurant quelque peu au dehors. Dans ces conditions, il était urgent de fortifier solidement le village que son éloignement du fort