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Niger

naît do passer le Niger. Devant cette coïncidence inopinée, et pour enlever au mouvement du capitaine Louvel jusqu'à l'apparence d'une retraite, il lui envoya immédiatement l'ordre de rebrousser chemin, de se montrer quelques jours encore dans le Bouré et dans le Siéké, et enfin de rétablir le poste de Niafadié, où il allait lui faire parvenir un convoi de vivres.

Dès la réception de cette dépêche, le capitaine Louvel faisait demi-tour et gagnait à marches forcées Niafadié, où il laissait le capitaine Dargelos, puis Louvel se dirigeait ensuite sur Bougourou, clef stratégique de la région.

Bougourou, capitale du Bidiga-Sakalé était la résidence du roi Toumané qui , allié douteux à l'époque de notre première occupation et quelque peu soupçonné de banditisme, nous est resté très fidèle depuis et s'est fait tuer à la tête de ses hommes, à la fin de la campagne, dans les montagnes de Nabou ; Bougourou est un village fort coquettement planté aux pieds des monts Sakala, au milieu de hauts figuiers et de gigantesques baobabs.

Entouré d'une double enceinte de remparts en pisé bien entretenus et habilement tracés, il commande les diverses routes qui, partant du Niger, traversent le Bouré pour se diriger sur Bafou*abé et sur Kita.

D'immenses plaines unies sur lesquelles vivent des troupeaux d'antilopes, de cobas et de biches,

se déroulent du pied de ses murailles jusqu'à l'horizon bleu des monts du Manding. Sillonnées en tous sens par les méandres du Bakhoy et par les filets argentés des nombreuses rivières qui l'alimentent, elles sont convertes de forêts épaisses, vierges pour la plupart, dont le vert sombre alterne çà et là avec le vert jaune d'interminables pampas à demi inondées.

Un délicieux ruisseau, qui fournit une eau fraîche et claire, se perd dans les mille puits du village. Les greniers sont encore à moitié pleins de mil, de maïs, de/om'o, denebés, de pistaches, d<? tous ces grains enfin qui, comme pis-aller, peuvent assurer l'alimentation des Européens, dans, l'herbe grasse et épaisse qui entoure le tala paissent de nombreux bœufs malinkés.

Enfin, les habitants de Bougourou sont vigoureux, entreprenants, élevés quelque peu à l'affût sur les grandes routes, ennemis déclarés de Samory qui, en qualité de prophète musulman, veut leur interdire l'usage du dolo, dont ils usent parfois trop abondamment.

Le commandant supérieur, en assignant au détachement Bougourou comme base d'opération, avait donc eu le coup d'œil extrêmement juste. Il était évident qu'en cas d'échec, ce village pouvait être transformé rapidement en place forte de premier ordre; sa population soutenue par nos tirailleurs pourrait fournir dans ce cas un corps d'auxiliaires précieux pour la garde du rempart.

Aussi, il avait donné ordre de s'y établir fortement; le détachement du Siéké devait y tenir, quoi qu'il arrive, jusqu'à ce que la colonne expéditionnaire vînt l'y relever.

Après un repos de deux jours dont il avait profité pour mettre le village en état, de défense, le capitaine Louvel envoyait, le 29 mai, une reconnaissance de quinze hommes commandée par le sous-lieutenant indigène Suleyman-Diang, explorer le village de Balato où, disait-on, se trouvait un détachement ennemi.

En effet, à peine la reconnaissance arrivait-elle sur les hauteurs avoisinant Balato, qu'elle était accueillie par une fusillade très nourrie. En arrière des crêtes, on voyait distinctement les vêtements jaunes des sofas embusqués derrière les arbres, d'où ils visaient tout à l'aise; mais ils étaient peu nombreux, et quelques feux de salve bien dirigés en eurent promptement raison. Dès qu'ils eurent commencé à se débander, les auxiliaires de Bougourou qui avaient suivi Suleyman se jetèrent à leur poursuite pendant que cet officier frappait le village d'une forte amende. Son retour s'exécuta sans autre incident, et, le soir môme, il reprenait son campement à Bougourou.

Le lendemain 30 mai, après avoir envoyé au loin des découvertes dans la direction du Niger, le capitaine Louvel, pensant l'attaque de la veille toute fortuite, donnait au lieutenant Bonnard l'ordre de faire avec sa section une reconnaissance dans une

direction opposée à celle explorée la veille. Il devait passer par Sétiguia, capitale du Bonré, ville bien disposée en notre faveur, en rassurer les habitants et le roi Nandamakha, homme tout à notre dévotion. A Balato, il se ferait remettre le montant des amendes imposées par Suleyman et, si besoin était, il purgerait la région des partisans ennemis qui, peut-être, y fourrageaient encore.

A son arrivée à Balato, le lieutenant Bonnard trouva le village évacué, ce qui était d'un présage alarmant ; il atteignit néanmoins Sétiguia, vers le soir, sans avoir fait de fâcheuse rencontre.

Il y trouva toute la population bouleversée et le roi dans un état de frayeur indescriptible; des courriers venaient d'annoncer la marche en avant de l'armée de Samory comme un fait avéré.

On tenait des palabres tumultueux chez tous les hommes de quelque importance. Les Sétiguiens franchement ralliés à notre politique voulaient, les uns fuir le pays et mettre leurs mères, leurs femmes et leurs enfants sous la protection du fort de Niagassola; les autres, et ceux-là en petit nombre, déclaraient qu'ils aimeraient mieux se faire tuer en combattant que d'abandonner les demeures de leurs ancêtres. Les habiles cherchaient à savoir de Bonnard si, oui ou, non nous les défendrions; en ce cas, ils resteraient nôtres si nous étions vainqueurs, ou feraient leur soumission à Samory si notre protection n'était pas suffisamment efficace. Enfin, la bonne moitié de la

population prétendait que la résistance à l'almamy serait un acte de folie et que mieux valait boire le dégaé 1 qu'être à jamais exilé ou peut-être même massacré.

Depuis quatre ans, ajoutait-on, les Français, en échange de notre alliance, nous ont promis de nous défendre et d'assurer l'intégrité de notre territoire en construisant un fort à Siguiri. Il n'en ont rien fait. Chaque fois qu'ils sont venus chez nous, ils nous ont donné de belles paroles, auxquelles nous nous sommes laissé prendre ; et, chaque fois, compromis aux yeux de l'almamy nous avons payé chèrement notre confiance, Après tout, que sont pour nous les Français ? Qu'avons-nous de commun avec eux?Samory, au contraire, est un chef de notre race et des plus grands qu'il y ait. A-t-il donc été si dur pour nous lorsque, de notre plein gré, nous remettions notre sort entre ses mains ? N'est-il pas de notre sang, de notre langue, et, loin de lui faire la guerre, ne devons-nous pas être fiers de lui ?

Et, à mon humble avis, ils avaient raison. Nous les avions compromis, nous leur avions valu leurs plus mauvais jours et ils avaient perdu, grâce à nous, leur douce et paisible vie exempte de soucis

1. Sorte de couscous au lait. Les envoyés de Samory, lorsqu'ils passent un traité d'alliance avec un village, mangent ce mets en commun avec le chef et les notables ; c'est une sorte de communion par laquelle les deux parties contractantes se lient mutuellement.

et de besoins. Nous aurions dû, dans de pareilles conditions, faire entièrement ce que M. Combes avait tenté vainement avec les maigres ressources et le peu de moyens mis à sa disposition, c'est-à-dire leur donner au moins la tranquillité, et les garantir contre les représailles sanglantes de l'ennemi.

Tant pour ramener la population que pour donner à ses hommes un repos nécessaire après une marche de 40 kilomètres, le lieutenant Bonnard, malgré le danger de camper devant Sétiguia en pareille occurence, résolut d'y passer la nuit. Bien avant dans la soirée, il fut tenu éveillé par les doléances du pauvre Nandamakha, qui lui assurait qu'il ne sentait plus sa tête solidement placée sur ses épaules, et, quant à cela, le malhemeux ne se trompait que de quelques heures seulement. Il ne cessait de supplier Bonnard de l'emmener avec lui.

Cet homme se sentait perdu : il avait le pressentiment certain de sa mort, et aucun conseil, aucun ordre même ne put le décider à fermer la porte de son tata, pour ne pas courir le risque d'être enlevé pendant son sommeil.

Le lendemain, dès l'aube, Bonnard prenait congé de lui et lui renouvelait encore le conseil de s'enfermer plus étroitement et de se mieux garder. A peine Nandamakha lui répondit-il. Couché sur son tara, drapé dans son dempé, son sabre de commandement à côté de lui, il attendait la mort, résigné, peut-être à demi mort déjà, et en ceci sem-

blable aux siens qui, dès l'enfance, ont appris à se courber devant la fatalité.

La route de Bougourou à Sétiguia, après un parcours d'un demi-kilomètre environ au milieu de riches cultures, monte sur un plateau ferrugineux à pente douce, couvert d'une petite herbe fine, fourrage préféré des biches et des cobas. Plus loin elle gravit, puis descend une succession L'interminables ravins boisés dont les eaux se réunissent en un large thalweg, rivière imposante au temps de l'hivernage, marais à demi desséché durant la saison sèche.

A peine nos tirailleurs avaient-ils atteint ce bas-fond que des détonations nombreuses leur arrivaient distinctement aux oreilles ; des troupeaux de biches effarouchées fuyaient dans toutes les directions, se jetant même au milieu d'eux dans le fol apeurement dont elles étaient saisies.

La topographie toute spéciale du sol ne permettait pas au lieutenant Bonnard de juger exactement de la nature et du nombre de ces détonations affaiblies et très lointaines; au reste, la prudence la plus élémentaire lui commandait de ne pas engager une lutte disproportionnée et de s'en tenir strictement aux ordres reçus.

— Samory tue Nandamakha, avaient dit quelques hommes aux premiers coups de feu.

Or, voici ce qui se passait à Sétiguia.

La nuit précédente, Samory était arrivé sans bruit avec toute son armée à Kintinian, résidence du roi

Dimfo, détrôné par nous. Un espace de 10 kilomètres, en terrain très couvert, sépare à peine Sétiguia de cette dernière ville, et il est facile d'y manœuvrer inaperçu. C'est ainsi que le faux prophète, dès la première partie de la nuit, avait porté en avant le corps d'armée de son frère Malinkamory, fort d'environ cinq mille hommes, dont quatre cents cavaliers, et l'avait établi de façon à couper Sétiguia de toute communication extérieure. La route seule de Bougourou, par laquelle le détachement français devait se retirer, n'était que surveillée; mais elle avait été laissée entièrement libre, de façon à ne pas renforcer la défense de la ville de nos fusils si redoutés.

Nandamakha, avec cet instinct commun à tous les noirs, avait flairé le danger immédiat qui le menaçait, quoiqu'aucun signe extérieur ne le révélât.

La nuit était tranquille et sereine ; le grand silence qui s'étendait au loin sur la campagne était à peine troublé par le doux murmure de cette brise régulière qui, aux approches de l'hivernage, rafraîchit, le soir, l'atmosphère embrasée. — Peut-être était-ce ce silence qui l'opprimait.

Pourquoi le concert discordant où se mêlent aux appels' aigus de mille insectes criards le rugissement des fauves, le hurlement lugubre de la hyène, les glapissements du chacal, les aboiements des cynocéphales, familiers nocturnes des alentours de sa ville, ne se faisait-il point entendre ? Dans l'ombre épaisse qui l'environnait, n auraient-

ils point cédé la place à des fauves plus cruels et plus dangereux, dont il lui paraissait voir les prunelles s'allumer sous la noire feuillée?

Se sentant perdu, Nandamakha n'avait rien tenté pour se soustraire par un effort désespéré au sort qui l'attendait ; il avait négligé de prendre les précautions les plus ordinaires. La porte de son tata n'était même pas fermée lorsque, le lendemain, dès l'aube, le dernier de nos tirailleurs disparût derrière les crêtes empourprées.

A ce moment même, les cavaliers de Malinkamory faisaient irruption sous les remparts de la ville, et un flot de fantassins cachés à petite distance de la citadelle se ruait sur elle, l'inondant de toute part, en prenant possession, sans qu'un coup de fusil parti de la place vînt ralentir leur élan.

Nandamakha étendu inerte sur son estrade, la tête soulevée sur son coude, les vit se précipiter dans sa demeure en hurlant des cris de mort. Devant un tel hérissement de fusils et de sabres, il n'abaissa même pas la main sur le cimeterre doré, signe de son investiture royale, reposant à ses côtés. Quelques coups de feu abattirent son corps, et il tomba dans la position où l'avait jeté le choc des projectiles. Pourquoi, en opposant une résistance vaine, aurait-il prolongé son agonie ? Nous l'avions abandonné, nous, Français, qui l'avions fait roi contre la volonté des siens; alors, en qui pouvait-il espérer?

Sa tête, immédiatement tranchée, fut placée au

haut d'un long bambou, et son exposition audessus des remparts, saluée d'un hourra de victoire de toute l'armée ennemie, glaça d'effroi les malheureux Sétiguiens qui se sentaient pour la plupart voués à un sort pareil. Dès ce moment, le massacre de cette malheureuse population affolée commença avec ces raffinements de cruauté dans lesquels excellent les guerriers de Samory. Tous les membres de la famille de notre infortuné protégé succombèrent dans les tortures les plus effroyables; les femmes seules furent épargnées pour être présentées en dépouilles opimes au prophète et orner son dionfouton1 .

Aussitôt la ville prise, Malinkamory s'était porté en avant, comptant rejoindre notre reconnaissance et l'enlever sans coup férir. Il espérait, en forçant de vitesse, l'atteindre sur la rivière Kommodo, dont les rives sont escarpées et le passage difficile, avant que le capitaine Louvel eût eu le temps de se porter à son secours. Heureusement, la marche de nos tirailleurs avait été, comme de coutume, fort rapide; ils étaient à plus d'un kilomètre de la rivière lorsque les premiers cavaliers ennemis arrivèrent, bride abattue, en explorer les rives.

Pendant ce temps, à Bougourou, aux premiers coups de feu entendus très nettement, grâce à l'élévation et à la sonorité du sol argileux, toute la compagnie courait aux armes. Sans perdre

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