Champ des captifs. Sérail
une minute et avec une rapidité de décision qui a sauvé le lieutenant Bonnard, le capitaine Louvel se dirigea à marche forcée sur Séliguia. La matinée était encore peu avancée ; il croyait • son détachement attaqué dans Sétiguia et pensait avoir le bonheur à la fois de tirer son lieutenant des griffes de l'ennemi et d'infliger à ce dernier une leçon assez sévère pour que, de longtemps, il n'osât point s'attaquer à nous.
Il était parti de Bou gourou depuis une heure à peine lorsqu'il aperçut la section Bonnard débouchant du bois voisin, et à grande distance en arrière, un parti de cavaliers dont les casaques rouges se détachaient crûment sur le ciel bleu. Quelques instants après, la jonction des deux détachements était faite.
Les coups de feu avaient alors cessé à Sétiguia ; le capitaine Louvel pensa cependant qu'il était de notre honneur de continuer à marcher en avant, et d'offrir le combat à l'ennemi, malgré la grande disproportion des forces. Il connaissait exactement la topographie de la région; aussi la position des avant-coureurs ennemis lui indiquait facilement que Samory, informé de son arrivée subite, poussait ses troupes derrière la rivière Kommodo dont les rives, taillées à pic et couvertes de bois touffus, formaient un retranchement redoutable. Ses renseignements ne lui laissaient pas ignorer, en outre, que cette armée était forte de près de dix mille hommes, comprenant deux ou
trois mille vieux soldats aguerris ayant déjà lutté en bataille rangée contre nos colonnes. Mois il est de ces audaces qu'ont seuls les soldats de tempérament froid et d'apparence presque timide ; là où vingt autres reculeraient, ils avancent ; car, moins sujets aux impressions du moment, ils ont exactement supputé toutes les possibilités et toutes les chances.
Aussi, après quelques minutes de repos pendant lesquelles une minutieuse inspection des armes fut passée, la colonne se portait en avant, en formation de combat. Les cavaliers ennemis, dont l'audace était devenue extrême, se rapprochaient d'elle, et, après avoir parcouru à fond de train ses quatre faces, battaient précipitamment en retraite sur le point où la route traverse le Kommodo. Pendant cette reconnaissance hardie, ils avaient bien eu quelques hommes abattus par nos flanqueurs ; mais qu'étaient ces pertes à côté de l'immense avantage de connaître, à un homme près, la composition de la troupe qu'ils allaient combattre?
Une plaine s'étendant jusqu'au Niger, borde la rivière perpendiculairement à la route de Sétiguia, sur une longueur de 2 à 3 kilomètres. Boisée à ses extrémités, elle forme en cet endroit une large clairière coupée par les fourrés épais qui croissent sur les berges du Kommodo ; derrière cet écran impénétrable de verdure, une armée peut manœuvrer à l'aise, masquée aux yeux de l'ennemi;
môme battue, elle peut, en sacrifiant quelques homm e s à la défense de la rivière , gagner la foré t sans être inquiétée et s engager dans cette succession de vallons difficiles à travers lesquels la route serpente. Là, abritée du feu de l'assaillant, une défense pied à pied lui permettra de ralentir sa marche jusqu'à ce que, reformée et ayant repris haleine, elle tente de nouveau le sort par un vigoureux retour offensif. Le Kommodo, dont les boues charrient, dit-on, des paillettes d'or et dans lesquelles bientôt s'enlizeront des centaines de cadavres, prend naissance sur la ligne de partage des eaux du Bakhoy et du Niger. Roulant en hiver, dans un lit étroit et profond, creusé dans une haute couche d'argile, une eau rapide et impétueuse, il transporte, en saison sèche, un limon épais et perfide où le voyageur s'engloutit parfois et meurt noyé dans la fange. Les hautes berges, taillées çà et là en forme de grottes par la violence du courant, supportent péniblement une bordure d'arbres touffus dont les racines déchaussées se cramponnent désespérément au sol qui, chaque jour, se dérobe sous elles. Des milliers de lianes enlacent troncs et branches, comme si elles voulaient fuir cette fosse maudite, et, arrivées au faite, retombent bientôt en longues tresses frissonnantes ; en touchant terre elles paraissent reprendre de nouvelles forces pour recommencer leur éternelle ascension. A leur pied poussent drus et serrés des buissons épineux fertilisés par l'humus qu'elles contribuent à former. — Dans
ces fourrés, où les feuilles même sont pourvues de griffes minuscules acérées, les hippopotames, grâce à leur solide cuirasse, se sont frayé de larges baltues, utilisées par les indigènes trop paresseux pour se créer un passage plus commode.
Le fleuve coule presque nord-sud ; mais, au point où il coupe la route de Sétiguia, un promontoire quartzeux le rejette pendant plus de cent mètres vers l'est. Le chemin longe le flanc de cette longue crémaillère et aboutit au gué bourbeux situé en aval du premier coude.
A cette époque de l'année, quoique les premières pluies d'hivernage fussent déjà tombées, les eaux étaient encore très basses ; la difficulté du passage résidait surtout dans la raideur des pentes d'accès et la nature détestable du fond.
Malinkamory, frère cadet de Samoryet homme de guerre renommé, ne s'était jamais mesuré contre nous; mais, durant les années précédentes, Fabou, son frère, excellent guerrier pourtant, avait éprouvé de très piteux échecs dans des combats où nous n'avions pu opposer au nombre et à la sauvage hardiesse de ses soldats que la froide bravoure de l'homme sur de lui et de son arme. Il connaissait par le menu les épisodes divers de ces luttes épiques, savait notre tactique, la puissance de nos feux et de notre artillerie, de même que ayante portée de nos armes comparée à celle de ses fusils à pierre. Aussi, bien qu'il n'eût aucun
doute sur l'issue d'un combat livré à une aussi faible troupe, n'avait-il négligé aucune précaution tactique destinée à lui donner une entière victoire.
Avec une habileté étonnante, il avait mis à profit l'excellente position défensive que présentait le Kommodo. Les deux flancs de la crémaillère entre lesquels notre colonne allait forcément s'engager étaient bondés de fantassins. Il avait fait tailler à la hâte de nombreux débouchés dans le fourré qui les masquait, laissant pour les couvrir un mince rideau de feuillage. Sa cavalerie, forte de 400 à 500 chevaux, était massée sur son extrême flanc gauche, et des rampes larges et commodes, pratiquées dans les berges, lui permettaient de la jeter inopinément en formation de combat, à la première hésitation, sur notre droite ou sur nos derrières.
Pour neutraliser les avantages de portée de nos armes, il avait donné ordre de laisser nos tirailleurs aborder la rive sans donner signe dévie et de les accueillir à bout portant par un violent feu croisé : quatre rangs de combattants devaient tirer successivement et sans interruption.
Si le capitaine Louvel avait donné tête baissée dans un piège si adroitement tendu, c'en était fait de la colonne du Siéké ; grâce à la cavalerie ennemie, pas un homme n'échappait au massacre dans cette vaste plaine dénudée.
Mais Malinkamory ignorait les règles précises de la tactique européenne, qui ne permettent pas à une troupe, en terrain dangereux, d'aborder un
obstacle ou un couvert sans l'avoir minutieusement exploré. Les cavaliers avaient vu notre colonne s'avancer massée, les hommes coude à coude, en une belle ordonnance; mais ils n'avaient pas remarqué, en avant, en arrière et sur les lianes des tirailleurs isolés se glissant d'arbre en arbre, de broussaille en broussaille, sondant tous les replis du terrain.
Au prix de quelques hommes, le capitaine Louvel allait savoir ce que cachait ce rideau muet masquant l'obstacle le plus sérieux de la route; grâce à une exploration bien menée, le dispositit ennemi lui serait vite connu, et ce fossé profond, disposé pour l'attaque et à l'escarpe abrupte, deviendrait pour l'ennemi, au moment de la retraite, un immense tombeau.
Le sous-lieutenant indigène Suleyman, avec une douzaine d'hommes, tenait l'avant-garde à cent pas en avant. Dans ces régions très couvertes, où une troupe nombreuse peut se dissimuler à portée de pistolet sans être même soupçonnée, chacun des échelons d'une colonne en marche doit pouvoir être rapidement secouru, et, en conséquence, marcher très rapproché de ceux qui le suivent. D'autre part, la grande disproportion des forces exposant le gros de la colonne à être entouré à chaque engagement, celle-ci marche habituellement formée en carré.
Ce fut donc dans cet ordre que le capitaine Louvel s'avança dans la plaine du Kommodo. Il
était huit heures du matin. Déjà le soleil était haut et la chaleur intense; pas un souille de vent ne troublait cette pureté désespérante que l'atmosphère garde, au Soudan, durant de longs mois; la nature semblait assoupie tout entière dans une sieste profonde. Mais personne ne se trompait à ce silence. Les tirailleurs, avec leur instinct merveilleux, les officiers avec la seconde vue que donne l'expérience, avaient flairé le piège.
A l'avant-garde, nos hommes, l'œil aux aguets, le fusil armé, s'avançaient sans bruit, se glissant d'un buisson à l'autre et gagnaient les débouchés de la rivière, tandis que, derrière l'écran de verdure de la rive, les sofas pendus aux naseaux de leurs chevaux empêchaient leurs hennissements, et que les fantassins étendus immobiles derrière leurs créneaux de feuillage choisissaient, le doigt sur la détente, le tirailleur qu'ils allaient abattre. Enfin le fourré seul sépara les deux troupes. Un son aigu parti d'une corne déchire l'air ; il est répété par vingt autres et immédiatement suivi d'une effroyable fusillade. Un épais nuage de fumée, au milieu duquel disparaissent tirailleurs, sofas et les arbres eux-mêmes, cache le théâtre de la mêlée d'un voile épais, rayé à de courts intervalles par la rouge lueur des coups de feu. Le hululement étrange des guerriers de Samory, poussé par des milliers de poitrines, se mêle en un infernal vacarme au bruit des détonations et au hurlement de guerre des tirailleurs, grondement inhumain
que dominent par moment les accords discordants d'une musique endiablée.
Aux premiers coups de feu, la colonne entière s'était jetée en avant pour sauver l'avant-garde d'un massacre certain, et ce généreux élan qui la portait disloquée et en désordre dans ce triangle de feu eût été cause de sa perte ; les officiers, heureusement, se précipitent devant leurs hommes, et réussissent, au milieu d'une grêle de balles à la reformer en ordre de combat et à en reprendre la direction.
Suleyman et sa troupe avaient été attaqués, alors qu'engagés dans le coude du Kommodo, ils en longeaient la rive gauche, à une dizaine de mètres à peine. Assaillis de toutes parts dans ce cul-de-sac, il était à peu près certain pour le capitaine Louvel qu'ils combattaient sur place et se défendaient surtout contre les fantassins embusqués dans le coude du Kommodo ; aussi appuya-t-il immédiatement sur sa gauche de façon à prendre ce coude d'enfilade sur toute sa longueur. La végétation empêchait de voir le fond de la rivière, mais les rumeurs qui en sortaient donnaient l'assurance qu'une masse compacte d'hommes y grouillait à mi-corps dans l'eau, renforçant continuellement les sofas engagés avec l'avant-garde. En la balayant de feux puissants, non seulement on dégageait Suleyman, mais encore on avait l'avantage de coupeï m deux la ligne ennemie ; aussi la pièce de 4 soutenue par la section du lieutenant Bonnard fut-elle amenée en
batterie au grand trot, à 50 mètres de la rive et, maigre un feu effroyable qui mit deux de ses servants hors de combat, elle couvrit sans relâche la ligne ennemie de sa mitraille dont chaque volée fauchait les branchages ; ceux-ci retombaient ensevelissant morts et blessés sous un vert manteau. Pendant ce temps l'ennemi, se voyant découvert, étendait ses ailes et les repliait de façon à envelopper complètement la colonne. Ce mouvement, qui lui est très familier et facile grâce à son grand nombre, est toujours exécuté par lui avec un ordre remarquable et une rapidité foudroyante. Cette fois cependant, forcés de sortir pour ainsi dire un à un des débouchés ouverts dans le fourré, alors que plus haut la cavalerie ne pouvait passer que sur cinq chevaux de front, les sofas ne purent se reformer avant que le capitaine Louvel ait pris les mesures nécessaires pour les recevoir vigoureusement.
La section Bonnard, tout en appuyant la pièce de 4, reçut pour mission de contenir l'aile droite ennemie par ses feux de salve, tandis que la section Delobelle devait se porter droit au centre pour dégager l'avant-garde, pendant que la section Barthélémy appuyerait sur l'extrême droite afin de culbuter dans la rivière, après l'avoir décimée de son feu, la cavalerie qui, en partie reformée, allait s'ébranler et charger le convoi.
Louvel se tenait de sa personne au centre de le ligne, à la lète d'une section de réserve.
Si les soldats de Samory supportent à merveille et sans reculer d'un pas le feu le plus meurtrier, ils sont, en revanche, absolument incapables de tenir pied devant une charge à la baïonnette ; aussi après avoir reçu sans broncher, à cinquante pas à peine, quatre violents feux de salve, furent-ils pris d'une panique soudaine lorsque nos tirailleurs, enlevés par leurs chefs, se précipitèrent sur eux la baïonnette abaissée. La majeure partie se jetait en désordre dans les ouvertures très étroites du fourré. Ils s'y entassaient dans un pêle-mêle indescriptible et fermaient d'une barrière humaine le passage au flot toujours montant sous la poussée des coups de crosse et de baïonnette. Quelques-uns, perdant complètement la tête au milieu de cette tuerie, vinrent donner sur la réserve, courant d'eux-mêmes à la mort sous l'aiguillon d'un apeurement bestial. Un instant, la petite troupe disparut, submergée par les fuyards; mais bientôt de larges brèches ouvertes par ses feux morcelaient cette masse en cent groupes épars se dirigeant en hurlant dans toutes les directions.
Dans la bagarre, le capitaine Louvel avait fort savamment embroché un sofa ; percé de part en part, le malheureux s'était affaissé entraînant le sab^e dans sa chute. Louvel se baissait pour le reprendre, lorsque, à sa stupéfaction profonde, il vit sa victime se relever prestement et détaler à toutes jambes, comme parfois des insectes mal fichés au casier s'enfuient mourir en quelque coin
portant au travers du corps l'instrument de leur supplice. C'est la raison pour laquelle le commandant de notre petite colonne dirigea, un moaeste sabrebaïonnette au poing, faute de mieux, la charge qui réussit enfm à rej etei4 'ennemi dans le lit de la rivière .
Un spectacle étrange s'offrit alors aux premiers tirailleurs qui franchirent le fourré. Dans le coude du Kommodo, enfoncés dans la vase jusqu'au ventre, ne prenant aucune part aux émotions de la lutte et occupés seulement à jouer de leurs instruments, se tenaient une centaine de musiciens vêtus de sarraux curieusement bariolés et coiffés de bonnets indescriptibles, soufflant dans des cornets, des flûtes, des fifres, des sifflets qu'accompagnaient des tam-tams, des triangles, des sortes de guitares aux sons harmonieux et des xylophones, le tout manié avec rage, et remplissant le ravin d'une puissante cacophonie bien faite pour donner la réplique aux hurlements de guerre de troupes à demi sauvages et aux cris de douleur des mourants et des blessés.
En avant, dans une immobilité de statue, les bras croisés, un large manteau de peau de guépard jeté sur les épaules, la taille ceinte de l'écharpe rouge insigne de sa valeur, se dressait superbe sous son haut casque de cauries, le chef de Gankouna. A ses côtés un jeune noir à peine adolescent élevait fièrement la hampe d'une longue flamme déchiquetée par la mitraille, symbole autrefois de victoire certaine ; car partout où
Samory l'avait déployée, aux sons du terrifiant orchestre dont elle était inséparable, les peuples s'étaient enfuis éperdus n'osant tourner la tête.
Mais cette grandiose apparition s'abîma presque aussitôt sous une implacable tempête de feu, et bientôt, quelques instruments surnageant sur l'eau demeurèrent les seuls témoins propres à rappeler cette héroïque vision.
Cependant, la section Delobelle avait atteint le théâtre même de l'attaque de l'avant-gartle. Sur le sol piétiné elle ne trouva plus, au milieu des cadavres des assaillants, que trois tirailleurs hachés de coups de feu, se traînant péniblenent sur le sol : d'une voix à moitié éteinte ils dirent en quelques mots leur défense désespérée et comment, aussitôt que la mitraille et les feux de salve eurent balayé l'ennemi qui les cernait, leurs camarades valides se précipitèrent au milieu des fuyards, sans en compter le nombre, et traversèrent la rivière pêlemêle. Ils les avaient vus gravir sans prendre haleine la berge opposée, avaient entendu résonner les détonations sèches et vibrantes du revolver du lieutenant Suleyman, et tout s'était perdu derrière le feuillage dans un horrible vacarme.
Voler à leur secours fut l'affaire de quelques instants, et, la rivière franchie, on aperçut enfin ces quelques braves ralliés et serrés les uns contre les autres recevant à coups de baïonnette les sofas qui, s'apercevant de leur petit nombre, les chargeaient furieusement. L'arrivée des nouveaux
chachias rouges mit fin à la lutte par une nouvelle débandade de l'ennemi. Méthodiquement poursuivi cette fois par des feux de précision et le tir allongé de la pièce, il ne pouvait se reformer qu'au delà des crêtes voisines, et, au centre, d'ores et déjà la victoire nou» restait.
Sur la droite, l'engagement avait été plus rude. Nombre des sofas fuyant la mitraille y avaient pris position, doublant ainsi la première ligne, bien moins démoralisée que celle de gauche; en effet, à l'abri de notre artillerie, elle avait eu affaire à la mousqueterie seule ; et était en outre appuyée par tout le gros de la cavalerie de Malinkamory. Aussi, après avoir vainement essayé de la déloger par son feu, le sergent Barthélémy fit mettre baïonnette au canon et se porta bravement en avant, essuyant à bout portant une décharge complète. Le succès de cette attaque audacieuse fut complet : les quatre premiers rangs de sofas refoulés dans le fond du Kommodo s'y entassèrent avec leurs réserves au point de ne plus pouvoir bouger entre ses deux rives abruptes. Dans cette foule grouillante, aucune balle n'était perdue, et bientôt de larges trouées permirent aux survivants de s'échapper de ce tombeau.
Un caporal de tirailleurs, devançant ses hommes, avait atteint le premier le bord de la rivière. Avisant une maîtresse racine, faisant saillie sur la rive, il s'y était commodément assis, les jambes pendantes, ses pieds touchant presque les tètes
dos fantassins noirs qui se débattaient dans la vase. Puis, après avoir tiré sa pipe de sa musette, battu le briquet, et consciencieusement allumé sa vieille compagne, il abattit seize hommes de ses seize dernières cartouches, se donnant à la fojs les joies d'un repos bien mérité et d'un tiré vraiment royal.
La cavalerie, décimée parla mousqueterie, prise en écharpe par la réserve, s'enfuit sans tenter un inutile effort. Quelques cavaliers cependant, tenant peut-être à honneur de ne pas quitter le théâtre de leur défaite sans avoir combattu, ou ayant ordre de résister coûte que coûte pour assurer la retraite, se laissèrent aborder par nos tirailleurs. Mal armés pour le combat corps à corps, et peu habitués à ces luttes, ils furent presque aussitôt culbutés et massacrés.
Un de nos tirailleurs, nommé Moussa N'Diaye, entouré par trois d'entre eux, abattit le premier d'un coup de feu, renversa le deuxième d'un coup de baïonnette, puis, se jetant sur le troisième, le désarçonna en se cramponnant au bras que le cavalier avait levé sur lui. Ils avaient roulé tous deux, enlacés, sur le sol; mais, à peine à terre, le soldat se relevait laissant son couteau planté dans la gorge du sofa.
A l'aile gauche, l'affaire avait été moins chaude. La pièce de 4 avait pu, de temps à autre, aider de sa mitraille les feux de salve du lieutenant Bonnard; et, au moment de l'assaut, quelques sofas déter-
minés résistaient seuls encore. De ce côté, l'occupation des deux rives eut lieu presque sans coup férir.
Ce dernier succès mit fin au combat.
L'ennemi débandé s'enfuyait dans la direction de Sétiguia, poursuivi par nos obus; bientôt les derniers traînards disparurent derrière les crêtes.
La victoire avait été chèrement achetée, car nous avions quinze hommes hors de combat ; mais elle aurait eu de splendides résultats si elle avait été suivie d'une poursuite opiniâtre et sans relâche qui eût rejeté Samory sur la rive droite du Niger.
Quelque audacieux que paraisse ce projet, il n'en était pas moins réalisable, car les cadavres de trois cents des meilleurs guerriers du prophète s'entassaient dans le Kommodo ; plus de sept cents blessés hurlaient sur la route, jetant une panique profonde dans son armée; elle croyait avoir eu affaire à toute la colonne du Soudan, et l'almamy la sentait si démoralisée que, dans un conseil de guerre qu'il tint précipitamment après le combat, il sonda ses généraux sur l'opportunité d'une retraite immédiate. Si, dans une pareille disposition d'esprit du chef et des soldats, ils avaient eu à soutenir un nouveau choc des tirailleurs, il est absolument certain que les sofas se fussent enfuis de l'autre côté de Siguiri, sans opposer la moindre résistance.
Malheureusement, une cause brutale et sans remède arrêtait le capitaine Louvel sur le théâtre même de sa victoire. Aussitôt le combat terminé,
une minutieuse inspection des munitions donnait ce déplorable résultat : il restait environ vingt cartouches par tirailleur et une trentaine de coups de canon; avec un approvisionnement aussi réduit il était impossible de songer à marcher en avant ; la retraite sïmposait.
Partout, actuellement, étant donnée la rapidité du tir des armes nouvelles, la consommation de munitions au combat est énorme, mais, avec les tirailleurs noirs, elle dépasse toute limite. Braves à l'excès, faciles à porter en avant, mais incapables de se rallier après avoir été lancés sur l'ennemi, on peut leur demander beaucoup, sauf de ménager leurs cartouches. Faire parler leur fusil sans discontinuité est un tel besoin pour eux, que j'ai vu, dans une charge à la baïonnette poussée au milieu des rangs mêmes de l'ennemi, certains de nos tirailleurs Sénégalais enlever la baïonnette du canon pour tirer plus à l'aise. Aussi, avec une telle troupe, faudrait-il pouvoir emporter une quantité de munitions double au moins de celle réglementaire.
Tel n'avait pas été le cas de la colonne du Siéké. Les ressources de l'approvisionnement général n'avaient pas permis de se départir en sa faveur de la parcimonie habituelle ; de plus, faute de moyens de transport, elle avait dû laisser à Niafadié et à Bougourou ses caisses de réserve, soit environ quatre mille cartouches.
Peut-être, sans ce contretemps, une marche en
avant eût- elle été possible; actuellement regagner Bougourou, y attendre les événements et de nouveaux ordres, devenait la seule ligne de conduite raisonnable à suivre.
Le combat avait entièrement pris fin à onze heures ; le soleil était brûlant et, pour le moment, on ne pouvait songer à la retraite. Aussi la colonne Louvel, après avoir remonté quelque peu le cours de la rivière, pour y trouver une eau non souillée de sang-, prenait-elle quelque repos en attendant que l'état de la température lui permît de regagnez Bougourou.
A deux heures elle se mettait en marche, et, à quatre heures, elle arrivait, sans incident, à son cantonnement.
Mais à peine s'y établissait-elle, que déjà apparaissaient au loin quelques cavaliers de l'armée ennemie. Ne jamais abandonner le contact, être renseigné à temps sur tous les incidents propices, et tomber avec des forces supérieures sur nos colonnes aux prises avec quelque sérieuse difficulté, telle a toujours été la tactique de Samory.
Les instructions du capitaine Louvel au sujet de l'occupation de Bougourou étaient formelles; mais, comme elles restaient muettes sur la défense du poste de Niafadié, celui-ci crut bien faire en se portnnt au secours du capitaine Dargelos et des vingt-cinq hommes qui y tenaient ce poste. Il pressentait que l'effort de Samory se porterait sur ce point. Celui-ci le croyait facile à enlever, et ses
espions lui affirmaient que de nombreux approvi sionnements y étaient renfermés. N'admettant pas comme possible l'intervention immédiate de la colonne du commandant supérieur, disséminée sur la route de Bammakou à Khayes, il espérait, par la prise de Niafadié, couper au capitaine Louvel sa ligne de retraite, détruire les approvisionnements de la place, et, grâce à ce succès partiel, redonner à ses hommes le moral nécessaire pour se jeter sur la compagnie Louvel épuisée et la vaincre.
La route de Faraoualia-Kolita lui permettait do. tourner Bougourou, qu'il se proposait de masquer avec une partie de sa cavalerie, et d'atteindre Niafadié avant que la petite colonne française eiit eu connaissance de ce mouvement.
Mais, d'autre part, la crainte très fondée manifestée par le capitaine Louvel de l'enlèvement possible de ce poste par Samory, et le besoin absolu de se ravitailler en cartouches dictaient à cet officier la détermination de décamper sans bruit de Bougourou pendant la nuit, et d'arriver à Niafadié par la route la plus directe, sans que des cavaliers ennemis pussent signaler son départ.
Cette route ou mieux ce sentier est détestable ; il franchit, par une série de cols très élevés, la ligne de partage des eaux du Bakhoy et du Niger, et court à travers les montagnes jusqu'aux cultures mêmes de Niafadié. Il est à peu près impraticable la nuit aux cavaliers qui, pour le suivre, doivent mettre pied
à terre et conduire leurs chevaux à la main.
Dès la tombée du jour, le capitaine Louvel faisait tenir au loin les vedettes ennemies par de nombreuses patrouilles ; à la nuit close, il s'engageait dans la montagne après avoir démonté sa pièce de 4 pour éviter que le bruit de ses cahotements sur le sol pierreux et sonore ne donnât l'alarme aux sofas.
Cette marche de nuit, en pleine montagne, fut une des plus pénibles qui aient jamais été faites. Le lendemain matin, lorsque la colonne arriva au petit jour sous le tata du poste de Niafadié, les hommes se laissaient tomber comme des masses, incapables de la moindre énergie ou du moindre effort.
Le capitaine Dargelos, pendant sa réclusion dans ce pauvre réduit, n'avait heureusement ni perdu son temps ni épargné ses peines, pas plus que celles de ses hommes. — Le mur en pisé qui entourait le hameau des Finankés avait été organisé défensivement, des créneaux percés de mètre en mètre, les tours flanquantes aménagées avec deux étages de feu, et les portes renforcées. — Il n'y avait pas de puits dans l'enceinte ; des Malinkés puisatiers essayaient d'en forer un. — Les alentours avaient été dégagés du côté du grand village en abattant les cases de façon à ménager un champ de tir, les hautes herbes brûlées tout à l'entour. — En attendant que le puits fût achevé, des jarres pleines d'eau étaient disposées dans toutes les cases où l'on
avait mis en réserve le peu de mil et de maïs trouvés dans le village.
Mais tout ceci était bien peu de chose pour résister à l'effroyable et longue tourmente qui allait se déchaîner sur ce coin perdu du Soudan.
Le village de Niafadié, était jadis extrêmement peuplé et prospère. Il avait été détruit en J 882 par Samory, après un long siège où ses habitants, renforcés de guerriers de Reniera, avaient fait des prodiges de valeur. Pris d'assaut et brûlé, la majeure partie de sa population massacrée ou emmenée en esclavage, il ne s'était pas relevé depuis. Partout, sa vaste enceinte s'écroulait sur les cases que l'incendie avait respectées, et quelques rares habitants erraient au milieu de ses ruines.
Tout à côté, à une trentaine de mètres au plus, le hameau des Finankés était resté à peu près intact, par suite de l'immunité dont jouissent ces duilhas au milieu des guerres entre Malinkés. Composé d'une quarantaine de cases rondes en pisé surmontées du traditionnel toit de chaume, il était entouré d'un mur en terre haut de 2m,50, long de 130 pas, épais de 30 à 40 centimètres. Cette enceinte, flanquée de distance en distance par quelques cases en saillie, était plutôt faite pour enclore le hameau que pour le mettre à l'abri d'un coup de main. Du reste, sa position stratégique était détestable.
Construit sur l'éperon d'un long plateau ferrugineux se détachant du pic de Niafadié, il avait bien, sur sa face Ouest, un champ de tir de 200 mètres
do profondeur limité par un affaissement du plateau et par des fourrés; mais, sur sa face Est, il était commandé à portée de fusil malinké par les premières pentes de la montagne ; sur sa face Nord. un ruisseau très encaissé et à sec, masqué par des arbres touffus, déterminait un magnifique chemin d'approche, permettant à l'assaillant d'arriver à couvert jusqu'à 40 mètres du tata\ enfin, les ruines du village, samoncelant à portée de pistolet de la face Sud, lui masquaient toutes ses vues. Elles effraient à l'ennemi un abri d'où il pourrait facilement fusiller à l'aise tout défenseur paraissan à un créneau.
Cette description permet facilement de déduire que ce refuge ne pourait jamais être qu'un nid à balles, absolument intenable et d'où pas un des défenseurs ne devait sortir vivant.
Aussi bien n'était-ce pas dans le but d'en faire un poste, dans toute l'acception du mot, qu'il avait été choisi par le commandant Combes. Son enceinte était la seule à peu près intacte des villages avoisinnants ; elle remplissait donc la seule qualité qu'il cherchait pour y mettre ses vivres à l'abri. Dans son idée, elle ne devait être qu'une muraille de clôture contre les voleurs ; et c'est pourquoi il avait donné ordre formel au capitaine Louvel de tenir coûte que conte, le cas échéant, dans le village de Bougourou, dont l'enceinte était .solide et la position stratégique remarquablement belle.
Quant aux approvisionnements que Samory croyait enfermés dans Niafadié, ils se bornaient à bien peu de chose, à si peu de chose même que la défense de cette ruine pendant dix jours, dans de pareilles conditions, mérite de prendre place dans les annales de l'histoire militaire au nombre des faits les plus admirables qui y doivent être inscrits. Ces approvisionnements consistaient en deux jours de biscuit, deux jours de viande fraîche, trois jours de maïs à raison de 230 grammes par homme, et une ration d'eau de vingt-quatre heures contenue dans des jarres.
C'est donc sur de pareilles ressources que le capitaine Louvel dut tabler en arrivant au poste. Il était inutile de songer à les augmenter : à part de l'herbe et du bois, rien aux alentours qui pût même tromper la faim.
Un seul parti était à prendre : quitter au plus vite la région et se rapprocher de Niagassola, d'où un convoi rapide pourrait ravitailler la petite colonne, en attendant qu'elle reçût de nouveaux ordres. Mais il ne fallait pas songer à se mettre en marche le jour même ; pas un homme n'aurait pu suivre.
Le départ fut donc fixé au lendemain matin. Toute la journée et toute la nuit du 1er juin, le détachement, enfermé dans le tata, dormit à poings fermés.
Le lendemain, dès l'aube, tout le monde était sur pied et faisait ses préparatifs de dépari ; la
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colonne était formée au dehors du village, les cartouches et les vivres étaient distribués.
A sept heures, l'avant -garde prenait ses distances, lorsque, tout à coup, les crêtes avoisinantes se couvrirent d'une nuée de cavaliers ennemis, pendant que de toutes parts résonnait le tam-tam de guerre de l'almamy et les trompes des sofas.
Si la colonne avait disposé d'un approvisionnement de cartouches suffisant pour lutter de nouveau en rase campagne, et si elle n'avait pas dû traîner derrière elle sur des cadres quinze blessés exigeant chacun quatre hommes pour les porter, elle aurait pu percer le cercle qui l'entourait, forcer le passage et gagner Niagassola en tenant tête à l'ennemi. Dans les conditions où elle se trouvait, elle n'avait guère qu'une ressource, s'enfermer dans le poste et y tenir jusqu'à l'arrivée de la colonne expéditionnaire. La veille au soir, quatre courriers rapides, lancés dans des directions différentes, étaient partis pour Niagassola y annoncer la marche en avant de l'almamy. Ils devaient franchir en vingt-quatre heures les 100 kilomètres qui séparent Niafadié du nouveau fort; trois jours après, la compagnie Louvel pouvait être débloquée.
Tel fut le raisonnement de son chef. Ordre fut donné de courir aux postes de combat dans l'intérieur de l'enceinte, qui, fort heureusement, avaient été assignés la veille, à tout hasard. La
pièce de canon chargée à mitraille restait dans l'ouverture de la porte qui devait Lui servir d'embrasure.
Quoique ces dispositions eussent été très rapidement prises, les fusils passaient à peine à travers les créneaux que, des masses profondes de sofas conduits par leurs chefs à cheval, s'avançaient en courant sur le tata ; dix mille hommes allaient lui donner l'assaut le plus furieux que jamais Samory ait tenté. A ce moment poignant, bien des cœurs de noirs ou de blancs ont dû se serrer et cesser de battre derrière cette fragile enceinte d'argile qui seule séparait les cent vingtcinq combattants de la colonne du Siéké, de cette phalange innombrable de brutes fanatiques dont il semblait que la poussée seule allait abattre muraille et hommes!
Cependant les capitaines Louvel et Dargelos, juchés chacun sur le toit d'une case pour dominer le terrain environnant, attendaient impassibles le moment de commander « Feu ! ».
Dans les créneaux, chaque homme ajustait un chef et retenait son souffle, le doigt sur la détente.
L'ennemi était arrivé à 300 mètres ; un grand silence s'était fait sur un coup de corne aigu parti d'une colline voisine où on apercevait un groupe de brillants cavaliers. Pas un coup de fusil, pas un seul cri ; on n'entendait plus que le grondement croissant des milliers de pas frappant le sol durci. Pour que, dans une attaque de vive force, les sofas
se tussent ainsi, il fallait que les ordres donnés pas l'almamy fussent terribles.
Un espace de 200 mètres, puis de 100 mètres seulement sépare Français et sofas. Nos officiers pouvaient alors distinguer très nettement, du haut de leur observatoire, les figures grimaçantes des premiers rangs des assaillants; derrière eux, leurs chefs, à cheval, serrés les uns contre les autres pour les pousser en avant, indiquaient de leur sabre nu le point à attaquer; puis, derrière encore, une autre ligne; puis une autre, et, enfin, une nuée de cavaliers inondant la campagne, prêts à enlever les fuyards ou à ramener à l'assaut les sofas repoussés.
Le silence épouvantable planant sur cette mer humaine fut enfin rompu ; les sofas étaient à 30 mètres de l'enceinte. « Attention! Feu! » avait crié une voix, et le fracas de cent vingt fusils Gras et d'un canon qui détonent lui avait répondu. Fauchés par cette averse de plomb, les premiers rangs de l'assaillant étaient tombés, mais leurs chefs poussant à grands coups de sabre ceux qui restaient, avaient atteint le pied du tata, dans un suprême élan. Debout sur leurs chevaux ils se cramponnaient au mur, s'eft'orçant de le renverser ou de l'escalader ; à peine quelques sofas tiraientils; tous se culbutant, grimpant, sautant, hurlant, couverts de sang, se jetaient sur la muraille, et, dans une rage convulsive, l'éraillaient de leurs ongles jusqu'à ce qu'un coup de feu ou de baïon-
nette vînt les rejeter pantelants sur le sol.
Cet assaut terrible dura dix minutes à peine ; dix siècles pour les braves qui le supportaient. Quelques minutes de plus, et las de tirer, de tuer, d'assommer, ils fussent tombés inanimés dans les mains de l'ennemi.
Tout d'un coup, sans cause appréciable, une panique soudaine saisit les sofas jusqu'alors si vaillants et si acharnés à la lutte ; ils fuient dans toutes les directions courbés en deux sous une pluie de balles. Les sabres de leurs chefs s'élèvent et s'abaissent sans relâche abattant les fuyards ; î.uiis en vain. Eux-mêmes, devenus le point de mire des défenseurs qui commencent à choisir leur but, tombent atteints les après les autres, et leurs chevaux errent à l'aventure dans un galop affolé.
Encore quelques instants et il ne restera plus sur le plateau qui entoure le tata que des cadavres ou des mourants et des blessés qui, résignés, attendent la mort dans une dernière prière qu'ils égrènent sur le chapelet pendant à leur poignet.
Dans les bois, dans les ravins, dans les montagnes, retentissent les cornes de ralliement ; le bruit sourd et puissant du tam-tam de l'almamy résonne ; les coups de feu deviennent plus rares, puis ils cessent graduellement. De temps à autre des coups de siffleî; partent du fourré voisin et semblent aller se répondant tout autour du noste.
L'assaut est manqué, il est vrai ; les pertes de
'almamy sont énormes et surtout cruelles, car il
avait mis en avant ses soldats les plus braves et
ses meilleurs chefs; mais peu lui importe, le temps
lui donnera ce que le combat lui a refusé.
Au grondement de son tam-tam, tous ses chefs de colonnes se sont réunis ; il leur a donné ses ordres, et peu après les sifflements des flûtes de guerre des sofas lui indiquaient qu'ils étaient exécutés : le poste était étroitement gardé, et un cordon épais et rapproché de grand'gardes l'enserrait d'un cercle de feu. Quatre grands camps étaient en outre rapidement établis sur ses quatre faces, et un cinquième, à cheval sur la route de Niagassola se couvrait de ce côté par de solides retranchements.
Quoique victorieux, la situation des défenseurs de Niagassola était terrible.
Cette fusillade à outrance avait mis à sec les cartouchières des tirailleurs, et il ne restait plus, pour attendre du secours qui peut-être tarderait plusieurs jours, que les quarante cartouches de réserve par homme. Si, en réduisant la ration quotidienne de la garnison à une poignée de maïs et à un demi-biscuit, on pouvait encore attendre, en revanche, aucune apparence de possibilité de se procurer de l'eau. Celle qui était contenue dans les jarres allait être épuisée le soir même, et, dès le lendemain, la garnison serait en proie aux affres horribles de la soif sous ce climat de feu.
Par un hasard inespéré, car, en cette saison, les périodes de sécheresse absolue sont de db-à douze jours, dans la soirée le ciel se couvrait de nuages et, le lendemain, à deux heures, un orage épouvantable versait des trombes d'eau sur les montagnes du Siéké. Dès les premières menaces du ciel, le capitaine Dargelos avait fait boucher tous les déversoirs du tata et calfater le bas de la porte; l'enceinte allait ainsi servir de cuvette dans laquelle on recueillerait une eau souillée mais pré cieuse. Les déjections de deux cents hommes, en comprenant quelques réfugiés malinkés et de deux mulets, l'avaient transformée en un liquide jaunâtre et puant; mais tel qu'il était, il avait pour les malheureux une valeur inestimable, car il les sauvait d'une mort certaine.
Tous les récipients, y compris les bidons des hommes furent remplis et entassés dans une case que l'on tapissa de paille pour la maintenir plus fraîche; le sergent-fourrier Delobelle fut préposé à sa garde avec ordre de tirer sur qui voudrait en user en dehors des distributions régulières. En se basant sur dix jours de siège, la ration fut fixée à 25 centilitres par homme et par jour! Qu'on me permette d'ajouter que pendant ces dix jours que dura effectivement le siège, la température maxima journalière oscilla entre 42 et 44 degrés, et celle de la nuit entre 30 et 35 degrés centigrades!
Il sera inutile que j'insiste plus longtemps sur les souffrances inouïes endurées par la poignée de
braves enfermés dans cet enfer, lorsque j'aurai ajouté que tous les jours, à des heures différentes, et souvent la nuit, ils eurent à repousser les assauts des sofas dont les avant-postes les plus proches étaient à 40 mètres du tata. Chaque fois qu'un homme paraissait à un créneau, il était fusillé par vingt coups de feu ; au moment les plus imprévus de la journée, lorsqu'un mouvement quelconque était signalé dans l'intérieur de l'enceinte par les guetteurs de la montagne, il y pleuvait une grêle de balles obligeant tout le monde à se jeter contre les cases pour ne pas s'exposer en pure perte à la mort; enfin, chaque nuit, les sofa< de garde aux avant-postes hurlaient aux malheureux les supplices auxquels ils étaient destinés lorsque la faim et la soif les auraient obligés à se rendre.
Le nombre très minime de cartouches qui restaient pour la défense avait obligé le capitaine Louvel à prendre la décision suivante : seuls les meilleurs tireurs reconnus et désignés seraient autorisés à tirer sur l'ennemi, sauf au cas d'attaque générale. Ils avaient été partagés en quatre groupes qui se relevaient tour à tour aux créneaux, sous le commandement du lieutenant Bonnard, du médecin de 2e classe de la marine Crambes, du fourrier Delobclle et du sergent Barthélémy. Ils ne devaient jamais faire feu à plus de 200 mètres; aussi, chaque fois qu'ils tiraient, un sofa tombai t.
Samory avait voulu, le soir môme de l'attaque
et de l'investissement du poste, faire retirer les cadavres amoncelés tout à l'entour, pour leur donner la sépulture, mais tous ceux de ses hommes qui s'étaient avancés en rampant pour accomplir cette tâche funèbre étaient restés sur le terrain. Aussi force lui avait été de laisser, à sa grande honte, les corps de ses plus fidèles guerrier, pourrir sur le champ de bataille. Rien ne peut donner une idée du charnier qui entourait ainsi Niafadié; chaque matin, lorsque le soleil se levait et en dégageait les puanteurs, les Européens étaient pris de vomissements : le lieutenant Bonnard en mourut.
Enfin, pour mettre le comble aux misères des assiégés, l'affût de la pièce de 4 s'était rompu pendant le premier assaut, et ses paquets de mitraille qui auraient épargné tant de cartouches, devenaient inutiles.
Pendant ce temps, le commandant de Niagassola 1 apprenait, sur de vagues renseignements, et le combat du Kommodo et l'investissement de Niafadié. Les quatre courriers envoyés par le capitaine Louvel, surpris en route par les cavaliers de Samory, avaient été mis à mort.
Mais une chose sur laquelle il ne pouvait avoir aucun doute, connaissant les lieux de longue date et les ressources qu'ils offraient, c'était l'impossibilité absolue dans laquelle la colonne du
l, L'auteur de cet ouvrage.
Sické se trouvait de tenter de rallier Niagassola en combattant; il était certain pour lui qu'elle était perdue si elle n'était pas promptement secourue.
Aussi, pour mettre le commandant supérieur au courant de ces événements et de ses appréhensions lui avait-il dépêché un courrier, marcheur émérite, auquel il avait promis la plus forte récompense, s'il accomplissait sa mission dans les vingt-quatre heures. Il s'agissait de 136 kilomètres à franchir à travers la montagne. A l'heure dite, le commandant Combes recevait avis de la situation presque désespérée dans laquelle devait se trouver le capitaine Louvel.
Ainsi que Samory l'avait parfaitement prévu, la colonne expéditionnaire était dispersée sur toute la longueur de la route de Khayes à Bamakou, sur 500 kilomètres de profondeur. Il ne fallait pas songer à la rassembler; quinze jours eussent été insuffisants. Le commandant Combes avait avec lui une escorte de vingt et un tirailleurs et quinze spahis. C'est avec cette troupe qu'il se mit en route sur Niagassola, allant nuit et jour à marches forcées: non seulement le temps pressait pour sauver la colonne Louvel, mais encore il fallait, pour une raison presqu'aussi impérieuse, arriver à Niagassola avant le 6 juin. En effet, le commandant du fort, sachant qu'il n'y avait pas d'eau à Niafadié et que le manque de cartouches rendait une tentative de sortie impossible, avertissait dans sa lettre le commandant supérieur que si, le 6 au
mutin, ce dernier ne pouvait être à Niagassola, il partirait pour Niafadié avec les quarante hommes valides de sa garnison, chargés de cartouches. Il se serait jeté dans la forêt qui borde la route à l'ouest; puis, débouchant brusquement, après deux jours de marche sans repos, sur le plateau de Niafadié, il traverserait par surprise le camp ennemi au petit jour, et arriverait jusqu'au réduit où il espérait trouver Louvel et les siens encore vivants. Le ravitaillement en cartouches qu'il leur apporterait et le renfort de quarante soldats vigoureux les sauverait peut-être.
Quoique ce plan, suivi dans tous ses détails par le commandant Combes, ait parfaitement réussi, il était à craindre que, exécuté par un si faible détachement, il n'échouât complètement et n'aboutît au massacre de la garnison de Niagassola.
Le 6, au matin, il arrivait dans ce poste. En même temps, un indigène de Niafatlié, échappé miraculeusement des mains des sofas, lui apprenait le hasard providentiel auquel la garnison française devait de ne pas être morte de soif.
Dans la journée, soixante-dix tirailleurs ralliaient également le fort, appelés de Kita par une dépêche que le commandant de Niagassola avait pris sur lui d'expédier Favant-veille au nom du commandant supérieur, au capitaine commandant le cercle de Kita.
Aussitôt commençaient la distribution des cartouches et celle des vivres : cent quarante carton-
elles par homme et vingt biscuits. Les cartouches remplaçaient toute autre provision; l'important était de ne pas mourir de faim ; il y avait de l'eau le long- de la route, et, pour ces quelques jours, le biscuit suffirait.
Dans la soirée, le capitaine d'artillerie de marine Chanteaumc, qui venait à Niagassola y inspecter les travaux de défense, en prenait le commandement.
Le 7 juin, à trois heures du soir, la colonne allait coucher au delà du Kokoro.
Voici quelle était la composition de cette troupe, qui devait se mesurer, huit jours durant, avec l'armée entière de Samory :
Quinze spahis sous le commandement du lieutenant Prost « ;
Un canon de 4 de montagne, servi par deux canonniers européens et six tirailleurs ;
Une compagnie de marche de tirailleurs, portée à 112 fusils sous le commandement du lieutenant Péroz, commandant de Niagassola, ayant sous ses ordres le lieutenant indigène Alakamessa et le sous-lieutenant indigène Yoro-Coumba;
Quinze soldats européens d'infanterie et d'artillerie formant la réserve, sous le commandement du lieutenant Nicolas;
Le médecin du fort de Niagassola, docteur Lota;
Soit en tout 15 sabres, 127 fusils et une pièce de 4.
Le commandant Combes la dirigeait en personne
1. Actuellement capitaine au 18e régiment de chasseurs a. cheval.
avec le capitaine Picavet comme chef d'étatmajor.
L'odyssée de cette petite colonne de Niagassola à Niafadié et son retour au fort tiennent du prodige; comme j'en ai fait partie, il ne convient pas que j'en sois moi-même l'historiographe ; d'ailleurs, le Journal du fort de Niagassola relate cette expédition émouvante avec des détails suffisants pour qu'il soit inutile d'y rien ajouter. Je me contenterai donc de le citer.
« 8 juin. — La colonne quitte le bivouac du Kokoro, éclairée par les spahis et flanquée par un peloton de tirailleurs : première étape à Kéniékrou, deuxième étape à Farbalé.
» 9 juin. — Nous quittons le cantonnement de Farbalé, et après avoir traversé la rivière Kourako, nous nous enfonçons dans la forêt, à l'ouest de la route; nous sommes éclairés par les spahis, flanqués par les tirailleurs. Une quarantaine de guerriers malinkés alliés nous ont rejoints pendant la nuit et servent d'éclaireurs à droite. Première étape au marigot Boumako. Nous sommes à moins de 35 kilomètres à l'ouest de Niafadié. Deuxième étape au marigot Boukéfoulo; nous sommes à 15 kilomètres de Niafadié, entièrement masqués par la forêt. Aucun ennemi n'est signalé. Samory doit ignorer encore notre mouvement, exécuté en pleine forêt, bien en dehors de tout chemin.
» 10 juin. — Nous quittons le bivouac du
l>ouké-Foulo; les tirailleurs prennent l'avantgarde et le flanc gauche. La colonne entre dans les montagnes qui masquent Niafadié à l'est. A huit heures du matin nous débouchons du col de Kolita, village voisin de Niafadié; les vedettes ennemies nous signalent; le peloton d'avant-garde, lieutenant Alakamessa, a un léger engagement avec eux.
» Le commandant supérieur donne ordre do forcer de vitesse pour empêcher l'ennemi surpris de se concentrer, et indique comme direction générale le tata de Kolita, que l'on aperçoit dans le lointain.
» A huit heures et demie nous donnons tête baissée dans le camp de Samory; la mitraille de la pièce de 4 et les feux de salve de toutes les sections ouvrent un chemin au milieu des forces ennemies surprises en pleine tentative de rassemblement.
» Aux coups de canon et aux feux de salve répond la fusillade de Niafadié, que nous reconnaissons très distinctement au milieu des détonations des fusils malinkés; l'ennemi pris entre deux feux dégage la route et nous abandonne les retranchements qui défendent les abords de Niafadié.
» A huit heures trois quarts, nous sommes au milieu des retranchements à travers lesquels le canon et les cavaliers ne passent qu'avec la plus grande peine. L'ennemi s'est reformé en arrière de
nous et sur nos flancs ; le deuxième peloton de la compagnie de tirailleurs qui protège les derrières de la colonne est obligé de prendre position, sous le commandement du lieutenautPéroz, et s'engage à bout portant avec l'ennemi qui devient excessivement audacieux.
» A neuf heures, la tête de la colonne atteint le poste. Mais, à ce moment, des forces ennemies considérables cherchent à déboucher en même temps que nous sur le plateau. La compagnie de tirailleurs tout entière est engagée corps à corps; après une lutte demeurée pendant quelques instants douteuse, elle arrive à repousser l'ennemi, le culbute dans ses retranchements et le poursuit à un kilomètre en avant. La section Mayoro 1 se fait particulièrement remarquer dans cet engagement. Les pertes de l'ennemi sont très fortes. La compagnie de tirailleurs a cinq hommes blessés.
» Pendant ce temps, la compagnie Louvel sort du poste et se jette sur le campement des sofas posté à cheval sur la route de Bougourou, dans les ruines du vieux village et en déloge l'ennemi.
» A ce moment, la jonction est faite. Le détachement Louvel fait pitié à voir, une partie des hommes peuvent à peine se tenir debout; presque tous grelottent la fièvre. Le retour à Niagassola sera pénible et devra s'exécuter par courtes étapes
1. Un des sergents iudigones de la compagnie de marche, modèle de bravoure et d'intelligente discipline.
avec une troupe en pareil état. Plusieurs de ses blessés sont morls; les autres ne valent guère mieux, toutes les plaies étant devenues ^ purulentes faute d'eau. L'amputation sera nécessaire dans tous les cas où elle sera possible. Le lieute~ nant Bonnard ne vit plus que grâce à son énergie. Les capitaines Louvel et Dargclos, le médecin Crambes, le sergent Barthélémy, le fourrier Delobelle, le maréchal-dcs-iogis Fougasse et les autres Européens, sont de vrais squelettes.
« Il est impossible de cantonner dans le poste ou sur le plateau; les alentours sont tellement semés de cadavres, la plupart en décomposition, qu'un séjour prolongé ici serait funeste à la colonne. D'autre part, il importe de ne pas donner à l'ennemi le temps de se concentrer sur la route de Niagassola et d'augmenter la valeur des retranchements qu'il a jetés sur la route et qu'heureusement nous allons prendre à revers. Aussi, à trois heures, nous nous reformons de la façon suivante et nous nous mettons en marche sur Oudoula :
Avant-garde et flanqueurs de droite: compagnie Louvel. Arrière-garde et flanqueurs de gauche : compagnie Péroz.
/ Spahis.
Réserve j Peloton Dargelos.
( Soutien d'infanterie et d'artillerie de marine.
» A trois heures et demie, la colonne arrive dans la plaine de Kolita, où elle est accueillie par un feu violent partant des berges du Bouké-Foulo.
Des feux de salve suffisent à ouvrir le passage* mais l'ennemi s'écoule sur nos flancs et vient donner avec une partie de ses forces sur l'arrièregarde au moment où elle est séparée de la colonne par la rivière. Le passage de la rivière est effectué néanmoins sans pertes.
» Depuis ce moment jusqu'à Oudoula, nous ne cessons de combattre. Toutes les hauteurs sont occupées par l'ennemi, qui devient de plus en plus pressant à l'arrière-garde. Au passage du ruisseau Kofoulendi, elle est obligé de mettre la baïonnette au canon pour se dégager. Au col du Kissa-Kolé, la résistance de l'ennemi est très vive et la colonne ne parvient à forcer le passage qu'après trois quarts d'heure de combat. A ce point, des détachements de sofas formés sur deux rangs en bataille ont répondu à nos feux de salve par d'autre feux de salve qui, pointés trop haut, ont passé au-dessus de nous.
» A six heures et demie, la colonne prend son bivouac sous le feu de l'ennemi, près d'Oudoula qui est en flamme ; à la nuit close, les grand'gardes se fusillent encore.
» // juin. — Départ à six heures et demie. La marche de la colonne n'est inquiétée que par quelques coups de feu isolés, que nous tirent les cavaliers çnnemis qui semblent nous éclairer et nous flanquer à distance. A l'arrière-garde, on entend très distinctement de nombreuses voix et par moment des commandements et. des appels de corne.
» A huit heures, à la rivière Bouuiako, un spahi européen tombe de cheval foudroyé par un accès pernicieux; pendant que la colonne s'arrête et que le docteur Lota essaye de le rappeler à la vie, l'ennemi se jette brusquement sur l'arrière-garde. Celle-ci, après quelques feux de salve presque à bout portant, charge, la baïonnette au canon, et se dégage : vingt-deux fantassins et sept cavaliers restent sur le terrain de l'engagement.
» A neuf heures et demie, halte au Kourako- Tamsa. L'arrière-garde est encore attaquée par les sofas, qui laissent onze hommes sur le terrain.
» A dix heures et demie, nouvelle attaque à l'arrière-garde.
» A onze heures trois quarts, halte au Tamha- Kourako, où le commandant supérieur espère trouver de l'eau. Malheureusement la mare et la rivière sont entièrement à sec. La réserve Dargelos et la compagnie Péroz, placées sur les fronts Est et Sud, reçoivent jusqu'à une heure trois assauts de l'ennemi. Au dernier, les tirailleurs cachés derrière les berges l'attendent à quelques mètres et d'une seule décharge lui tuent quarante-deux hommes.
. A trois heures, départ pour Farbalé où la colonne arrive à cinq heures et demie, sans avoir été inquiétée autrement que par quelques coups de feu isolés.
» 12 juin. — Pendant la nuit, les grand'gardes ont entendu le bruit d'une troupe nombreuse
s'écoulant sur notre gauche. Départ à six heures » A sept heures un quart, la colonne atteint les nombreux affluents de la rivière Kéko qui. en avant de Dougounkoto, coupent la route en trois points différents et la ravinent en tout sens. Le capitaine Louvel y est accueilli par un feu violent ; mais des feux de salve délogent l'ennemi qui s'écoule sur notre flanc gauche masqué par les tirailleurs et les mouvements de terrain. L'arrière-garde est alors vigoureusement attaquée par derrière et sur ses deux flancs. Sur l'ordre du commandant supérieur, les spahis mettent sabre au poing et, conduits par le lieutenant Prost, dégagent le flanc droit, tandis que la compagnie Péroz, baïonnette au canon, repousse les assaillants sur la gauche et en arrière, et les culbute de ravin en ravin. Les pertes de l'ennemi sont estimées à une soixantaine de tués. Au reste cinquante-deux cadavres sont restés sur le terrain. » A huit heures un quart, la colonne débouche sur le grand plateau cultivé de Dougounkoto. L'ennemi y est établi et nous entoure complètement ;. on aperçoit très distinctement, sur la hauteur qui surplombe le village, un brillant étatmajor au milieu duquel doit se tenir l'almamy, car des cavaliers partent à chaque instant de ce point, au grand g'alop, dans tous les sens.
» L'attaque se prononce dans cette direction; un millier de fantassins appuyés par un fort escadron de cavalerie menace notre droite sans cher-
cher à gagner de terrain, tenu en respect par la mitraille de la pièce de 4. Sur notre gauche, et en arrière, donne alors à corps perdu le reste de l'armée, peut-être cinq mille ou six mille hommes.
» La colonne, formée en carré, reçoit une première attaque de l'ennemi: elle échoue; le peloton de spahis se met à la poursuite des fuyards pour les empêcher de se reformer. Il tomhe droit sur m\ gros d'ennemis à qui il tue trente-deux hommes et prend six chevaux. Mais, pendant ce temps, l'ennemi prononce une deuxième attaque sur la face arrière du carré. Le peloton de tirailleurs d'Alakamessa, dont le lieutenant Péroz prend le commandement en personne, le charge à la baïonnette, le refoule et le poursuit jusqu'au delà du théâtre du combat précédent.
» Nous avons huit hommes plus ou moins grièvement blessés. Quant à l'ennemi, il a accusé depuis trois cent vingt tués et environ six cents blessés.
» A. midi, halte à Kéniékrou sans avoir été inquiétés le long de la route. A peine sommesnous installés au bivouac que des coureurs ennelO.is viennent nous reconnaître puis disparaissent.
» A trois heures, départ pour Dialikrou ; à cinq heures et demie, arrivée dans ce village; la colonne prend son bivouac dans le tata, qui est immédiatement organisé défensivement.
» 13 juin. — Pluie diluvienne jusqu'au soir. Il est impossible de se mettre en marche par un
temps pareil ; au reste tous les hommes sont harassés et ont le plus grand besoin de repos.
» 14 juin. — Départ à six heures. La colonne atteint, sans être inquiétée, à huit heures du matin, la grande clairière qui s'étend en demi-circonférence en avant du passage de la rivière du Kokoro.
» Avant le départ, le lieutenant Péroz a cédé le commandement de sa compagnie au capitaine Dargelos, dont le commandement n'était plus raison de son nouveau grade (peloton de réserve), et l'a remplacé à la tête de la réserve.
» L'ennemi a concentré au Kokoro trois armées. La première, celle de Fabou, forte de quatre mille à cinq mille hommes, venue de Kangaba par Balandougou et Niagassola, qu'elle a masqué au passage à l'aide de nombreux détachements, est fortement établie sur la rivière dont les berges sont à pic et hautes de 5 à 6 mètres. Les eaux ont beaucoup monté depuis notre premier passage et atteignent lm,50; le courant est devenu très fort.
» Les deuxième et troisième armées, fortes de huit mille à dix mille hommes, sous les ordres directs de Samory, prennent position en demicercle, sur la lisière, dès que nous sommes au milieu de la clairière, de façon à nous pousser sur les retranchements de Fabou (Kémé-Ibrahima).
» La compagnie Louve! engage la première l'action sur le Kokoro, cherchant à tourner sur la droite les retranchements ennemis. La pièce
de 4 balaye de ses obus à balles et de ses boîtes à mitraille le centre de la position tandis que le peloton Yoro-Coumbatâte la rivière sur la gauche. La fusillade est extrêmement violente. Les sofas sont placés sur cinq rangs, quelquefois sur six rangs; ils tirent en se démasquant successivement, mais cette formation est extrêmement vulnérable et nos feux de salve y font de larges brèches.
» A dix heures, les troupes de Samory resserrent brusquement le cercle qui nous enferme. Les projectiles pleuvent sur le convoi et les blessés dont plusieurs sont atteints; le sergent-fourrier Delobelle est jeté par terre d'une balle dans le cou, le capitaine Dargelos contusionné au pied, et bon nombre de tirailleurs blessés.
» La compagnie Dargelos, refoulée par ce mouvement en avant, cède de quelques pas.
» Pour la soutenir, le commandant supérieur lance le peloton Péroz qui prend l'ennemi de flanc sur sa droite pendant qu'elle exécute un retour offensif qui la dégage. Les pelotons Alakamessa et Bonnard se portent également en avant, repoussent l'ennemi et le tiennent à distance par des feux nourris.
» Cependant le passage du Kokoro est toujours vigoureusement défendu par Kémé-Ibrahima, dont les hommes, placés à l'abri derrière des palissades et les hautes berges de la rivière, souffrent relativement peu de notre feu. Le commandant supérieur fait alors exécuter à la pièce de 4 un
tir plongeant à obus à balles pour fouiller l'intérieur des retranchements. Nos projectiles jettent une certaine panique parmi leurs défenseurs; le commandant de la colonne en profite pour lancer à la baïonnette le peloton Péroz, au débouché du gué. Celui-ci essuie deux décharges à bout portant sans grand dommage (2 blessés), atteint la berge, ouvre une brèche dans la palissade et se trouve alors en présence d'une véritable fourmilière de sofas qui, surpris par cette attaque soudaine, se culbutent sur les rives glissantes et se noient en grand nombre. On fait sur ce point un véritable carnage des ennemis grâce à la rivière qu'ils ont à dos ; le chef du peloton de réserve tue lui-même d'un coup de sabre le chef des sofas Doro-Diabila, premier marabout de l'almamy.
» La résistance étant rompue sur ce point, le reste de la ligne ennemie devient flottante. C'est ainsi que la section Barthélémy à droite, et la section Yoro-Coumba à gauche peuvent franchir aisément le cours d'eau et s'établir fortement sur l'autre rive.
» Dès ce moment, le passage est ouvert et solidement gardé; le commandant supérieur ordonne immédiatement la retraite. Elle commence par échelons formés de chacune des neuf sections restées sur la rive gauche, pendant que les spahis et les blessés traversent le gué. Ces neuf sections, aux prises avec l'ennemi, manœuvrent alternativement dans leur secteur, et battent successive-
ment en retraite sous la protection des échelons voisins. Ce mouvement est exécuté aussi correctement que sur le champ de manœuvres. Le capitaine Dargclos passe le dernier, en queue de sa quatrième section que défendent, de l'autre rive, le peloton de réserve et la section blanche.
» Il est midi et demi; le combat a duré prés de cinq heures. Les pertes de l'ennemi sont considérables. (Nous avons su plus tard que, de l'aveu môme de l'almamy elles n'ont pas monté à moins de six cent cinquante hommes tués et dix-huit cents blessés.)
» De notre côté, nous avons vingt-sept hommes blessés plus ou moins grièvement, soit environ le neuvième de notre effectif tolal.
» A une heure, la colonne reformée se met en marche et arrive une heure après, sans incidents, en vue du village et du fort de Niagassola. L'audace des cavaliers ennemis est encore extrême malgré les grandes pertes qu'ils viennent d'éprouver. Ils galopent sur nos flancs et nos derrières, sans aucun souci des coups do feu qui, de temps à autre, en démontent quelques-uns.
» k deux heures la colonne, l'arme sur l'épaule, marchant au pas cadencé, clairons sonnants, fait son entrée au fort et fait fuir, par sa seule présence, les avant-postes que Kémé-Ibrahima avait laissés pour le surveiller. «
Le surlendemain, la colonne, quelque peu /c-
posée de ses fatigues, gagnait la route de Kita pour prendre en ce lieu les approvisionnements nécessaires à Niagassola; le jour même je reprenais le commandement du fort. Après deux voyages consécutifs, Niagassola bien armé, bien approvisionné, était abandonné définitivement par le commandant supérieur que l'hivernage déjà commencé rappelait en hâte à Khayes.
A peine ses tirailleurs avaient-ils disparu derrière les montagnes du Manding que les cavaliers de Samory reparaissaient dans la plaine ; et bientôt sur toutes les routes aboutissant à Niagassola, des camps ennemis se formaient. Un premier essai d'enlever le fort de vive force ayant mal réussi aux sofas qui laissèrent dans cette tentative une centaine d'hommes sur les glacis, Samory leur prescrivit de se contenter dorénavant de le surveiller étroitement ainsi que le village, et de n'y laisser entrer àme qui vive.
On a vu plus haut comment, petit à petit, grâce à l'audace et au courage de mes tirailleurs, puis des auxiliaires malinkés que j'avais réussi à former, je parvins à débarrasser Niagassola de ce fâcheux voisinage.
DE NIAGASSOLA A BISSANDOUGOU
Passage du Bafing-Tankisso, — Entrée dans l'empire de Samory.
— La vallée du Niger. — Passage du fleuve. — Le roi Kamori. — Riches cultures. — Maisons mandingues. — Le Milo„
— Légende de crocodile. — Fruits divers. — Le marché de Kankan. — Une dette de René Caillié. - Un tumulus commémoratif. — Les cultures de Samory. — Réception à Bissandougou. — Description de la ville.
Le 12 janvier, en quittant Niagassola, nous jetons un dernier regard sur le fort que nous ne devons plus revoir; car notre itinéraire du retour nous fera passer bien au delà dans l'Ouest.
Le site que nous avons sous les yeux est charmant, surtout en cette saison. Le fort, juché en haut d'une colline rocheuse, crânement campé sur son sommet, permet de découvrir, de son observatoire, les moindres plis de terrain à deux lieues à la ronde. Des forêts, des prairies, des cultures en plein rapport, font autour de lui un riche tapis de verdure, que limitent à l'horizon les montagnes dentelées où le Bakhoy prend sa source.
Au sud-ouest, se déroulent à lin fini les immenses plaines du Niger coupées par un petit ii lot d'argent ne paraissant pas, de ce point, plus large que le trait de burin qui marque le fleuve mystérieux sur les cartes d'Afrique. Çà et là, suivant des lignes régulières, des pics isolés surgissent du sol et émergent décharnés et gris, comme des jalons jetés par quelque géant sur la route du grand fleuve.
Nous campons au Kokoro, à l'endroit même où je fus reçu à coups de fusil il y a bientôt deux ans, par les sofas les plus braves de l'armée de Fabou, qui en défendaient le passage. Partout où nous nous sommes battus, l'herbe est maintenant drue et haute. Lorsque la superstition qui en éloigne les Malinkés aura disparu, ils y feront de belles récoltes.
A quelques kilomètres en aval de la rivière, on pouvait voir encore, avant ce dernier hivernage, un curieux barrage fait de lianes entrelacées, d'ossements humains et d'argile. La crue annuelle avait entraîné tous les cadavres jetés dans l'eau après ie combat, et près du village de culture du vieux Mamby, à Gamata, des arbres tombés dans le lit du Kokoro avaient arrêté ces tristes épaves. Le limon de l'inondation les avait cimentés; et, lorsque les eaux baissèrent, les habitants virent avec stupéfaction cette muraille macabre en travers des berges, où les ossements des sofas dessinaient les plus étranges fi g ires.
De Niagassola au Siéké, pendant quatre jours,
AU SOUDAN FRANÇAIS. 32î
nous ne traversons que ruines et friches, là où quelques années auparavant se trouvaient de riches villages et des cultures prospères. Cette grasse et fertile plaine n'est cependant pas condamnée à l'abandon ; çàet là, quelques champs ont été remués, et c'est de bon augure. La guerre en avait chassé les habitants ; bientôt, lapaix profonde dans laquelle cette région se trouve rappelera tous les survivants qui reviendront construire leurs cases à l'endroit même où leurs pères avaient élevé les leurs. Ils n'attendent plus pour rentrer que le résultat de notre mission qui va prouver bien définitivement que les Français et l'almamy vivront désormais en paix.
Le 16 janvier nous nous arrêtons à Niafadié, au milieu des ossements blanchis dont la dent de la hyène n'a pu avoir raison. Le docteur rassemble là une ample collection de crânes qu'il expédie à Niagassola, après les avoir soigneusement étiquetés. Il espère les retrouver à Khayes lors de son retour et en faire hommage au Muséum. Enfin, le 19, nous arrivons de grand matin sur le haut des falaises qui limitent à l'ouest la vallée du Niger. La vue y est magnifique. Au sud s'étendent au loin les vertes plaines du Ouassoulou; à nos pieds miroite le Niger sur la rive sablonneuse duquel est construit Danka. Ce village est entièrement brûlé et inhabité.
Nous nous établissons sous un figuier gigantesque, flanqué d'un côté par un énorme baobab,
de l'autre par un largo tamarinier. L'ombre est épaisse et le lieu agréable, heureusement, car nulle port, aussi loin que s'étend la plaine, nous n'apercevons créature humaine; et je crains bien que nous n'ayons à y attendre longtemps le bon plaisir de l'almamy.
Mon premier soin est de lui envoyer un courrier muni d'une lettre; je l'avise officiellement de notre arrivée sur le Niger, et l'informe de notre désir d'aller à Bissandougou l'entretenir, au nom du chef des Français et de son représentant dans le Soudan. Grâce aux moyens rapides de transport échelonnés de village en village sur la route de sa capitale, et dont se servent les courriers royaux, j'espère que, s'il me répond de suite, nous pourrons passer le lleuve le 27 ou le 28.
Le lendemain, une caravane de ckdlhas se rendant sur la rive droite campe auprès de nous. Je profite de cet incident pour sortir tous nos cadeaux de leurs caisses. Ils doivent, du reste, avoir grand besoin d'air, depuis plus d'un mois qu'ils y sont enfermés. De cette façon, le bruit de nos richesses nous devancera chez Samory et le rendra plus impatient de les voir et surtout de les posséder ; car les duilhas sont de grands bavards, très portés à exagérer, avec une impudente candeur, l'imporhmeo de tout ce qui les frappe.
Il est d'il- s le Soudan, que lorsqu'un
chef se présente sur les contins des possessions d'un autre prince, il adresse à celui-ci quelque
cadeau de bienvenue. Pour me conformer à cette coutume, je mets à profit l'occasion que me présentent ces duilhas pour prier l'un d'eux de se détacher de la caravane et d'aller à Bissandougou ; il y fera hommage à l'almamy, de notre part, d'an fort joli fauteuil pliant couvert de dorures, à fond de soie brodée, que nous transportons comme une chasse depuis notre départ de Khayes.
Comme on le voit, nous n'avions rien négligé pour faire sous d'excellents auspices une prompte entrée dans les États du conquérant malin ké. Néanmoins, nous attendîmes neuf longs jours une réponse de lui.
Pendant ce temps, j'essayai d'entrer en relation avec les gens de Reniera, qui ne lui avaient pas pardonné ses victoires de 1882 et lui étaient secrètement hostiles, ainsi que les anciens habitants de la rive gauche, émigrés de l'autre côté du fleuve. J'aurais voulu arriver à les faire rentrer par persuasion sur leurs terres, de façon que ce fût un fait accompli lorsque j'aurais discuté avec Samory la question de cessibilité de leur territoire. Mais la crainte de se compromettre faisait fuir à toutes jambes devant nous ceux qui venaient surveiller les cultures qu'ils avaient toujours sur notre rive. Cependant, en abouchant avec eux Diaté, ancien chef de Kéniéra <jui m'accompagnait, j'appris le grand désir qu'ils avaient de nous voir élever un fort à Siguiri, à quelques kilomètres de Danka. Cette mesure seule
lus décidera à revenir à nous, car ils craignent d'être livrés sans appui immédiat à la vengeance de l'amamy s'ils rapportent leurs pénates sur notre territoire avant d'être suffisemment protégés.
Le 25, nous reçûmes la visite d'Animata-Diara, un de ses généraux, qui venait d'être investi du commandement du Manding de la rive droite. Il passait en pirogue, se rendant à Farba, sa résidence ; apprenant que nous étions campés à Danka, il m'avait fait demander la permission de venir saluer l'ami de son maître. Il arrivait directement de Bissandougou ; il m'affirma que l'almamy était excessivement impatient de nous voir et qu'il avait donné des ordres pour que, le long de notre parcours, nous fussions reçus avec les plus grands égards.
La route de Danka, depuis la famine qui sévit sur les régions qu'elle traverse, a presque entièrement cessé d'être fréquentée par les caravanes du Ouassoulou ; celle qui, du Bouré, aboutit à Siguiri et à Tiguibiri est, au contraire, constamment suivie par les gens du Bouré qui vont échanger à Kankan leur or contre des céréales, des bestiaux ou des marchandises de traite d'origine anglaise.
Aussi, pour être plus à même de recueillir quelques renseignements, dès le 27, nous transportions notre campement, à Tiguibiri, juste en face du passage du fleuve.
Enfin, le 29, l'ambassade envoyée à notre ren-
contre par Samory débarquait de ses pirogues auprès de notre campement et me remet lait la lettre qui nous autorisait à passer le fleuve et à nous rendre auprès de lui.
Cette missive est intéressante à lire : elle donne idée du style fleuri, tout imprégné d'images tirées du Coran, qu'emploient les Malinkés érudits.
Voici en quels termes elle était conçue :
Louange à Dieu, qui nous a donné la faculté d'éc^re au capitaine Péroz, qui est loin de nous !
Nous appelons les bénédictions de Dieu sur son prophète.
Cette lettre, c'est nous qui l'écrivons, almamy Kébir. Nous adressons mille saints au capitaine Péroz. Que ces salutations lui soient plus douces que le miel et le sucre ; qu'elles aillent à notre ami dont la vue réjouit nos yeux, dont la présence m'est douce au cœur comme le fruit du tamarinier et en chasse le chagrin. Que ces salutations s'étendent à Samba-Diavara et à tous ceux qui l'accompagnent. Ousman-Diali leur souhaite également le bonjour, ainsi que Modi-Fin, et Koki-Si, et Malinka-Mori, et le marabout Oumarettous les gens importants qui nous entourent, ainsi que nos femmes et nos fils. Et ces salutations, tous les donnent tout entières.
Nous faisons savoir à notre ami que Karamoko est arrive auprès de nous, grâce à Dieu, avec tous ceux qui l'accompagnaient en bonne santé et avec les richesses qui lui ont été données.
Dia-Oulé-Karamoko, Oumar-Diali et Tacil-Manga et tous ceux qui étaient avec eux remercient le capitaine Péroz du bien qu'il leur a fait. Petits et grands, tous le remercient, à cause de son bon cœur, de l'amitié et de la droiture
qu'il leur a témoignées pendant la route, et de celle dont il a faitpreuve envers nous!
Nous demandons à Dieu qu'il le récompense en le protégeant.
Nous sommes heureux, très heureux de son arrivée auprès de nous. Nous avons hâte de le voir. Que notre ami vienne vite. Qu"il vienne vite. Car, auprès de nous, tout lui viendra à bien.
Salut!
Parmi les personnages que l'almamy envoie à notre rencontre se trouve mon espion, Nassikhn- Mahdi, qui a su prendre une grande autorité, comme je le prévoyais, et sur le fils de Samory, et sur Samory sur lui-même.
Il m'apporte des nouvelles fort intéressantes de la cour.
D'après ce qu'il me dit, Karamoko ne s'est pas départi auprès de son père de l'amitié fougueuse qu'il nous a vouée. Il lui a dit en plein palabre qu'il ne lui était plus possible de lutter dorénavant contre nous : car, réunirait-il à ses armées celles d'Ahmadou-Cheïkou, d'Aguibou, de Thiéba et de l'almamy du Fouta-Djallon, il n'arriverait pas à en former une qui soit la dixième partie de la nôtre.
Un concert de louanges des plus flatteuses ne cesserait d'être chanté en mon honneur à Bissandougou, et Mahdi traduit cette idée en me disant :
•-r- Tous les courtisans de l'émir, et l'émir luimême sont devenus tes griots*
Le 30 janvier, nous traversons le Bafing-
Tankisso, au passage habituel, dans cinq grandes pirogues.
A ce point, cette rivière, est à la distance d'environ un demi-kilomètre de son confluent avec le Niger. Profonde en moyenne de 3 à 4 mètres, elle forme une nappe d'eau tranquille, large de 230 mètres, dans laquelle se reflète la ligne de palétuviers et d'arbres élancés qui bordent ses rives. Elle n'est, paraît-il, guéable qu'à une distance de plusieurs jours de marche et beaucoup plus à l'Ouest du point où nous sommes.
Sur la rive droite, Bandioli, frère de Kamori, roi du Diouma, accompagné du fils de ce roi et d'une suite nombreuse nous saluent de sa part, ils nous souhaitent la bienvenue lorsque, en débarquant, nous mettons le pied sur son royaume.
A dix heures, nous arrivons à Togui; il est trop tard pour pousser jusqu'à Kéniéba-Koura : au reste, les marabouts de Togui, dont je suis une ancienne connaissance, déclarent qu'ils ne nous permettront pas d'aller camper plus loin. De mémoire d'homme, ajoutent-ils, on n'a pu dire qu'ils ont laissé passer un ami dans leur village sans qu'ils lui aient offert l'hospitalité. Nous campons à l'ombre des nombreux karités qui forment un petit bois au sud-ouest du village; nous sommes aidés par nos amis de Togui dans les mille travaux d'installation du bivouac.
Puis les chefs et les notables des deux villages (Togui rive droite et Togui rive gauche}
vionnent chanter à l'envi mes louanges et terminent leurs discours en m'ofîrant du riz, du miel et un œuf.
Ils paraissent au fond vraiment reconnaissants de la paix amenée par les premières négociations entre moi et l'almamy. Non seulement dans leur discours de cérémonie ils me le disent vingt fois : « C'est grâce à Dieu et grâce à toi que nous pouvons enfin manger et reposer tranquilles ! » mais ils me le prouvent encore par les visites qu'ils me font tour à tour dans la soirée, et dans lesquelles ils n'oublient jamais de laisser devant ma tente quelque offrande à laquelle ils ne sont nullement tenus. Or ceci est la vraie pierre de touche de la reconnaissance des Mandingues.
L'émir El-Mouménin a dû donner des ordres sévères et précis, car les honneurs qui me sont rendus officiellement sont en tous points ceux que j'ai vu lui rendre lan passé. Tous les gens importants viennent à la fin du palabre me toucher la main, un genou ployé, comme il est de coutume à l'égard des rois soudaniens.
Le 31 janvier, nous campons dans les cases de l'almamy, sur l'éminence légère où est construit Kéniéba-Koura. Je dresse ma tente dans la grande mosquée où tant de fois, Tannée dernière, nous avons discuté avec l'émir, le capitaine Tournier et moi, les clauses de ce maudit traité annexe dit de Kéniéba-Koura. La vue y est splendide; et, si elle n'était pas couverte d'un toit très habilement
construit en forme de cône aplati, cette mosquée serait ouverte à tous les vents.
Au sud, à une centaine de mètres, se dresse le tata du village; à l'est, d'immenses rizières conduisent au Niger, qui coule large et majestueux dans son lit de sable blanc. Partout ailleurs, les cultures se développent à perte de vue dans une vaste plaine unie, égayée çà et là par des bouquets de karités du plus beau vert.
Plat s'installe dans la petite mosquée, à vingt mètres de celle que j'occupe. Le docteur, légèrement souffrant, vient de prendre médecine dans une case bien close d'où il sortira rétabli, je l'espère.
Ce matin, à notre départ de Togui, au moment où les braves gens de ce village nous souhaitent un bon voyage, le chef nous a amené son fils, jeune homme de vingt ans, atteint de la lèpre; cette affreuse maladie est assez commune ici. Nous l'avons confié aux soins du docteur qui va lui préparer une potion à l'iodure de potassium ; elle lui procurera, dit-il, quelque soulagement.
Dès que nous sommes campés, les gens de haute marque de Kéniéba-Koura, conduits par leurs chefs, viennent nous souhaiter la bienvenue, aussi amicalement et respectueusement que ceux de Togui. Ils se souviennent fort bien de moi. J'ai été leur hôte, pendant vingt-cinq jours, il y a un an à peine. Pour me saluer ils fléchissent le genou et, des deux mains, me palpent gravement le bras jusqu'au coude: c'est un des modes de salutation
en usage au Ouassoulou. Ce contact de la chair est pour eux une grande preuve de respect et d'admiration, et, en agissant ainsi, ils croient pouvoir s'inoculer certaines des qualités que possède celui qu'ils saluent.
A Diouma-Abanta, où nous nous arrêtons le lendemain, nous recevons une quantité de vivres des plus variés. Nous donnons aux pauvres ce que nous ne pouvons consommer ; nous y joignons un franc pour chacun d'eux.
Le village est entouré de grandes plaines inondées durant l'hivernage et qui produisent un riz très renommé. A peine y cultive-t-on le vingtième des terres, et cependant Diuma-Abanta vend chaque année de grandes quantités de céréales. Il renferme environ six cents habitants qui me semblent se donner beaucoup de peine pour paraître musulmans ; mais, en réalité, ils sont fort peu convaincus.
Au sortir des plaines d'alluvions de Diuma- Abanta, nous traversons un plateau ferrugineux de 3 à 4 kilomètres de largeur venant heurter un canal naturel de dérivation du fleuve que longe la route. Sa hauteur est de 4 ou 5 mètres au-dessus de la plaine ; il est semé de quartz fragmenté et couvert de bois. Sur son flanc sud se trouve le village de Farinkamaya, bâti dans une belle plaine très riche en cultures de toute sorte; les habitants n'ont probablement pas été prévenus de notre passage ; ils s'enfuient dès qu'ils aperçoivent les vestes rouges de nos spahis. A o kilomètres
plus loin, nous laissons à notre gauche le village de Dialila dont l'importance, à en }uger par ses ruines, devait être considérable ; il n'y reste plus que quelques cases de pêcheurs enfouies sous des palmiers. Les habitants refusaient, paraît-il, d'obéir à l'almamy et surtout de lui fournir un contingent. Sommés de se prononcer nettement, ils fermèrent les portes de leur tata à son envoyé, et le défièrent. Un mois après Dialila était en ruine, son chef tué et ses habitants transportés aux environs de Bissandougou, sous la surveillance directe de la garde de l'almamy.
C'est à côté de ce village que se trouve le gué du Niger. Eu ce lieu le fleuve, large de 800 à 1000 mètres, voit son cours obstrué par des bancs de sable. La profondeur moyenne du gué est d'un mètre environ : le courant y est assez fort.
La route qui prolonge ce gué conduit au village de Konama, peuplé d'un millier d'habitants.
Pendant que nous campons, un homme, poussé sans doute par la curiosité, soulève le double rideau de ma tente et me dévisage sans me saluer. J'ai à peine le temps de me plaindre de son inconvenance qu'il est appréhendé et que le chef du village donne l'ordre de le conduire à l'almamy. Son procès ne sera pas long, me dit-on; aussitôt arrivé, il subira le supplice de la décollation, bien qu'il ait la réputation d'être un guerrier renommé. Cependant on me demande sa grâce. Il l'implore lui-même, couché devant moi, le front dans la
poussière. Comme je trouve que le châtiment annoncé est hors de proportion avec sa faute, je la lui accorde volontiers. Tout le village en est heureux et me remercie. Néanmoins la reconnaissance de ses habitants ne va pas jusqu'à la générosité, car ils se font énormément prier pour me fournir les vivres que Samory m'a autorisé à exiger deux.
Les terres qui s'étendent de Konama à Sansando sont excessivement fertiles et parfaitement cultivées. Riz, mil, maïs, ignames, patates, manioc, oignons, haricots, tout y vient à profusion. Nos hommes, enhardis par l'exemple de nos guides, ne se gênent pas pour glaner chemin faisant. Après la rivière Niamina, que nous traversons sur un pont construit pendant la nuit à notre intention, nous faisons une halte ; le personnel de la mission en profite pour se parer de ses plus beaux vêtements afin de se présenter dans tout l'éclat de sa gloire à Kamori, roi du Diouma.
A deux kilomètres de Sansando les deux fils du roi Kamori viennent à cheval à notre rencontre, et nous conduisent au campement de l'almamy; on y a ajouté, trois hauts gourbis en seccos * pour abriter nos tentes. Kamori, à la tête d'un millier de personnes, nous fait un chaleureux accueil. Après les premières salutations, il nous supplie de lui faire l'honneur de rester deux jours entiers chez