Matelots uuirs
leur canot et vont recueillir le saurien, qui leur donne un repas très succulent, d'après eux.
Le fleuve coule entre des cultures de maïs et de sorgho, qui alternent avec de belles forêts malheureusement éclaircies chaque année par les incendies allumés par les indigènes pour y chasser plus à l'aise. Le bruissement des roues du bateau met en émoi des légions de petits singes mutins, qui nous agonisent d'injures pour se venger du dérangement que nous leur causons. Plus loin des sangliers viennent boire au fleuve et nous regardent stupidement passer, sans éprouver le moindre effroi; les biches, au contraire, détalent à notre approche et s'arrêtent curieuses à une centaine de mètres, pour se rendre compte du bruit qui les a mises en fuite.
A Saldé, où nous arrivons le 5, nous faisons du charbon et prenons des vivres frais. Ce poste est, ainsi que Matam, une sorte d'énorme blockhaus à mâchicoulis, surmonté d'une plate-forme à canons; il a l'aspect d'un vieux donjon féodal. Le 7, nous sommes à Matam. Le Haut-Sénégal ou Soudan français, tant au point de vue du commandement qu'à celui de l'administration, commence à ce fort et s'étend au delà du Niger. Nous ne stoppons que quelques instants, le temps strictement nécessaire pour que je télégraphie au colonel et au gouverneur les réponses aux dépêches qui m'y attendaient, et nous nous mettons en route pour Bakel.
Dans la nuit, nous avons mouillé près de la rive maure, afin de passer de jour un barrage difficile. Un abreuvoir de lions devait se trouver dans les environs, car leurs rugissements nous tinrent longtemps en éveil. Ce fauve est très commun sur la rive droite du Sénégal jusqu'à un affluent, le Bâoulé, qui coule au nord de Koundou; à partir de ce point et dans l'Ouest, il devient excessivement rare. Cependant, en 1884, lorsque j'explorais la route du Gadougou au Goro, j'en rencontrai un couple sur les plateaux ferrugineux avoisinant le village de Nabou.
Les hippopotames sont également très nombreux dans le fleuve, moins peut-être que dans son affluent, le Bakhoy. Les indigènes en prisent assez la chair; le peau et les défenses ont une certaine valeur commerciale.
Le 8, dans la soirée, nous arrivons à Bakel. Le fort qui défend ce comptoir a été assiégé dernièrement par le marabout fanatique Mahmadou- Lamine. Il se compose d'une enceinte bastionnée d'environ 100 mètres de côtés; au milieu s'élèvent deux pavillons.
La création, par le général Faidherbe, du comptoir de Médine a bien fait perdre à Bakel de son importance, car, pendant l'hivernage, les bateaux à vapeur remontent le fleuve jusqu'au premier de ces postes, où les caravanes de l'intérieur entreposent leurs produits. On ne voit à Bakel que maisons en ruine ; dans les parties encore habi-
tables grouille une population noire qui s'y est installée un peu comme les oiseaux de nuit dans les bâtiments abandonnés. Mais il est à croire que, dans une époque très rapprochée, Bakel regagnera et au delà son importance perdue, grâce aux nouveaux débouchés que le colonel Gallieni vient d'ouvrir à son commerce. Tout autour de la ville commerçante se pressent pêle-mêle, escaladant les pentes des trois mamelons qui boursouflent la plaine, les cases en paille et en pisé desSarracolets, habitant et possédant le pays depuis déjà longtemps. Sur chacune de ces hauteurs s'élève une tour en maçonnerie, crénelée, destinée à compléter avec le fort la défense de la ville.
Bakel est la patrie du marabout Mahmadou- Lamine. 11 y comptait de nombreux partisans grâce auxquels il avait pu, l'année dernière, incendier en partie ce comptoir et en assiéger le fort pendant plusieurs jours.
Mahmadou-Lamine était parti pour La Mecque, il y a une douzaine d'années, afin de donner à sa réputation d'homme pieux et inspiré la consécration nécessaire. Roué et habile négociant, comme tous les Sarracolets, il réussit à rendre son pèlerinage aussi fructueux au temporel qu'au spirituel ; et, lorsque, l'année dernière, de retour du Haoussa et de Ségou, il se présenta devant Bamakou, il
était accompagné de deux à trois cents hommes dont moitié au moins étaient ses captifs et les autres des admirateurs fanatiques. Quarante femmes, toutes siennes, suivaient ce saint homme qui, dix ans auparavant, avait passé devant la même ville portant sur la tète un ballot d'étoffe de traite, origine de sa splendeur.
Il trouva à Bamakou M. Combes, le commandant supérieur d'alors, dont il sut calmer la défiance naturelle par une feinte humilité et des promesses faites sous serment d'user de toute son influence à combattre le prestige d'Amahdou- Cheïkou sur les Toucouleurs et les Sarracolets du fleuve. Il put donc passer, et la guerre avec Samory éclatant à ce moment même, il devint difficile de surveiller ses menées.
Lamine, cependant, marchait à petites étapes, tâtant le terrain dans chaque village, cherchani à s'y faire des prosélytes et à nous y créer des ennemis. Mais, jusqu'à Bafoulabé, les populations, entièrement malinkaises et fétichistes pour la plupart, lui rirent au nez, et son succès demeura très problématique.
Ce dernier poste était alors commandé par le lieutenant Sauvage, officier d'une grande intelligence, aux déterminations énergiques et promptes, et capable d'endosser résolument toutes les responsabilités. Il ne tarda pas à voir clair dans le jeu du marabout autour duquel, matin et ~oir. la population de Bafoulabé se réunissait, anxieuse de
la bonne parole, pour faire respectueusement le salam avec lui, et avoir sa part des bénédictions que le ciel laissait tomber en manne épaisse sur son élu.
Cependant le faste de Lamine croissait de jour en jour; des cavaliers brillamment vêtus caracolaient autour de lui, chantant ses louanges lorsqu'il allait à la promenade sur un magnifique cheval; aussi tous les chefs des environs accouraient l'envi rendre hommage à cet éblouissant personnage; peu après, dans toute l'étendue du cercle, personne ne se doutait qu'il y eût un commandant français chargé de la direction des affaires du pays.
La vanité de Lamine, excitée par cet universel tribut de louanges et de respect, l'amena bientôt à considérer, lui aussi, le lieutenant Sauvage comme une autorité négligeable. Un jour, ce dernier, las de sa présence et de ses manœuvres, lui fit signifier de déguerpir au plus vite : — « Dieu seul et moi connaissons la date de mon départ! » répondit le saint marabout. Pour accomplir son premier acte d'insubordination, il avait mal choisi son homme.
Une heure après, au grand salam de trois heures, un millier de personnes recueillies se prosternaient, en cadence avec lui, le front dans la poussière. De temps à autre, il glissait un regard de côté, et frémissait de joie à la vue du grand nombre de têtes courbées devant la sienne ; vraiment il se sentait puissant, et, à considérer l'expression d'amour de tout ce peuple à genoux devant
lui, qui eût osé douter de sa force? Cependant, au moment où une dernière génuflexion le courbait tout gonflé de vanité et d'orgueil sur son tapis de prière, un nœud coulant s'abattait en sifflant sur ses épaules et le relevait congestionné et suffocant, ayant à peine la force de s'écrier : « La foudre va tomber! » Pareille menace sortant de sa bouche aurait mis en déroute le moins crédule de ses adeptes ; mais les huit braves tirailleurs envoyés à Lamine pour le rappeler à la réalité, vieux païens endurcis, ne parurent avoir entendu que pour rappeler au prophète, par une vigoureuse secousse imprimée à la corde, qu'ils désiraient s'entretenir sérieusement avec lui. Tirailleur et orateur ne sont point synonymes. Le discours du caporal fut simple, de bon goût, clair et expressif. Au reste, le voici :
— Lamine, bonjour! Tu vois cette corde?... Et une nouvelle secousse contraignait le prophète à faire une horrible grimace.
— Tu vois cet arbre? Si demain, au lever du soleil, tu n'as pas quitté Bafoulabé, tu feras salam entre cette branche et la terre ! Quand tu seras ainsi placé, ceux qui t'aiment pourront te voir de plus loin! C'est la parole du commandant! Lamine, bonjour !
Ceci dit, le caporal lui retira la corde du col et rentra tranquillement au poste suivi de ses nommes.
La foule des noirs, témoins de ce sacrilège, était
resté bouche bée, attendant l'effet de la menace du prophète, et suivait des yeux les tirailleurs pour voir la foudre les consumer; mais, lorsque ces derniers s'engagèrent sous la voûte du fort, le doute n'était plus permis ; Dieu n'avait pas étendu sa main sur Lamine. Il en résulta que les noirs, enfanta <*<i caractère et mobiles d'esprit, saluèrent d'une immense huée le marabout et ses gens, qui regagnèrent piteusement leur campement. Dès le lendemain, Lamine avait disparu. Cette dure leçon, que le commandant Sauvage lui avait infligée, porta tous ses fruits. Lorsqu'il leva contre nous l'étendard de la révolte, pas un des musulmans de Bafoulabé, bien qu'ils fussent nombreux et fanatiques cependant, ne suivit sa fortune.
Au moment où Mahmadou-Lamine arrivait à Médine, le nouveau commandant supérieur, colonel Frey, télégraphiait de Bakel où il venait de débarquer, qu'on eût à recevoir l'ancien pèlerin de La Mecque avec quelques égards. Il avait compté, en employant ce marabout, mener à bien des projets que j'expliquerai plus loin. Aussi l'entrée de Lamine fut-elle presque triomphale. Le prestige que lui donnait dans cette ville mahométane son voyage aux lieux saints musulmans, sa belle prestance, ses richesses et le faste de la troupe qui le suivait, ajoutés à la semi-consécration de son importance par l'autorité française, tournèrent complètement la tête aux Khassonkés : dès ce jour, ils se rallièrent complètement à lui. Il n'y eut
t>> AU SOUDAN FRANÇAIS.
pas jusqu'au vieux roi Sambala, frère de celui qui, de concert avec le commandant Holle, défendit autrefois si vaillamment Médine contre les hordes d'El-Hadj-Omar, qui ne se laissât impressionnerpar les belles phrases, les salam éblouissants, les saintes prédictions et les fantasias splendides de Lamine; il aurait cependant dû savoir par expérience ce que valent les promesses de ces inspirés de mauvais alci. Quant aux princes de sa famille, ils furent si bien circonvenus par l'habileté du nouveau prophète, qu'ils lui fournirent des contingents ; plusieurs d'entre eux se mirent même à la tête de ses partisans pendant la révolte.
Le commandant supérieur était arrivé à Khayes, où il organisait la colonne qu'il allait conduire contre Malinkamory, frère et généralissime de Samory. L'armée que commandait ce chef était fort nombreuse, aguerrie et relativement disciplinée : selon toutes prévisions, la campagne serait pénible et toutes les forces vives du Soudan français devraient y être employées. Mais, d'autre part, à la base même de nos établissements soudaniens, sur la rive droite du Sénégal, Amahdou-Cheïkou se tenait menaçant à la tête de forts contingents, et son attitude faisait craindre qu'il n'attaquât Khayes et Médine, pendant que la colonne serait occupée sur le Niger, à combattre Samory. Pour parer à cette dangereuse éventualité, le colonel Frey avait songé à se servir du prestige dont était entouré le marabout Lamine, pour contre-balancer l'influence
du sultan de Ségou. Il espérait le lancer avec ses partisans sur la rive droite du Sénégal et lui faire tenir Amahdou en échec le temps nécessaire pour battre les armées de Samory et venir ensuite s'imposer en médiateur dans cette lutte entre musulmans. Grâce à ce plan, il détournait Forage menaçant d'éclater sur nos établissements jusqu'à ce qu'il se trouvât en état de les protéger lui-même. Malheureusement pour la réussite de cette combinaison, Lamine était Sarracolet, race pour laquelle les Toucouleurs professent le plus grand mépris, et il était certain qu'aucun d'eux ne consentirait jamais à se ranger sous sa bannière contre le fils d'El-Hadj-Omar, leur grand prophète, en qui toutes leurs gloires militaires sont personnifiées. A la tête des Sarracolets seuls, Lamine ne pouvait pas songer à se mesurer aux brillants et hardis cavaliers talibés d'Amahdou; du reste, c'est à quoi il songeait le moins; son ambition, pour le moment, se bornait à la création d'un empire taillé dans les pays bambarras ou malinkais de la rive gauche du Sénégal. Si ce plan lui réussissait et qu'il pût les annexer aux pays sarracolets, il se serait estimé assez fort pour narguer notre autorité.
Choyé au passage par le colonel Frey, autorisé à recruter une escorte, Lamine arriva dans son pays natal, le Gadiaga, entouré d'une brillante auréole qui lui donna immédiatement et sans conteste la royauté du Gadiaga, du Guoy et du Guidi-
maka ; ces pays, toutefois, étaient absolument sous notre protectorat, et le Guoy, en particulier, complètement annexé.
Loin de chercher à aider le colonel dans ses vues, ses premiers efforts, dès qu'il eut réuni une armée, tendirent à s'emparer duBoundou, royaume tribulaire de la France. Aux représentations du colonel Frey, il répondait: — « Dieu veut que je marche de ce côté. » Engagé, à ce moment, avec les armées de Samory, le commandant supérieur était dans l'impossibilité de lui imposer ses volontés ; Lamine le savait et usait largement à son profit de cette situation. L'armée du Boundou avait été battue par lui, le roi Boubakar-Saada était mort, et le prophète poursuivait ses partisans jusque sous les murs de Bakel. Presque le même jour, le colonel Frey, vainqueur de Malinkamory apprenait coup sur coup à Bamakou, la mort du roi Boubakar, notre allié, l'insulte faite au fort de Bakel par les guerriers de Lamine, et le soulèvement de tous les pays compris entre Tuabo-Bakel et Khayes, accompagné du massacre de nos partisans reconnus.
La compagnie Joly, du régiment de tirailleurs sénégalais, fut détachée en hâte de la colonne du Niger, et prit, à marches forcées, la route de Khayes où elle arrivait le 15 mars. De nouvelles instructions lui parvenaient télégraphiquement à ce point et lui prescriraient de se rendre à Bakel, en cherchant à apaiser les populations sur sa
route ; elle devait se garder de tout acte d'hostilité et renforcer, à son arrivée, la garnison du fort, dont le capitaine Joly prendrait le commandement.
Cette marche de conciliation, à travers des pays ouvertement révoltés et dont les habitants s'étaient déjà rendus coupables de nombreux méfaits, eut de déplorables résultats. Les noirs ne s'inclinent que devant les actes de rigueur, et toute tentative d'apaisement par les voies pacifiques est toujours taxée par eux d'indice de crainte ou au moins de faiblesse. Aussi la hardiesse des Sarracolets ne connut plus de bornes lorsqu'ils eurent constaté que cette compagnie, loin de les châtier, s'enfermait dans Bakel; et, dès la fin de mars, leurs cavaliers venaient fourrager jusqu'aux portes de la ville.
Le colonel Frey avait pensé avec raison que cet accroissement de garnison suffirait pour enlever aux révoltés l'idée d'attaquer Bakel; pour le moment, c'était le seul but à atteindre ; la colonne se chargerait de ramener à l'obéissance les pays soulevés et de détruire les bandes de Lamine. Aussi, ordre était donné au capitaine Joly de ne faire sortir aucun détachement de la ville et de se tenir, jusqu'à nouvel ordre, sur la défensive. Cet officier, malheureusement, s'impatientait de la réserve passive qui lui était imposée, et devant les insultes journalières des coureurs ennemis, il résolut, pour l'honneur de nos armes, de former une colonne légère avec laquelle il voulait châtier assez vertement le village de Kounguel, repaire
Je révoltés, pour les rendre à l'avenir plus circonspects.
Le 12 avril, il sortit du fort à la tête d'une centaine d'hommes et d'une pièce de canon. La route qu'il suivait longe un marigot dont les abords sont couverts d'une herbe haute et drue, au milieu de laquelle un cavalier disparaît tout entier. A la hauteur de Kounguel, entre le fleuve et la Falémé, le fourré s'épaissit encore et rend la marche extrêmement pénible. A peine le capitaine Joly était-il arrivé à ce point qu'une décharge à bout portant d'ennemis invisibles jette bas presque toute son avant-garde. A ce signal, une fusillade épouvantable éclate à quelques mètres et des deux côtés du sentier, lui tuant ou blessant une trentaine d'hommes dont les deux officiers, MM. Laty et Toumane-Aïssa. Au milieu de la confusion extrême jetée dans sa petite colonne par cette attaque soudaine, et pendant que, courant de tête en queue, il la fait serrer et former en carré, il ne songe point à sa pièce qui était traînée à quelques pas en arrière. En un clin d'oeil les Sarracolets l'entourent, tuent les canonniers et s'en emparent. C'est en vain qu'il fait des efforts surhumains pour percer jusqu'à elle et la reprendre, il est arrêté par les charges successives de milliers d'hommes. Telle est l'audace de l'ennemi qu'un de leurs chefs vient, bride abattue, planter son pavillon au milieu même du carré rompu en plusieurs points.
Après une lutte héroïque, le capitaine Joty
arrive enfin à reformer ses tirailleurs et à gagner une surface découverte où ses feux de salve brisent enfin l'élan et l'ardeur des Sarracolets. Ceux-ci éprouvèrent, en cette rencontre, des pertes telles qu'ils renoncèrent à le poursuivre : et, le soir même, cette petite troupe horriblement décimée rentrait à Bakel au milieu de la consternation des habitants.
Le combat de Kounguel est le point originel et la vraie cause de la longue résistance que Mahmadou-Lamine offrit à nos troupes. Il avait prédit aux Sarracolets que, dans tous les combats qu'il ordonnerait, nos canons ne parleraient pas et que la victoire serait à eux. En effet, le canon de Kounguel n'avait pas tonné; les Français, dont on grossissait le nombre, avaient été battus. Aussi la confiance des noirs musulmans dans le marabout n'eut plus de bornes et tous les hésitants se jetèrent avec fureur à sa suite. Il s'agissait de piller Bakel ; le marabout avait décidé la perte de ce riche comptoir : qui n'aurait voulu être à pareille aubaine? Au reste, la ville résista peu. A la vérité, une partie de la population l'appelait secrètement et nous trahissait. Le comptoir fut saccagé, et nombre de traitants massacrés.
Mais l'affaire changea de face lorsque les Sarracolets débouchèrent sur l'esplanade du fort et, au nombre de dix mille, tentèrent de lui donner l'assaut. Cette fois, quoi qu'en eût dit Lamine, le canon parla et très haut. La garnison du fort fit
un vrai carnage de ses partisans dont plus de trois cents restèrent aux pieds des remparts. Le surlendemain le marabout ne fut pas plus heureux, et, rendu plus prudent par lespertes qu'il avait subies, il se contenta de bloquer le fort à distance raisonnable des obus et des sorties vigoureuses de la garnison.
Pendant que la guerre s'ouvrait ainsi, la colonne arrivait à Khayes. Le commandant supérieur l'y avait précédée de quelques jours, en crevant ses chevaux sur la route. Il pensait avoir rapidement raison de cette insurrection, lorsque le désastre de Kounguel et le siège de Bakel vinrent lui indiquer combien la partie serait rude contre ces adversaires fanatisés au dernier point, glorieux d'un succès sans précédent et fort bien armés. C'est alors qu'il combina cet habile plan de campagne dans lequel de savantes combinaisons stratégiques devaient continuellement désorienter l'ennemi et suppléer au trop petit nombre d'hommes valides dont il disposait. Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de conter cette campagne, qui mérite d'être mentionnée dans nos annales coloniales comme une des plus belles de ce genre; qu'il me soit cependant permis de dire qu'il a fallu toute l'ardeur du colonel Frey pour arriver, d'une part, à électriser sa troupe au point de lui faire franchir des distances quotidiennes de 40 et quelquefois de 50 kilomètres sous un soleil de feu, alors que depuis quatre mois elle en avait parcouru 1200 déjà;
et, d'autre part, son habileté consommée de fin manœuvrier pour aboutir à une victoire après chacune de ces marches écrasantes, et, en trois semaines, chasser le marabout, éperdu et presque seul, jusque sur les bords de la Gambie.
Cette campagne et les répressions qui suivirent jetèrent la terreur dans l'esprit des Sarracolets qui, avec l'esprit pratique qui leur est propre, ne se hasarderont pas de longtemps à prendre les armes contre nous et à suivre la fortune de quelque farceur, vint-il même de La Mecque!
De la digression que nous venons de faire, on peut tirer un enseignement : à savoir que nous ne devons jamais accorder notre confiance à un chef musulman, quelque vives que soient ses protestations de fidélité, et, surtout, qu'il faut aussi bien nous garder de le grandir aux yeux des siens, si nous ne voulons pas que, de même que Lamine, il ne tourne son prestige et ses armes contre nous.
Lorsque nous passons à Bakel, une colonne y est en formation ; elle doit, dès l'arrivée du colonel Gallieni, se porter sur Diana, où s'est réfugié le marabout, et faire jonction en ce point avec une deuxième colonne organisée à Diamou et que commande le chef de bataillon Vallières.
On espère ainsi, par cette marche enveloppante,
surprendre Lamine et s'en emparer. L'opération se fit, mais elle n'eut d'autre résultat que de rejeter plus loin encore ce fanatique et de disloquer les maigres contingents qui lui restaient. Ce fut seulement à l'hivernage suivant que le capitaine Fortin, à la tête d'un détachement de tirailleurs et d'auxiliaires surveillant les mouvements du marabout, put l'atteindre et le tuer dans un engagement où succombaient ses derniers partisans.
Bakel offre en ce moment un mouvement incessant. Artilleurs, soldats d'infanterie de marine, tirailleurs, spahis et porteurs sont là réunis, ainsi que quantité d'animaux de toute catégorie. Au milieu de ce tohu-bobu nous n'avons pu trouver nos camarades et leur serrer la main. Au reste nous n'avons pas poussé longtemps ni bien loin nos recherches, car le Richardtoll reste une heure à peine au mouillage.
Vingt-quatre heures après avoir doublé la pointe du fort qui commande le fleuve, nous arrivons à Khayes, ayant heureusement franchi les passes dangereuses de Tambokané et de Diakantapé.
Le chemin de fer du Soudan. — Khayes. — La période d'acclimatement. — Personnel de la mission. — Son organisation. — Diamou. — Les colonnes du Haut-Fleuve. — Travaux incombant à la mission.
A notre arrivée à Khayes, ce chef-lieu du Soudan français se ressent encore très vivement des émotions par lesquelles il a passé pendant l'insurrection de Lamine. Menacé à chaque instant d'une attaque subite du marabout, sans moyens de défense, sans troupes et sans un seul ouvrage pouvant garantir nos magasins, le commandant Houry, commandant supérieur adjoint, avait cependant réussi à mettre à peu près la place à l'abri d'un coup de main. Des rails et des traverses de chemin de fer avaient servi à construire des retranchements et des blockhaus provisoires armés d'artillerie; les traitants, les ouvriers, les employés divers et les manœuvres avaient été formés en milice ; chaque groupe avait reçu l'affectation d'un poste de combat sous le commandement d'un Européen. Enfin la construction d'une muraille
d'enceinte crénelée, flanquée de bastions et enfermant les établissements de l'Etat, était menée avec une activité fébrile. Heureusement Lamine ne l'avait pas attaquée ; si cependant il l'avait osé, bien qu'il soit hors de doute que le commandant Houry se fût maintenu dans ses retranchements improvisés, il est néanmoins certain que toute la ville commerçante aussi bien que le village noir seraient devenus la proie des flammes.
Il est à désirer que le gouvernement alloue au service du Soudan français les crédits nécessaires pour fortifier solidement ce point important, base du ravitaillement et centre de l'administration de notre nouvelle colonie.
Khayes était, en 1880, un petit village khassonké de deux à trois cents habitants, absolument ignoré, sauf peut-être du commandant de Médine. Les travaux hydrographiques, entrepris à l'époque où se posa la question de l'occupation du Haut-Sénégal, le donnèrent comme point terminus le plus important de la navigation du fleuve. C'est ainsi qu'il fut choisi comme tête de ligne de la route Sénégal-Niger.
Actuellement, l'expérience a démontré que Tambokané, à 2o kilomètres en aval, répond beaucoup mieux au but que l'on se proposait, c'està-dire, choisir la base d'opération en un point que les bateaux à vapeur de faible tirant d'eau puissent atteindre pendant au moins six mois de l'année. En effet, les roches qui coupent le fleuve entre Tambo-
kané et Diakantapé arrêtent la navigation sur Khayes un mois et demi plus tôt qua ce premier village.
Au début de l'occupation, l'établissement d'une voie ferrée reliant le Sénégal au Niger était l'objectif principal. Aussi un matériel considérable fut-il débarqué à Khayes, malheureusement trop tard pour être mis en œuvre l'année même ; rien n'était préparé pour le recevoir, et il fut déposé sur la berge, où il passa l'hivernage. A la campagne suivante, on s'aperçut que, pendant la saison des pluies, il s'était en partie détérioré au point de ne plus pouvoir servir ; de plus, acheté à la hâte à des industriels peu scrupuleux peut-être, il n'aurait jamais été en état d'être avantageusement utilisé. En réalité il ne valait guère plus que de la ferraille. Les rails et les traverses faisaient exception, mais les bateaux qui les apportaient avaient été surpris par la baisse des eaux et les avaient débarqués au point extrême où ils avaient pu remonter : de telle sorte que tout le long de la rive gauche, de Saldé à Matam, on pouvait voir encore en 1884 d'immenses tas de ces matériaux envahis par une haute et épaisse végétation.
Pendant ce temps, le service de l'artillerie1 construisait à Khayes, le long du fleuve, d'immenses bâtiments en « fermes Moisan ». Un d'eux,
1. L'artillerie de marine est chargée aux colonies des travaux du génie.
destiné à servir d'hôpital, ne mesurait pas moins de 102 mètres de longueur; le deuxième, long de 80 mètres, devait être distribué en logements pour les fonctionnaires. Les règles les plus élémentaires de l'hygiène coloniale auraient dû défendre d'une façon absolue ces immenses bâtisses où l'air se vicie d'autant plus vite que le rez-dechaussée sert à emmagasiner . des denrées de toutes sortes , et où la contamination prend des proportions effroyables. En outre, en cas d'incendie, dans une région où les moyens de combattre le feu manquent presque entièrement, et où la sécheresse rend les bois inflammables au dernier point, le moindre accident devait les livrer en entier en proie aux flammes et détruire en un clin d'œil les ressources amoncelées en un seul point.
Les résultats d'une pareille conception ne se firent pas attendre. Peu après leur mise en service, on était dans l'obligation de les évacuer et de les désinfecter de fond en comble. Dans le bâtiment hôpital, il mourait dix à quinze hommes par jour sur les quinze cents Marocains engagés comme terrassiers pour le service du chemin de fer. Puis, le 22 mai \ 884, un violent incendie l'anéantissait complètement; tandis que, le 2 mars 4885, le deuxième bâtiment flambait à son tour.
Les pertes occasionnées par ces deux incendies étaient presque irrémédiables. Tout le matériel de construction, d'outillage, d'études; tous les
approvisionnements en vivres, en deniers et en matières d'échange amassés à grands coups de millions dans ces deux bâtiments étaient anéantis en un jour. Depuis, le Parlement s'est toujours refusé à les remplacer.
Aussi, pour ne donner qu'un exemple des résultats de ce refus obstiné, un magnifique appontement en fer, haut de 10 mètres au-dessus des basses eaux, long- de 30 mètres et large de 40 mètres, dont toutes les parties étaient combinées d'après les modèles les plus ingénieux, avec grues à vapeur, trucs, wagonnets, reste inachevé depuis 1884; une partie des dernières pièces qui devaient le compléter ont été faussées et mises hors d'usage par l'incendie. Il est presque entièrement terminé; la dépense d'une dizaine de mille francs permettrait de le livrer à l'exploitation, et les bateaux à vapeur chargeraient ou déchargeraient rapidement bord à quai avec une grande économie de temps et de main-d'œuvre. Mais il est appelé, faute de l'affectation d'un crédit, en somme minime, à crouler un beau jour, à s'engloutir dans le fleuve, et avec lui les centaines de mille francs qu'il a coûtées.
Pour les travaux du chemin de fer, M. le colonel Boilève, alors chef de bataillon, avait été chargé de raccoler des Chinois dans tous les ports du Céleste-Empire. Les engagements furent conclus à des conditions relativement onéreuses ; mais, à cette époque, les millions abondaient. Dès
l'année suivante les réductions opérées sur le budget du Haut-Fleuve nécessitèrent le licenciement de cette armée de coolies qui furent remplacés, pour la campagne 1883-1884, par des Marocains engagés également par le même officier supérieur.
Les Chinois coûtaient cher, il est vrai, toutefois ils abattaient énormément de besogne. Forts, ingénieux et adroits comme ils le sont, ils faisaient vite et bien. Le travail des Marocains, à ne compter que le salaire des journées, était, il est *rai, à plus bas prix ; par contre, profondément paresseux ou toujours malades, ils coûtèrent en somme le double des Chinois et ne firent que de détestable besogne.
Aujourd'hui, pour l'avancement de la voie ferrée, on fait ce par quoi on eût dû commencer : on se sert d'un personnel noir qui, suffisamment trié, donne un rendement de travail satisfaisant et coûte fort peu.
Quoi qu'il en soit, en 1884, le chef de bataillon Combes, alors commandant supérieur, faisait pousser les travaux jusqu'au kilomètre 62, et le ravitaillement de la colonne avait lieu par voie ferrée jusqu'à Diamou, soit au kilomètre 54. La dualité existant auparavant entre le service du chemin de fer et le commandant, avait jusqu'alors considérablement nui à la réussite de cette difficile entreprise. Le directeur, ingénieur en chef des travaux, prétendait ne relever en aucune façon du
commandant supérieur, et, en réalité, non seulement il ne le consultait pas pour le recrutement de ses manœuvres ou leur surveillance, mais encore il usurpait les pouvoirs des commandants territoriaux en accaparant par réquisition les ressources des villages; certains de ses agents y rendirent même la justice.
De plus, le contrat passé entre l'État et ces chefs de service portait que chaque année ils auraient droit, outre leurs appointements fixes, à une prime proportionnelle, d'abord au nombre de kilomètres de plate- forme établie, puis au nombre de kilomètres de voie posée. Atteindre les cotes kilométriques les plus élevées, et, par conséquent, l'indemnité la plus haute, était leur unique but. A chaque nouvelle campagne, ils établissaient leurs ateliers le plus loin possible sur le tracé de la voie, faisaient opérer des terrassements douteux que les eaux de l'hivernage suivant enlevaient, négligeaient les ouvrages d'art, et établissaient sur les résultats ainsi acquis un rapport tendant à ce que l'indemnité pour plate- forme établie leur fût allouée. Quelquefois ils allaient même jusqu'à se contenter du simple débroussaillement du terrain, objet du tracé de la voie future, pour faire valoir leurs droits. Dans le courant de 1884, je m'égarai plusieurs fois sur cette soi-disant plateforme, tant son exécution était sommairement exécutée. Quant à la voie posée, elle était établie dans des conditions aussi désastreuses. Tous ceux
qui ont voyage sur cette ligne ont pu constater que les piles du pont de Papakha, à 4 kilomètres de Khayes, se composent non de blocs de maçonnerie destinés à supporter le tablier et à résister au clioc et à l'érosion des eaux de l'hivernage, mais d'un simple revêtement en pierre dont la cavité intérieure est comblée au moyen de terre damée.
Ces façons inqualifiables d'agir se produisaient sous les yeux de l'autorité militaire, impuissante à les réprimer. A chaque campagne nouvelle les millions disparaissaient sans que les moindres travaux préliminaires nécessaires à une pareille entreprise fussent même commencés. Pas de hangars pour les machines, pas d'ateliers, aucun ouvrage d'art digne de ce nom.
L'administration des colonies, justement émue des faits signalés par les rapports des commandants supérieurs, prit enfin une décision aux termes de laquelle le service du chemin de fer était placé sous leur autorité ; faculté leur était même donnée de s'immiscer, sous leur responsabilité et sauf à en rendre compte, dans les travaux techniques. Voici les résultats produits par l'adoption de cette mesure. En quatre années, et en se livrant à une dépense de 7 à 8 millions par an, la voie ferrée n'avait atteint, souS la direction autonome des ingénieurs chefs de service, que le kilomètre 44 ; sur ce parcours, tout était à peu près à refaire : en tête de ligne, à Khayes, tout était à créer. Aujourd'hui,
grâce à la poussée vigoureuse et à la surveillance active du commandant Combes et du colonel Galliem, les trains circulent de Khayes à Bafoulabé, c'est-à-dire font un parcours de 129 kilomètres. A la station de Khayes, les hangars pour les machines, les magasins, ateliers, bureaux sont construits en maçonnerie ; un raccordement de la ligne la réunit à Médine, et la plate-forme se continue jusqu'à 50 kilomètres au delà de Bafoulabé, prête à recevoir la voie ferrée. Quant aux ouvrages d'art, quelques-uns d'entre eux, le viaduc du Galougo, par exemple, sont uniques dans leur genre en Afrique. Ce pont a 80 mètres de long. La voie ferrée se poursuit dans des tranchées de 12 mètres de profondeur, taillées en plein roc à ciel ouvert.
Or, veut-on savoir ce que de pareils travaux, si rapidement menés, ont coûté à l'Etat?. Le calcul en est facile. Chaque année, depuis 1885, une somme de cent quarante mille (140 000) francs a été allouée au service du chemin de fer, tant pour le personnel que pour la construction et l'exploitation. De tels chiffres sont concluants et point n'est besoin de commentaires.
Khayes prend aujourd'hui la tournure d'une véritable ville. Pendant de longues années nous ne nous occupions que de la construction urgente
des forts-magasins sur la ligne de pénétration vers le Niger. Le transport et le montage d'une canonnière destinée à opérer sur ce fleuve, les travaux de route, des expéditions de guerre, puis tout récemment l'insurrection du marabout Lamine, avaient tellement absorbé l'attention des chefs de service du Haut-Sénégal, que ce centre commercial naissant, Khayes, avait été négligé aussi bien sous les divers points de vue de son tracé, de l'hygiène que de la salubrité. De plus, l'état de guerre perpétuel où se trouvait le Soudan français en écartait le commerce ; et, enfin, deux terribles incendies avaient détruit le peu qui y avait été fait pour le bien-être et l'installation des Européens.
Lorsque je débarquai du Richardtoll, Khayes me parut encore plus misérable que lorsque je l'avais vu pour la première fois dans le courant de 1884. Actuellement, grâce à l'activité donnée aux travaux urgents de construction et d'assainissement, grâce aussi à l'heureuse initiative du colonel Gallieni d'aider dans leur établissement les traitants par tous les moyens à sa disposition, cette ville est devenue méconnaissable.
Sur les bords du fleuve s'élèvent les bâtiments de l'Etat. Ils comprennent un édifice en maçonnerie à étage, pourvu d'une galerie très confortable pour les officiers, surmonté d'une terrasse armée de hotchkiss commandant le cours du fleuve; des magasins maçonnés en pierre et charpentés en fer; plusieurs pavillons à galerie ser-
vant de mess, de bureaux ou de logements pour les divers employés; deux bâtiments en « fermes Moisan » où sont les bureaux du commandant et ceux du chemin de fer; une gare avec des dépendances, un hôpital, d'immenses écuries; des pavillons-casernes, une prison, des parcs à bestiaux; le tout fermé par une enceinte en maçonnerie, crénelée et flanquée de trois solides blockhaus armés d'artillerie.
Entre cette enceinte et la ville de commerce, une vaste esplanade plantée d'arbres renferme un grand marché couvert où règne, pendant tout le jour, une grande animation et à laquelle aboutissent de larges et longues avenues. De tous côtés les traitants construisent des maisons en briques ou en maçonnerie à la mode européenne. Le marais qui longeait Khayes est desséché et transformé en jardin public. Plus loin, sur les plans donnés par l'administration, s'élève le village khassonké avec son fouillis de toits coniques dominés par la tour du tatax de Sidi, chef du village.
Ces trois centres réunis, village noir, ville commerçante et enceinte militaire, comptent plus de cinq mille habitants. L'accroissement annuel de la population depuis 1886 est de quinze cents âmes, et tout porte à croire qu'il se maintiendra au moins à ce chiffre durant plusieurs années encore.
Lorsque, pour la première fois, je vins dans le
1* Enceinte fortifiée en pisé.
Soudan français, son chef-lieu me sembla un vaste chantier abandonné; aujourd'hui, à son arrivée, le nouveau venu, sans être absolument séduit par l'aspect de Khayes, aura cependant l'impression de débarquer dans un centre civilisé où l'on peut se procurer quelques-unes des commodités de la vie. Mais rien cependant, sauf l'étrange animation des rues que parcourent des noirs de types divers et bariolés d'amples costumes de couleurs voyantes, ne lui rappellera l'image qu'il s'était fait d'une ville tropicale. Les maisons, le sol, les cultures, vues dans leur ensemble, ont une apparence tout européenne. Qu'il y prenne garde cependant, et que cette impression ne l'autorise pas à vivre à l'européenne sous ce climat qui, à certaines époques de l'année, lui rappelle celui de la France. Le moindre excès de table ou la moindre imprudence au soleil amène de terribles accès de fièvre alors même qu'ils ne détermineraient pas, d'une façon foudroyante, des accidents mortels. Et encore, malgré mille précautions, une continence et une abstinence parfaites, l'Européen, voire même l'Arabe, ne peut être sûr de lui qu'après avoir passé par la période d'acclimatement de laquelle sont tout aussi bien tributaires les noirs originaires de la côte.
Dans ces régions, on s'acclimate de deux façons différentes. Les uns, dès leur arrivée, subissent une intoxication paludéenne continue qui amène un déséquilibrement complet de la santé pendant
plusieurs mois, accompagné d'accès do fièvre nombreux et de vomissements bilieux bénins. Au bout d'un séjour plus ou moins long, trois mois en saison sèche, un mois durant le temps de l'hivernage (car cet acclimatement est double et n'est complet qu'après ces deux époques passées), si l'anémie n'est pas survenue, le rétablissement s'opère d'une façon à peu près complète.
D'autres gardent pendant les deux premiers mois de leur séjour une santé très prospère ; rien n'annonce chez eux des troubles prochains violents. Cependant, à un moment donné, sans causes apparentes, ils sont attaqués brusquement par des accès de fièvre bilieuse d'une gravité extrême qui paraissent mettre leurs jours en danger. Ces accès sont habituellement au nombre de deux; lorsqu'un troisième survient, le cas est à peu près désespéré. Mais si le malade échappe à un dénouement fatal, il est garanti de toute rechute ; de plus il a souffert si peu de temps que l'anémie n'a pas eu de prise sur lui. Dans les deux cas, l'acclimatement est complet; l'Européen qui, dans cet état, se gare de la dysenterie, prend de la quinine lorsqu'il ressent quelques mouvements fébriles et se purge tous les mois, a la presque certitude de ne jamais s'aliter pendant les deux années qu'il passera dans le pays. e
Quelques-uns cependant, surtout ceux dont le moral n'est pas vigoureux, n'arrivent point du tout à s'acclimater. En ce cas, le seul remède
fi
est un prompt départ : sinon, après avoir traîné plus ou moins longtemps, ils arriveront à cet état d'épuisement et d'anémie où le plus petit accès de fièvre prend un caractère souvent mortel.
Si ce tableau des conditions climatériques du Soudan français est un peu sombre, en revanche il est bon de dire qu'on n'y souffre à peu près d'aucun des maux auxquels nous sommes exposés en France. Fluxions de poitrine, épidémies diverses ou malignes, bobos ou maux de toute nature qui font la fortuue de nos médecins, sont inconnus ici, aux Européens du moins.
Le Soudan français, depuis son occupation jusqu'à ces dernières années, accuse une mortalité effrayante : environ 45 pour 1 00 chez les hommes de troupe et 20 pour 100 chez les officiers. Les fatigues, les privations de toute sorte sous le climat le plus chaud du globe, l'impaludisme, les accès pernicieux et la dysenterie en sont les principales causes. Une observation de plusieurs années me fait attribuer la différence très sensible entre la mortalité des hommes de troupe et celle des officiers au grand écart entre les moyennes d'âge de ces deux groupes, et aussi à la différence de force morale des uns et des autres; car les conditions de la vie matérielle sont identiques pour tous. De plus, les décès d'officiers portent presque toujours sur les plus jeunes et sur ceux placés en sous-ordre, dépendants, peu occupés ou inactifs. De cette statistique, il est facile de conclure que les
hommes envoyés dans le Soudan devraient tous être d'âge fait et robustes, et que, d'autre part, la plus grande activité y est nécessaire pour conserverie moral intact et, par conséquent, la santé.
Il est fort difficile de se loger à Khayes ; il n'y existe ni hôtel ni rien qui s'en rapproche, et les logements militaires, parcimonieusement distribués, sont toujours occupés. Aussi, dans un de mes séjours ici, avais-je eu l'idée d'acheter à un Khassonké une case faite de torchis et de paille, au toit conique, assez spacieuse et proprette, qui me permettait une installation peu confortable, il est vrai, mais au moins indépendante. Elle était entourée d'une vaste cour fermée d'une haie, dans laquelle tous mes bagages et ma tente allaient trouver place.
L'organisation d'une mission n'est nulle part une petite affaire, à Khayes encore moins qu'ailleurs. Dès le premier jour, je dus longuement mettre le télégraphe à contribution, pour réclamer du colonel commandant supérieur le personnel aussi bien que les animaux et le matériel nécessaires. De plus, il me fallait demander à Bamakou et à Niagassola, sur la frontière de Samory, les renseignements indispensables pour établir la situation politique de la région et de l'empire du Ouassoulou.
A ce moment, des nuages gros de menaces
s'amoncelaient sur le Niger et n'annonçaient rien moins que la non-réussite de la mission dont j'étais chargé. L'annexe au traité de Kéniébakoura, signé en avril 1886 par le capitaine Tournier, et qui était fort avantageux de tous points à l'almamy Samory, puisqu'il le reconnaissait suzerain de la rive gauche du Niger, devait servir de base aux relations communes jusqu'à nouveau règlement de cette question. Le colonel Frey avait admis cette mesure afin de s'assurer la neutralité de Samory pendant la campagne contre le marabout Lamine, et aussi pour laisser le champ libre à la mission dont il demandait l'envoi dans le Ouassoulou à la fin de l'hivernage.
Les commandants de Bamakou et de Niagassola avaient reçu des instructions dans le sens de l'abstention la plus complète au sujet de l'action qu'ils auraient pu exercer sur les territoires dont la possession était mal définie ; des arbitres étaient chargés de régler les différends qui pouvaient se produire.
Ces sages mesures dont l'almamy eût dû apprécier la bienveillance lui avaient paru, au contraire, des concessions de gens timorés ; dfts les premiers jours de l'hivernage, il violait outrageusement les conventions intervenues en faisant enlever de vive force la population de plusieurs villages situés dans le cercle de Niagassola. Devant la ferme attitude du lieutenant Marcantoni, les habitants avaient été rendus, mais leurs villages avaient été pillés, et aucun dédommagement ne leur fut
accordé. Quelque temps après, Samory s'immisçait île nouveau dans les affaires d'un autre village dont la possession n'avait jamais été mise en doute. Aux représentations du commandant deNiagassola il répondait par une lettre insolente pour ce dernier et pour les Français, qu'il allait jusqu'à accuser de retenir prisonnier celui de ses fils qu'il nous avait confié.
De cette correspondance était née une situation très tendue, portée bientôt à l'état aigu par de nouveaux empiétements de l'almamy sur nos territoires. Il devenait donc avéré que, non seulement il n'avait rien abandonné de ses prétentions passées, mais même qu'il les avait étendues à de nouvelles régions.
Enfin son fils, le prince Karamoko, de retour à Khayes après son voyage à Paris, s'était décidé, après un long repos dans cette ville, à regagner les Etats de son père. Mais, apprenant à Bafoulabé mon arrivée dans le Soudan à la tête d'une importante mission, et sachant que j'étais chargé d'offrir de nombreux cadeaux à son père, il refusait d'aller plus loin, voulant absolument ne rentrer à Bissandougou qu'escorté par nous.
Il s'était mis en tête de faire ainsi une sorte d'entrée triomphale dans sa capitale. Non seulement ce plan flattait extrêmement sa vanité, mais encore il lui permettait de s'attribuer tout le mérite de l'offre à Samory des riches dons du gouvernement français.
Il ne pouvait entrer dans nos vues de nous prêter à l'exécution de ce projet. Au milieu des fêtes et des divertissements qui auraient signalé notre arrivée à Bissandougou, l'impression profonde qu'avaient rapportée de leur voyage en France les envoyés de l'almamy se serait mal traduite et n'aurait pas eu le temps de se graver dans son esprit. La mission, d'autre part, perdait le caractère d'ambassade qu'elle devait prendre dans le Ouassoulou; elle n'eût plus été, aux yeux de Samory, qu'une escorte d'honneur chargée de lui ramener son fils. Le poids de notre parole eût été par suite diminué, et l'orgueil du monarque noir porté à un haut diapason par une reconnaissance si complète de son importance et de celle de son fils. Enfin, il était inadmissible que les cadeaux qui, d'après les instructions ministérielles, devaient être la récompense de la bonne volonté et des concessions de l'almamy, ne fussent plus que des présents confiés à son fils pour lui être remis.
Une sorte de joute de lenteur vraiment préjudiciable à nos intérêts par le retard qu'elle apportait à l'ouverture des négociations, allait donc s'engager entre Karamoko et moi. Le prétexte que ce jeune chef prenait le plus volontiers pour excuser ses longs séjours dans nos postes était la non-arrivée des cadeaux que le ministre de la marine lui avait faits à Paris. Le capitaine indigène Mahmadou-Bacine, qui avait été chargé de les lui faire, parvenir, les avait oubliés dans quelque coin
à Saint-Louis et ne songeait nullement à eux. Il fallut des recherches interminables pour les découvrir, et, huit jours après, ils arrivaient à Khayes. Aussitôt je me hâtai de les faire parvenir à Karamoko. Dès ce moment, son prétexte favori lui échappait ; mais il ne se tenait pas pour battu. Un jour, ses chevaux étaient fourbus; le lendemain, son fidèle marabout et précepteur ne pouvait se mettre en marche, torturé qu'il était par d'affreuses douleurs, et mille autres prétextes, grâce auxquels il gagnait quelques jours. Enfin son père, apprenant qu'il était de retour depuis longtemps dans le Soudan français, et sïmpatientant de ces retards qu'il ne comprenait pas, lui dépêcha l'ordre de venir le rejoindre à grandes étapes.
A partir de ce jour, nous eûmes la certitude de pouvoir arriver à notre heure à la cour de Samory, et de le trouver les oreilles et l'imagination pleines des récits extraordinaires qui allaient lui être faits par son fils et ses suivants sur les forces et la grandeur de la France.
Pendant ce temps, l'organisation de la mission suivait son cours : le commandant supérieur était arrivé à Khayes, en même temps que les instructions ministérielles me concernant et qui allaient servir de base à nos opérations.
D'une façon générale elles nous donnaient comme but à atteindre :
« L'abandon à notre profit par l'almamy émir Samory de la rive gauche du Niger jusqu'à Siguirri,
st, à partir de ce point, de celle de son affluent le Bafmg-Tankisso, jusqu'aux montagnes du Fouta- Djallon;
» La mise sous le protectorat de la France de tous les États de l'almamy émir Samory;
» Détourner les vues conquérantes de l'almamy iu sultanat de Ségou ;
» Étendre nos relations commerciales dans son empire;
» L'amener à consentir à ce que nos cercles de l Est puissent se ravitailler sur ses territoires en bestiaux et céréales;
» Enfin cette mission, qui prenait le nom de « Mission du Ouassoulou », devait s'appliquer à rapporter la plus grande quantité possible de renseignements scientifiques, géographiques et topographiques des régions entièrement inconnues qu'elle allait parcourir. »
Comme on le voit par ce programme étendu et divers, la tâche était difficile et complexe. Pour la mener à bien, je devais m'assurer de collaborateurs actifs, énergiques, intelligents et dévoués. Le colonel Gallieni avait bien voulu me laisser le choix de leur recrutement ainsi que celui des sous- ordres.
J'espérais pouvoir emmener dans cette aventureuse expédition deux officiers que je connaissais de longue date, vétérans du Soudan français, que j'avais vus à l'œuvre dans des circonstances difficiles ; malheureusement, le docteur Lota et ïe
lieutenant Lehunsec, ayant passé deux années déjà sous ce climat meurtrier, étaient épuisés et allaient rentrer en France. Je regrettai surtout et très amèrement le départ du docteur Lota, sur qui, en toutes circonstances, j'aurais pu compter d'une façon absolue. Il avait été mon médecin à Niagassola pendant nos sanglantes expéditions de 1885, et pendant le blocus de ce fort. C'était un médecin fort habile, ayant fait une étude approfondie des maladies soudaniennes ; de plus excellent chirurgien et vraiment homme de science. En même temps, il possédait un caractère droit et loyal, une grande connaissance des indigènes et des pays malinkés et bambarras, un dévouement inné, et un courage remarquable dont il nous avait donné maintes preuves sur le champ de bataille; enfin c'était un ami véritable et sur. Je pus remplacer le lieutenant Lehunsec; le lieutenant Plat dont je fis mon second, me rendit de précieux services, grâce à sa fine intelligence, à son sang-froid, à son dévouement et à ses connaissances spéciales. Sorti tout jeune, dans les premiers, de l'Ecole spéciale militaire, il venait, après une année passée à Toulon ei? qualité de sous-lieutenant, d'être envoyé dans le Haut-Sénégal. Quoiqu'il n'y servît que depuis quelques mois, son esprit d'observation développé à l'extrême lui avait déjà donné une certaine expérience des choses et des gens; elle ne demandait qu'à être quelque peu guidée pour devenir complète. Son moral, qui s'était légèrement
affaissé au début grâce à fréquents accès de fièvre, s'était vite trempé à toutes les émotions et à tous les dangers; il demeura inébranlable jusqu'à la fin de notre pénible mission, malgré de violentes attaques de fièvre bilieuse qui mirent ses jours en danger. Outre les travaux nombreux qui furent son œuvre, il voulut bien s'associer aux miens et ne pas me ménager son aide dans le rôle difficile qui m'incombait; en toutes circonstances il me témoigna une constante affection dont je lui garde une grande reconnaissance.
Sous ce climat énervant, lorsqu'aux dures fatigues de la journée se joignent mille soucis, dont le moindre est la conservation de la vie des siens; lorsqu'une responsabilité lourde et inéluctable le talonne et que les difficultés sont toujours nouvelles et croissantes, le chef a parfois des impatiences, des brusqueries, pour lesquelles ses seconds peuvent et doivent être indulgents : le lieutenant Plat le fut pour moi, et c'est un de ses mérites.
Le docteur Fras, dont je demandai le concours au colonel Gallieni en remplacement de mon excellent camarade Lota, se procura dans le Ouassoulou une intéressante collection qu'il compléta pendant notre ééjour à Bissandougou ; elle figure actuellement, sous son nom, à l'exposition permanente des colonies. Il me remit également, en fin de mission, une étude très complète sur la faune, la flore, la climatologie, l'anthropologie et
AU SOUDAN FRANÇAIS. 9i
la géographie médicale des régions traversées. Il est à regretter que, lors de notre retour, quelquesuns de ses documents les plus importants se soient égarés, et que plusieurs pièces de ses collections scientifiques aient été détériorées au point de devenir absolument méconnaissables.
Les agents subalternes de la mission furent choisis parmi des gens sûrs, dont j'avais été à même d'apprécier autrefois les services. Quelques détails sur le personnel que j'emmenais ne paraîtront pas déplacés au lecteur.
Samba-Ibrahima-Diavara, interprète de première classe, mon ancien interprète à Niagassola, est un marabout renommé par sa piété, rédacteur d'arabe, drogman pour les langues ouolof, peulh, bambarra et malinkaise. A mon arrivée à Khayes, il remplissait les fonctions de chef interprète intérimaire, et le chef de bataillon Monségur, commandant supérieur adjoint, de qui il dépendait, ne me le laissa emmener qu'à regret. Au physique, il a la peau couleur chocolat et quelque chose de l'Européen dans les traits; il est haut de deux mètres et maigre en proportion. Perdu dans ses longues robes flottantes que relèvent les angles aigus des épaules et des coudes, il paraît un squelette ambulant. Sa vanité est extrême, comme celle de tous les noirs musulmans de quelque importance, et son avarice ne cède en rien à sa vanité; mais, au fond, il est bon et honnête, et nous a rendu d'excellents services.
De Tounac, brigadier de spahis et chef de mon escorte d'honneur, m'avait été fort recommandé. Je comptais beaucoup sur son énergie et sa vigueur; malheureusement, dès les premiers jours de marche, il fut atteint d'une dysenterie si violente, que je dus le laisser à Bafoulabé, où il s'est suffisamment rétabli par la suite pour être rapatrié.
Cinq spahis noirs nous entoureront, revêtus de leurs vastes manteaux rouges flottants, lorsque nous devrons assister à de grandes cérémonies.
Les huit tirailleurs sénégalais appelés à nous suivre, sont des soldats d'élite au dévouement absolu desquels nous pourrons faire appel en toute circonstance. Trois d'entre eux ont été blessés sous mes ordres, dans divers combats. Ils ne m'ont pas quitté depuis le mois de juillet 1884. Ils faisaient partie du détachement d'enfants perdus que je commandais dans les dernières guerres, et pas un coup de fusil ne se tira alors dans le Soudan français sans qu'ils fussent de la fête. Les noirs, ceux du Soudan occidental en particulier, n'ont aucune idée de la patrie ; ils ne connaissent que le chef qui les nourrit et les conduit au combat; c'est pour lui seul, pour leur père et pour leur mère qu'ils se font tuer. Aussi ces huit hommes, lorsqu'ils s'adressent à moi m'appellent-ils indifféremment contigui, ?ripha ou m'ba, c'est-à-dire : commandant, mon père, ou ma mère! Ce seront
donc de bons gardes du corps, et, lorsqu'ils veilleront, nous pourrons dormir tranquilles.
Notre convoi se compose de cinq chevaux de main, cinq mulets de bât et quarante-huit ânes. Les animaux de bât sont répartis en quatre sections commandées chacune par un chef de convoi à cheval, armé de la carabine de cavalerie. Ces quatre personnages sont d'anciens tirailleurs, qui, ayant fait fortune à la guerre, se sont retirés du service. Lorsqu'ils ont appris mon retour dans le Soudan, ils sont venus m'offrir leurs services que j'ai acceptés avec le plus grand empressement. A eux quatre, ils comptent cinquante-deux ans de services effectifs, trente et une campagnes de guerre et sept blessures.
Les montures de Plat, les miennes, ainsi que celles des spahis, sont de jolis arabes auxquels nous prodiguons les soins les plus assidus, car ces pauvres chevaux sont aussi éprouvés en ce pays que les Européens; ils y vivent peu, et fréquemment la fièvre ou l'anémie vient les abattre. Le docteur Fras, au contraire, a choisi deux petits chevaux du pays, ronds et replets à faire plaisir, nés pour être enfourchés par un médecin Au reste, tout le personnel attaché au docteur participe de son bon état de santé. Son domestique, — en même temps son infirmier, — est
ventripotent, ses yeux disparaissent entre deux énormes boules luisantes de graisse ; ses deux palefreniers sont d'un embonpoint réjouissant, de même que l'ânier chargé des cantines médicales ; il n'est pas jusqu'à l'âne qui les porte, lequel répond au nom plein de promesses d' «Ipéca », qui ne paraisse devoir crever de pléthore.
Magallo, mon cuisinier, est un Ouolof de Saint-Louis parlant couramment le français ; il serait excellent s'il n'était ivrogne et raisonneur. Je ne lui ai reconnu la première de ces qualités qu'à Diamou. A Khayes, pendant l'organisation de la mission, je mettais bonnement les repas horriblement manques et ses réponses étranges sur le compte d'un petit grain de folie dont les noirs ne sont pas exempts. Une chute sur le nez, au beau milieu de ses casseroles, me donna, certain jour, le mot de l'énigme. Depuis, je fis veiller à ce qu'aucun liquide autre que l'eau ne lui passât par les mains ; l'état de sobriété qui en résulta pour lui le rendit ce qu'il était autrefois, — un excellent serviteur.
Quant aux domestiques de Plat et aux miens, ce sont de braves garçons, anciens tirailleurs, très dévoués et sachant faire un peu de tout.
Le 29 au matin, nos préparatifs étaient terminés ; nous prenions congé du colonel Gallieni
et de nos camarades. Un train chauffé spécialement pour la mission, nous emmenait à Diamou. Comme on le voit, le chemin de fer du Haut- Sénégal n'est pas un mythe. Des trains le parcourent, et nous avons même dit précédemment qu'ils allaient actuellement jusqu'à Bafoulabé. Mais quel chemin de fer, quelles machines, quel matériel !
Je me rappellerai longtemps le spectacle amusant qu'offrit, à la fin de 1884, la compagnie commandée par le capitaine Louvel, laquelle, de même que nous, devait être transportée à Diamou par un convoi circulant sur cette fameuse ligne de chemin de fer. Nous fûmes forcés de descendre du train à la sortie de Khayes et le capitaine dut faire mettre pied à terre à ses hommes et les employer à pousser le train de manière à lui faire franchir la rampe qui mène au plateau voisin. La locomotive soufflait éperdue, crachait de tous côtés sa vapeur et agitait désespérément ses bielles pour essayer au moins de patiner sur place et ne pas revenir en arrière. Les tirailleurs s'épuisaient en vains efforts et suaient à grosses gouttes pour faire avancer cette ferraille, tandis que leurs officiers s'époumonaient à les encourager dans cette tâche ingrate. Mais rien n'y faisait ; la pression tombait toujours et, de guerre lasse, le capitaine Louvel et son détachement durent abandonner le train en détresse et faire le surplus de la route à pied.
Pareil incident se présente de temps à autre,
de plus en plus rarement il est vrai. Heureusement que rien de semblable ne nous est arrivé. Toutefois les causes de pareils incidents sont faciles à expliquer.
On a vu avec quelle hâte difficilement qualifiable les ingénieurs du début avaient voulu pousser l'avancement de la plate-forme; aux fortes montées on grattait un peu le sol à l'endroit du tracé de la voie, et ce semblant de déblai était jeté dans la vallée voisine. Le travail allait vite ainsi ; mais les rampes étaient si raides qu'une locomotive et son tender n'arrivaient pas à les franchir, les remblais avaient été si mal établis que les trains s'embourbaient jusqu'aux essieux au passage des vallées.
Quant au matériel, — abîmé par l'incendie dans lequel tous les rechanges se trouvèrent perdus, confié à des mécaniciens noirs inexpérimentés, faute de crédits suffisants pour engager des Européens, — il n'avait pas tardé à être à peu près hors de service ; et ce n'est que grâce à un rapiéçage habile dû à l'unique mécanicien européen alors au service de la ligne du Soudan, qu'on arrivait à lui faire rendre encore quelques maigres services. Depuis, grâce à des envois de la métropole, la situation s'est légèrement améliorée ; le voyageur qui s'embarque à Khayes de bon matin a maintenant la presque certitude d'arriver à Diamou pour déjeuner.
Cependant, lorsque nous parvînmes au col de
Bouri, qui ouvre les montagnes de Médine, notre locomotive dut forcer de vitesse et pousser ses feux afin de prendre un élan suffisant pour en franchir la rampe. Sans cette précaution, le train se serait arrêté à mi-chemin, puis, entraîné par son poids, aurait dégringolé la pente jusqu'au beau milieu de la vallée.
Enfin, sans autre accident qu'un arrêt d'une heure en pleine forêt pour remplacer des boulons échappés, nous arrivâmes à Diamou à onze heures du matin.
Diamou avait été choisi les années précédentes comme campement de la colonne, et comme sanitarium. Khayes, à cette époque, avait une réputation d'insalubrité bien méritée, et, pour ne pas y laisser stationner les troupes nouvellement débarquées, le chemin de fer les emmenait à Diamou, où elles attendaient que la période d'organisation fût terminée. C'est à ce moment que sévissait sur les jeunes soldats nouvellement arrivés de France, la passe douloureuse de l'acclimatement. Inactifs dans des gourbis de paille empuantis bientôt par un séjour prolongé; en proie au spleen et à la désespérance sur ce plateau dénudé, rocheux, environné de pics pelés à l'aspect fantastique, beaucoup d'entre eux mouraient faute de ressort moral, sans que les méde-
cins pussent définir le mal qui les avait tués ; d'autres tombaient des suites de leurs imprudences ou simplement d'accès de fièvre bilieuse et de dysenterie. Sur un maximum de deux cents Européens réunis en ce lieu, j'ai vu jusqu'à quatre décès par jour dont deux paraissaient inexpliqués; pendant plusieurs années il en a été ainsi. Aussi le cimetière de Diamou est-il une vraie nécropole dont le nom seul donne encore le frisson aux soldats de l'infanterie et l'artillerie de marine qui y ont campé.
Ce n'est pas que ce point soit plus malsain que tant d'autres ; au contraire. Situé sur une élévation dépourvue de végétation, au pied de laquelle coule d'une part le Sénégal, de l'autre un ruisseau dont l'eau est excellente, il se trouve dans des conditions sanitaires excellentes ; mais la solitude effroyable qui l'entoure, le paysage sauvage qui l'encadre, les rugissements des fauves qu'on y entend la nuit, jettent dans l'âme du pauvre petit soldat venu ici pour combattre, croyait-il, et non pour souffrir, une terreur profonde que rien ne peut atténuer. Tout ce qui l'environne, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, contribue, avec ses souvenirs de l'interminable voyage qui qui l'a amené ici, à lui montrer combien il est loin de la France et perdu inexorablement au milieu d'une immensité insondable dont il croit ne jamais revenir. Alors il songe à son village, à ses parents, à sa fiancée, avec des lucidités d'agonisant, car il
pense devoir bientôt mourir, et, en effet, il meurt de cette pensée. Rien ne peut réagir contre cette désespérance Le commandant supérieur Combes, en 1884, tenta l'impossible; il alla même jusqu'à faire établir à ses frais des jeux de toutes sortes, où tout le monde gagnait quelque bonne victuaille ; mais c'est en vain qu'une partie de ses appointements furent prodigués dans ce but. La nouveauté de la chose avait d'abord fait sortir les malheureux de leurs gourbis et l'on avait entendu quelques rires ; mais aussitôt leur curiosité satisfaite, ils rentraient s'étendre tout de leur long, les yeux vagues, cherchant à rassembler les images confuses du pays.
C'est ainsi que, dès l'ouverture de la campagne, avant même les premières fatigues, la mort faisait une cruelle sélection sur les Européens de la colonne ; puis, pour ceux qui restaient, venaient les marches sous un soleil de feu, les haltes sans eau, les campements sans vivres et sans abri, les nuits sans sommeil, alors que le corps brisé est torturé par mille morsures d'insectes des tropiques et l'âme anxieuse du bruit étrange des mille voix inconnues de la forêt. Et cependant il faut se remettre en marche avant l'aube : marcher, toujours marcher, toujours dans l'inconnu et vers l'inconnu. Aussi, hâves, déguenillés, hagards, la tête vide, ils allaient d'un ballottement trébuchant, sous la poussée de leurs corps, dans une atonie complète de l'esprit. Bientôt, à bout de forces,
malgré les supplications des officiers ils se laissaient choir, adossés au pied de quelque baobab gigantesque dont les branches rigides paraissaient les bras décharnés d'immenses squelettes. Ils voyaient passer d'un œil éteint la colonne qui, lentement, homme par homme, défilait silencieuse devant eux ; puis ils se redressaient un peu, jetaient dans le vague un regard fixe qui semblait chercher quelqu'un, une larme perlait à leurs paupières livides, un hoquet léger les délivrait à jamais de leurs souffrances, et les couchait tout raidis au milieu de l'enchevêtrement des racines qui faisaient saillir dans quelque position macabre leurs membres émaciés.
Bientôt venait l'arrière-garde. Sans un étonnement, sans une parole de commisération, car peutêtre le même sort les attendait demain, ceux qui la composaient remuaient à la hâte un peu de terre, et plaçaient, indifférents, le cadavre dans l'excavation légère, en lui tournant machinalement la tête vers la France. Des pierres s'amoncelaient sur la fosse pour la protéger contre la griffe et la dent de la hyène ; un signe en forme de croix repérait l'emplacement, et tout était dit.
Ce tableau peut paraître chargé. Que ceux qui doutent comptent les signes de cette espèce qui ialonnent la route de Médine à Bamakou !
Pendant la campagne de 1884-1885, la compagnie Hacquart, forte, à l'arrivée, de 103 hommes, officiers compris, rentra en France avec trente-
deux soldats, et le capitaine le lieutenant; encore dois-je dire que le capitaine Hacquart mourut un mois après son retour. Et c'est en moins de neuf mois que cette compagnie avait été ainsi décimée !
Je me hâte d'ajouter qu'on ne voit plus'aujourd'hui de pareils holocaustes. D'abord les hommes appelés à servir dans le Soudan français sont choisis parmi les soldats très vigoureux au physique comme au moral; ils sont montés et ont un palefrenier-ordonnance comme les officiers; les vivres sont abondants et les distributions de pain et de vin, choses inconnues autrefois, faites quotidiennement; enfin partout où ils passent ils voient des traces de civilisation; la route qu'ils suivent est frayée, ils rencontrent des caravanes, des troupeaux, des cultures, des villages ; les forts où ils font séjour sont devenues des sortes de villes où ils trouvent des distractions et un bien-être relatif.1 Aussi vont-ils gais, contents, chantants à tue-têtej se dodelinant sur leurs mulets et narguant la maladie, heureux d'aller si loin, de voir tant de choses nouvelles et de pouvoir, à leur retour dans notre France, conter leurs aventures.
Le camp de Diamou est aujourd'hui totalement transformé. Un magnifique pont de 50 mètres, sur lequel passe le chemin de fer, franchit le ravin qui le coupe en deux. Sur le mamelon le plus élevé on a édifié un hôpital en maçonnerie avec ses dépendances, une maisonnette pour le commandant du camp et des magasins ; le long de la voie ferrée
se dressent les bâtiments de la gare et quelques annexes; puis on se trouve agréablement charmé par la vue d'un magnifique potager approvisionnant la troupe d'excellents légumes ; enfin, plus loin, le camp formé de hangars très élevés, parfaitement aérés où pénètrent à flot l'air et la lumière.
Notre train nous débarque à l'extrémité de ce camp, et nous allons planter nos tentes à l'ombre de deux énormes tamariniers.
Ce n'est pas une mince affaire, en ce pays, que de mettre en mouvement dans des chemins aussi mauvais un attirail et un convoi tels que les nôtres. Chefs de convois, muletiers, âniers et animaux ont besoin d'un sérieux apprentissage pour ne pas nous causer en route de désagréables mécomptes ; les trois jours que nous passerons ici, — en attendant une lettre autographe que l'amiral Aube, ministre de la marine, adresse à Samory pour nous accréditer auprès de lui, — seront employés à plier et déplier les tentes, à charger et décharger nos cent vingt colis, et à exercer bêtes et gens à marcher dans le meilleur ordre possible. Le lieutenant Plat a bien voulu prendre la direction de cette encombrante suite; pendant les premiers jours je dirige son apprentissage, qui est beaucoup plus compliqué qu'on ne pense, et bientôt l'organisation du campement, le chargement des animaux et la conduite du convoi n'ont plus de secrets pour lui. Le docteur Fras, qui a accepté les fonctions de
chef de gamelle, va faire des prodiges pour être à hauteur de cette tâche délicate dans un pays où, sauf la viande fraîche, les ressources culinaires sont généralement limitées aux conserves qu'on emporte avec soi. Maintes fois il aura maille à partir avec mon cuisinier, qui paraît blessé dans son amour-propre d'avoir à obéir à une autre personne qu'au chef de la mission, et nos estomacs souffriront terriblement de ces luttes intestines. Enfin, le 4 décembre, nous sommes prêts à nous mettre en route ; à l'instant la lettre autographe du ministre, qui seule nous retarde encore, nous est remise par le colonel Gallieni, et, dès demain, de grand matin, nous prendrons la route de Bafoulabé.
Le commandant supérieur, avant de me donner Yexeat définitif, m'avait remis des instructions supplémentaires complétant les indications de la dépêche ministérielle relative à la mission du Ouassoulou. Ces instructions se terminent ainsi :
« En résumé, mon cher capitaine, vous ne perdrez pas de vue que du succès de votre mission dépend la sécurité de nos possessions dans le Haut-Niger et dans la vallée du Bakhoy. Vous avez une influence personnelle considérable sur l'almamy émir Samory, sur son fils Karamoko et sur son entourage. D'autre part, l'administration des
colonies a mis à votre disposition des cadeaux et des moyens d'action importants. Je ne doute pas que vous ne répondiez à la confiance mise en vous et que vous ne rendiez à notre pays le nouveau service d'assurer d'une manière définitive et avantageuse nos relations avec l'almamy-émir. Je ne vous ai pas caché mes appréhensions au sujet de sa sincérité et des dangers, qu'à un moment donné, pourraient nous faire courir ses progrès vers le nord et l'ouest. C'est à vous à prévoir cette éventualité. Vous avez certainement une tâche délicate à remplir, surtout après les paroles imprudentes prononcées dans l'entrevue dernière devant le souverain du Ouassoulou. Mais, en agissant finement, sans brusquerie, j'estime que vous pourrez arriver progressivement à faire admettre à falmamy Samory le nouvel ordre de choses.
En terminant, je vous répète, mon cher capitaine, que nous comptons absolument sur vous pour tout ce qui concerne nos relations avec Falmamy émir. Je vous adresse mes vœux les plus sincères, ne doutant pas qu'avec la parfaite connaissance que vous avez des chefs indigènes, vous ne parveniez à vaincre les scrupules de Samory. Je vous ai, d'ailleurs, autorisé à emmener avec vous deux de nos meilleurs officiers du Soudan français. Vous aurez à utiliser leurs aptitudes. Enfin, vous aurez rendu un réel service à votre pays si vous remplissez la tâche multiple qui vous est confiée. »
Le colonel Gallieni, comme on le voit, était fort optimiste et ne doutait pas du succès de la mission. En raison même des relations amicales que j'avais entretenues avec Samory, après avoir été son ennemi acharné, j'avais appris à mesurer toute l'étendue de sa ténacité dans les questions touchant à son prestige et à son autorité. Déplus, je connaissais par expérience sa profonde habileté à éterniser, par des réponses dilatoires, les négociations ouvertes sur les bases les plus fermes, et la finesse de vues avec laquelle il savait envisager les conséquences des actes en apparence les moins importants.
A son arrivée à Bissandougou, son fils et ses conseillers ne devaient pas manquer de lui apprendre le but principal de la mission; car, malgré tous nos soins à le cacher, il n'avait échappé à aucun indigène du Soudan français. Au reste, je n'étais pas fâché que, connaissant notre mission bien avant notre venue, il s'habituât à ce que nos prétentions avaient de fâcheux pour lui et qu'il en discutât avec ses conseillers. Pendant mon séjour à Khayes et à Diamou, j'avais retrouvé quelques-uns de mes Malinkés fidèles de Niagassola ; je les avais envoyés en avant de moi sous divers prétextes, dans le Ouassoulou, pour m'organiser un système d'espionnage grâce auquel je connaîtrais les diverses impressions que produiraient sur son esprit les récits de son fils, et l'énoncé des demandes que la mission allait lui adresser. En outre, j'avais intro-
duit, dans l'escorte même de Karamoko, un finanké * de Niagassola, tout à ma dévotion, à la condition de le payer grassement, qui avait eu vite fait, avec son esprit insinuant et sa langue douce, de se mettre dans les bonnes grâces du jeune prince. Celui-ci ne pouvait plus quitter Nassikha- Mahmadi, passé maître dans l'art de tirer même des plus habiles, les secrets les plus intimes. Un réseau très serré d'espionnage entourait donc Samory, et, par son fils même, je serais informé de ses conversations les plus secrètes.
Les instructions finales du colonel Gallieni me recommandaient d'utiliser les aptitudes des officiers placés sous mes ordres. Voici comment j'avais réparti les travaux divers qui incombaient à la mission :
La lieutenant Plat était chargé de la topographie, delà direction de l'escorte et du convoi. Sa tâche était, à mon sens, la plus pénible. On se figure difficilement la lassitude effrayante qu'amène, sous ce climat de feu, ce travail de levés, chaque jour inéluctablement renouvelé, qui commence au départ et ne finit qu'au retour, sans qu'il soit possible de l'interrompre un seul instant. Pendant la marche, au lieu de se laisser aller à l'admiration de la nature vierge qu'il traverse, sans pouvoir envoyer au passage une volée de plomb au gibier qui foisonne sous ses pas, ou être distrait par