Colporteur musulman
quelque incident de la route, le topographiste doit chevaucher d'une allure absolument régulière, contrôler le pas de l'homme qui le précède, tenir constamment à la main son carnet dont la blancheur des pages l'aveugle sous la crudité du soleil, manier incessamment alidade, montre et boussole, et ne pas négliger une observation, sous peine de laisser dans son levé des lacunes regrettables.
A l'arrivée au campement, alors que tout le monde se repose des fatigues de la marche, il faut qu'il traduise sur la carte notes et observations et qu'il passe la soirée penché sur sa table, suant sang et eau par quarante degrés de chaleur, à dessiner son itinéraire. Tel est du moins le rôle de l'explorateur consciencieux qui veut rapporter de ses voyages une carte sérieuse et non des itinéraires faits d'approximation et destinés à être controuvés à chaque contrôle ultérieur. C'est ainsi que le lieutenant Plat l'avait compris. Dès les premières marches, il mena sa tâche avec une régularité et une fidélité dignes de tous éloges; il en fut toujours de même pendant les deux cents jours durant lesquels nous parcourûmes des régions encore inconnues des Européens. Aussi les résultats topographiques de la mission dépassèrent-ils tout ce qu'on pouvait espérer. Ce jeune officier y joignit en outre un précieux album de vues, croquis et types, saisissants de vérité, qui pourront aider puissamment à la connaissance des pays mandingues.
La tâche réservée au docteur Fras, médecin de
deuxième classe de la marine, était plus multiple. Il devait, chemin faisant, étudier la faune, la flore, la minéralogie, l'anthropologie, la pathologie et la thérapeutique indigènes particulières à chaque région. Pour l'aider dans ces études complexes, je l'avais doublé d'un forgeron mandingue * botaniste et minéralogiste expert à la mode du pays, de plus médecin à ses heures. Dans le bassin du Niger aucune plante, aucun caillou ne lui était inconnu : il en connaissait toutes les propriétés; de même, il distinguait à première vue les diverses races soudaniennes, et contait volontiers mille particularités intéressantes de la vie et des mœurs des hommes et des animaux.
Les vues photographiques étaient également du ressort du docteur, qui emportait à cet effet un outillage complet ; le mauvais état de conservation des plaques fut cause du petit nombre d'épreuves qu'il put rapporter.
Personnellement, je m'étais réservé toutes les questions touchant à la politique, le service d'espionnage, la correspondance, la coordination des travaux et documents, les levés topographiques dans le cas, qui se présenta plusieurs fois, où la mission se scinderait en deux fractions, les études géologiques et ethnographiques sur des données personnelles et celles que le docteur me fournirait
1. Ces forgerons sont à la fois, dans les villages mandingues, médecins, rebouteurs, sorciers, forgerons et menuisiers.
en minéralogie et en anthropologie, et enfin la recherche de renseignements géographiques sur lesquels nous voulions établir une carte approximative du bassin du Haut-Niger et de l'empire de Samory. Je devais en outre faire de cet empire une étude qui permît d'en connaître les ressources, l'organisation et la force.
Pour mener à bien des études aussi complexes et aussi diverses, il nous fallait, depuis les débuts de la mission jusqu'à sa fin, fournir une somme de travail considérable. Notre installation au campement devait donc, de toute nécessité, offrir un confort relatif, indispensable pour nous permettre de nous adonner à nos travaux sans avoir à nous livrer aux préoccupations de la vie matérielle.
A cet effet nous avions chacun notre tente et un mobilier relativement perfectionné comprenant tables, chaises-pliants et lits de camp ; nos cantines étaient fort complètes comme service de table et matériel de cuisine, nos conserves abondantes, notre personnel domestique nombreux. Nous espérions ainsi ne pas trop souffrir de la longueur et des fatigues de la route; mais, en ces régions inconnues, il faut faire une large part à l'imprévu, et nous l'apprîmes souvent à nos dépens.
DE DIAMOU A MANAMBOUGOU
Perdu dans la forêt. — Le sergent Assek-Sar. — Mort héroïque du tirailleur Samba-Diop. — Mœurs malinkaises. — Un cas de divorce. — La « guinée ». — Aspect du campement la nuit. — Attachement du Malinké au sol natal.
Nous suivons depuis Diamou la voie du chemin de fer qui, grâce à l'activité du colonel Gallieni, n'attendra plus longtemps ses rails et ses traverses. De distance en distance nous rencontrons des groupes de manœuvres indigènes employés à la réfection de la voie, ainsi que des équipes de maçons noirs de Saint-Louis ou de Gorée, occupés à y construire des ouvrages d'art.
Le troisième jour de notre départ, nous campons à la mare de Talari, près du fleuve, un des points les plus giboyeux du Soudan français. Les fauves, le poil et la plume y abondent ; uiais la région est extrêmement fourrée, marécageuse, etles noirs eux-mêmes ne s'y aventurent qu'avec circonspection. Pendant la nuit, tenté par un magnifique clair de lune et par les rugissements alléchants
d'un lion, j'ai voulu me mettre en chasse espérant rapporter au campement quelque glorieux trophée. Armé d'un excellent winchester, et de mon boy /mife, je sortis de la battue qui nous entourait pour entrer au milieu des hautes herbes, après avoir soigneusement repéré l'emplacement de nos tentes. Je marchais avec peine dans la direction d'où venaient les rugissements, et déjà je me réjouissais du succès de mon expédition nocturne en les entendant se rapprocher, lorsque, tout à coup, je me trouvai devant la grande nappe argentée et tranquille du Sénégal. Mille cris confus où dominaient le miaulement de la panthère et le hennissement fabuleux de l'hippopotame faisaient sur ces deux berges un concert discordant que dominait la puissante voix du lion. Mais, hélas! le roi des animaux se désaltérait fort tranquillement à un abreuvoir taillé dans la rive droite, à plus de 200 mètres de moi ; je voyais très nettement sa masse sombre aller et venir sur la grève, mais je dus renoncer à lui adresser un coup de feu qui eût quelque chance de l'atteindre. Aussi, tout en maugréant contre cette malchance, je me mis en devoir de rentrer au campement. L'ardeur qui me soutenait à l'aller était tombée; je ressentais vivement, à chaque pas, la douleur lancinante des épines qui m'éraflaient les chairs au passage et les piqûres brûlantes des moustiques qui se levaient de ce terrain fangeux pour s'abattre sur moi. Le chemin me parut horriblement long. Je
m'étais bien orienté en quittant le fleuve ; mais probablement que, trop occupé à me garer des broussailles des hautes herbes et des branches d'arbres, je m'étais insensiblement écarté de la bonne direction ; finalement après une heure de tours et détours, je dus reconnaître que j'étais bel et bien perdu. Ma situation était fort désagréable; la lune baissait sur l'horizon, et bientôt j'allais être plongé dans une complète obscurité au milieu de ces jungles épaisses; pas même un briquet ou une allumette pour faire du feu afin d'écarter les fauves et réchauffer mes membres transis et couverts de rosée. Parfois je tressaillais malgré moi aux hurlements féroces d'une bande de singes cynocéphales dont j'avais troublé le repos en traversant leur gîte; puis j'entendais, en m'embourbant dans un marais, le souffle puissant de quelque hippopotame qui venait reconnaître l'intrus qui s'aventurait dans sa bauge; un sanglier sur lequel j'avais failli marcher dans l'obscurité, qui se faisait profonde, m'était parti dans les jambes en me renversant à demi, tandis que, tout près de moi, deux hyènes se renvoyaient leurs ricanements lugubres et piquaient de leurs prunelles luisantes la sombre masse des hautes herbes. De plus un miaulement strident et famétique retentissait par intervalles dans les rochers voisins, m'avertissant du voisinage, peu rassurant en pareille circonstance, d'une panthère en chasse. J'aurais bien voulu suivre les conseils de mon
Hi AU SOUDAN FRANÇAIS.
amour-propre, qui me défendait d'appeler à moi mes gens pour me tirer de ce mauvais pas ; je sentais bien le personnage quelque peu burlesque que j'allais représenter : être parti si vaillamment en guerre contre le roi des animaux et revenir non seulement bredouille, mais incapable même de retrouver mon campement peut-être très voisin. Cependant, en continuant de marcher ainsi, mes pieds, mes mains et ma figure s'ensanglantaient; mes jambes, lasses d'enfoncer dans la vase, ne me portaient plus qu'avec peine ; bientôt la nuit deviendrait tellement épaisse que je ne pourrais même pas me défendre contre l'attaque possible de quelque rôdeur à quatre pattes.
Outre les neuf cartouches qui armaient ma carabine à répétition, j'en avais douze autres dans ma ceinture. Un premier coup de feu retentit; il se répercute au loin suivi d'un silence profond d'animaux apeurés, puis un deuxième, puis un autre, un autre encore à des intervalles allant croissant, car mes provisions s'épuisent; enfin, mon dernier coup de feu est tiré. Il m'a semblé que, bien loin, dans la nuit, une détonation affaiblie lui répondait. Serait-ce l'écho ? Non, cependant, en voici une autre plus proche et plus distincte! Enfin, après une heure d'attente et presque d'angoisses, j'entends le hululement de guerre de mes tirailleurs lancés à ma recherche et qui sont dispersés dans toutes les directions .
Deux heures après ie rentrais au campement, où
m'attendaient, fort anxieux, mes deux compagnons de route. Cet épisode, qui se renouvelle assez fréquemment dans certaines régions fourrées du Soudan, montre tous les dangers qu'il y a à s'écarter de nuit du bivouac. Les noirs eux-mêmes, qui s'orientent avec une habileté qui tient du miracle, se tiennent cois lorsque l'ombre commence à tout envahir. Dès la venue du crépuscule ils allument de grands feux et campent là où ils se trouvent, sauf à reprendre leur route le lendemain dès l'aube. Dans cette sotte équipée, je n'avais pas fait moins de 12 kilomètres, et, pendant plusieurs jours, je me ressentis des fatigues et des blessures aux pieds et aux mains qu'elle m'avait values.
Le lendemain, 9 décembre, la mission arrivait à Bafoulabé. Ce village, — placé au confluent du Bafing et du Bakhoy qui, par leur réunion, forment le fleuve Sénégal, — n'existait pas, il y a six ans à peine. Aujourd'hui, grâce à la construction du poste et aux efforts des commandants supérieurs pour y attirer la population des territoires qui reconnaissent la suzeraineté d'Amahdou, grâce surtout à sa situation commerciale remarquable, il compte près de quatre mille habitants. Beaucoup de ces nouveaux venus sont d'anciens tirailleurs bambarras ou malinkés, libérés du service qui y cultivent le sol fort riche et y vivent sous notre protection. On peut compter d'une façon à peu près complète sur leur dévouement ; et, en cas
d'attaque, le fort posséderait en eux une réserve de deux à trois cents vétérans qu'il suffirait d'armer pour en faire un bataillon des plus redoutables. Une trentaine de traitants, représentants de maisons de commerce de Saint-Louis, y ont ouvert depuis peu des comptoirs dont les affaires vont chaque jour en prospérant.
Nous restons quarante-huit heures à Bafoulabé, campés à « la Pointe », c'est-à-dire sur la langue de terre étroite à l'extrémité de laquelle le Bafing et le Bakhoy mêlent leurs eaux. Ce repos nous est commandé par l'obligation dans laquelle nous sommes d'attendre le départ de Kita du prince Karamoko. J'ai envoyé au commandant de ce cercle dépêche sur dépêche pour qu'il emploie toute son influence à le décider à se remettre en marche; malheureusement, le capitaine Figier est très gravement malade, et son second n'a pas sur le jeune et entêté prince noir l'autorité nécessaire. Cependant, grâce à Dieu, un exprès de l'almamy Samory, qui s'impatiente des lenteurs de son fils, oblige celui-ci à reprendre la route du Niger.
Nous profitons de cette bonne nouvelle pour nous mettre également en marche, et, le 25, nous campons au delà du gué de Toukolo, sur le Bakhoy, que nous ne reverroks qu'au retour, lorsque nous aurons eu l'heur d'en découvrir les sources.
De ce jour, nous sommes en plein Soudan ; la nature, les habitants, leurs mœurs, tout diffère du
Haut-Sénégal, que de nombreux explorateurs ont décrit depuis tantôt une vingtaine d'années. La région dans laquelle nous entrons est également fertile en souvenirs entièrement inédits des dernières guerres avec l'almamy émir et ses lieutenants, de même qu'elle m'est beaucoup plus familière, l'ayant parcourue en tous sens pendant plusieurs années. Le lecteur voudra bien m'excuser si, dès maintenant, je m'étends plus longuement, et peut-être plus complaisamment sur notre itinéraire et sur les divers incidents qui en ont coupé la monotonie.
Le 25 décembre au matin, nous nous sommes levés tard. C'est un peu parce que le courrier de Khayes partant demain nous avons veillé fort avant dans la nuit pour faire notre correspondance officielle et privée, mais c'est surtout parce que nous ne pouvons pas sortir avant le jour du campement que nous occupons.
C'est un gigantesque cube de terre, élevé de toute part d'une trentaine de mètres au-dessus de la plaine, aux falaises à pic, et relié seulement au plateau voisin par une langue de terre assez étroite pour qu'un mulet chargé y passe avec peine. Le Bakhoy coule le long d'une de ses faces, et des torrents limitent les trois autres. Son sommet est uni comme une aire à battre le grain et
dépourvu de toute végétation. De nombreux gourbis y sont construits; ils servent à la garnison qui occupe pendant le gros du ravitaillement ce fort imprenable, créé tout d'un bloc par la nature grâce à un effondrement des terres voisines. Rien ne protège contre une horrible chute ceux qui habitent ce donjon étrange ; malheur à l'imprudent qui oserait sonder de trop près les profondeurs de l'abîme qui l'entoure. De nuit, il est absolument sage pour tous de rester enfermé dans sa demeure.
A sept heures, le détachement était formé en dehors de cette forteresse d'un nouveau genre; peu après, hissé sur Caïman, un de mes chevaux arabes, je me laissais doucement bercer, au milieu des sinuosités du sentier, par le balancement de son pas régulier.
L'étape sera longue, car nous allons à Badougou, le premier village du Fouladongou, canton dépendant de Kita ; aussi nous pressons le pas.
Le docteur Fras, Plat et moi sommes tristes; c'est à peine si nous échangeons quelques rares et brèves paroles : c'est aujourd'hui la Noël, et chacun est dominé#par ses souvenirs. A onze heures, cependant, nous nous engageons dans le défilé qui précède le large chemin qui amène à Badougou. Du point le plus élevé de ce défilé, on découvre les premiers toits coniques des cases du village ; celui-ci est divisé en deux groupes distincts obéissant à deux chefs différents. Au moment où nous
descendons les pentes qui conduisent aux premières cultures, nous nous croisons avec une caravane composée de porteurs et d'ânes, hommes et bêtes pliant sous le poids d'énormes ballots ; elle se dirige sur Kita, pour contribuer à approvisionner le marché. En ce même point, en 1884, eut lieu un fait d'armes dont le héros est un sergent indigène nommé Assek-Sar. Il avait été chargé, avec huit tirailleurs, d'escorter de Bafoulabé à Kita un convoi de mulets transportant cent mille francs en argent. Arrivés au point où nous sommes, cent vingt cavaliers toucouleurs, venus du Kaarta faire une razzia sur cette route, les assaillirent de toutes parts.
Aux premiers coups de feu, quatre des tirailleurs lâchent pied et fuient. Assek-Sar en abat trois de ses trois premières cartouches, aussi le quatrième fuyard, devant un tel avertissement, revientil en courant à son poste. Ces cinq hommes, tout ragaillardis par la vigoureuse et éloquente entrée en matière de leur chef, se battent comme des démons, chargent à la baïonnette, fusillent, éventrent et assomment si longtemps et si bien que les cavaliers ennemis s'enfuient bientôt dans toutes les directions, laissant sur le théâtre de l'engagement seize des leurs et sept chevaux absolument intacts.
Mais la victoire coûtait cher à nos braves Assek-Sar avait deux balles dans le corps, blessures légères, il est vrai; deux de ses hommes
étaient tués ; enfin, les trois qui restaient étaient plus ou moins grièvement atteints de coups de feu ou de sabre.
Le surlendemain, son convoi arrivait intact à Kita.
Cette surprenante victoire, due à l'héroïque conduite de ce brave sergent, me rappelle la mort d'un tirailleur de première classe, Samba-Diop, survenue un peu plus loin, au Badingho, pendant le dernier hivernage, dans des circonstances non moins épiques.
Il devait conduire et escorter de Kita à Koundou un convoi de porteurs chargés de vivres. Par suite d'une négligence inexplicable, il ne lui avait été remis qu'un seul paquet de cartouches.
Au passage de la rivière, il est surpris par un parti de cavaliers maures qui, sans s'occuper de lui, se jettent sur le convoi et le pillent. Samba, sans s'étonner, prend position au milieu d'un bouquet d'arbres, charge Méthodiquement son fusil, du premier coup abat un des pillards, et, pendant que les Maures stupéfaits de cette agression imprévue cherchent à se reconnaître, il en tue cinq autres des cinq cartouches qui lui restent. Sa giberne est vide et les Maures brandissant leurs sabres se jettent sur lui. Il met alors la baïonnette au canon et, quittant son affût, il se précipite au milieu de l'escadron, où il est massacré après une lutte acharnée.
Quelques jours après, son cadavre décapité fut
retrouvé dans un fourré voisin, couvert de soixantedouze coups de sabre; à côté, et près du chemin, gisaient neuf cavaliers et deux chevaux.
Nous voici arrivés devant Badougou. Le village est sale et a l'aspect extérieur de tous les hameaux malinkés : il est entouré d'un mur en pisé couleur de brique, dentelé par les pluies d'hivernage, que dépassent, pressés les uns contre les autres, un grand nombre de toits de chaume coniques surmontés de croisillons formés par les bambous de la membrure.
De mon dernier voyage j'avais gardé une dent contre ce village et vraiment une énorme dent, car, ainsi qu'on le verra, c'était une dent d'hippopotame.
Lorsque je le traversai l'année dernière, amenant Karamoko à Khayes, je tuai dans le Kobaboulinda un de ces énormes pachydermes. Nous avions hâte d'atteindre ïoukolo, et ma victime, qui avait coulé à pic, devait rester un jour sous l'eau avant de pouvoir surnager et conséquemment avant d'être amenée à la rive. Comme je ne voulais pas perdre le fruit d'un aussi beau et d'un aussi rare coup de fusil, j'envoyai un exprès au chef du village pour l'informer de l'endroit probable où émergerait l'animal ; je le priais de le faire dépecer et d'en remettre les défenses à mon envoyé. Quant à la viande, dont les Malinkés sont très friands, et à la peau qui leur sert à de nombreux usages, je l'autorisais à en faire don à ses gens en guise de dédomma-
gement. Quatre bœufs gras produisent moins de chair qu'un hippopotame de taille; le cadeau était donc de valeur. Le chef remercie et ses administrés accourent sur les lieux afin de ne pas laisser échapper une telle aubaine : bientôt ils repêchent l'hippopotame et, après n'en avoir laissé que les os, ils s'en retournent fort tranquillement au village, emportant aussi les défenses, tout en riant beaucoup de la déconvenue de mon courrier qui les attendait pour me les rapporter. L'hivernage était proche; ils savent qu'à ce moment de l'année les blancs qui vont sur Khayes sont pressés d'arriver fuyant les tornades et les fièvres, et ne retournent jamais sur leurs pas.
Ce fut ce qui arriva pour moi ; mais je n'avais pas oublié l'aventure. Le chef deBadougou comptait assurément ne jamais me revoir ; cependant, ce matin, il a eu ce déplaisir. Lui et les notables ont comparu devant nous, et comme ils n'ont pas pu retrouver les défenses volées, je leur ai infligé une amende, au nom du commandant du cercle, et les ai condamnés à fournir un panier de patates pour mes tirailleurs.
Les défenses d'hippopotame, dont nos commerçants du Sénégal ne s'inquiètent guère jusqu'à ce jour, sont véritablement très belles et curieuses. Les plus grandes, longues habituellement de 30 à 40 centimètres et grosses à la base comme le poignet, donnent un assez bel ivoire et ont une
courbure remarquable qui permet de les transformer en bibelots originaux.
Nous campons à une portée de fusil du village, sous deux magnifiques figuiers. Leurs branches tombent jusqu'à terre, et la voûte de verdure épaisse qu'elles forment couvre entièrement nos tentes d'un dais impénétrable de feuillage.
Alentour, à perte de vue, les terres sont défrichées et tout fraîchement remuées; le bois sec y est introuvable ; cependant il faut que nous allumions nos feux et fassions notre cuisine. J'envoie quelques tirailleurs demander, contre payement, du combustible à Badougou; mais décidément je joue de malheur avec ce village. En effet, un instant après, un d'entre eux revient au campement se plaignant d'avoir été insulté et bousculé; de plus, les Malinkés refusent absolument de délivrer à mes hommes le moindre brin de bois sec. Aussitôt quatre tirailleurs se mettent en armes et, accompagnés de l'interprète, porte-parole des chefs, se présentent à leur tour. Devant les fusils, tout le monde s'incline et devient aimable; chacun, à l'envi, se charge d'une énorme brassée de bois sec et l'apporte au camp. C'est à qui jurera qu'il doit y avoir méprise, et nos Malinkés déclarent qu'ils nous aiment trop pour nous refuser quoi que ce soit, à plus forte raison pour insulter un de nos soldats.
A ce moment apparaît le coupable : c'est le fils du chef. Un aborigène rancuneux l'a certaine-
ment dénoncé, et l'interprète Samba nous l'amène, dûment escorté. Son affaire est vite instruite ; il reconnaît qu'il a frappé Tiécoro-Sisoko, mon tirailleur, et sa faute, aux yeux de tous, est aggravée par cette circonstance que Tiécoro a la barbe blanche. Or, d'après les usages malinkés, c'est presque un crime d'insulter et surtout de toucher au porteur d'une barbe vénérable.
Sur l'avis des gens du village, quelques coups de corde vigoureusement appliqués terminent l'affaire à la satisfaction générale. Le patient lui-même, une fois l'exécution achevée, paraît tout heureux de s'en tirer à si bon compte. Tout à l'heure, il criait comme un beau diable ; il est vrai de dire que nos tirailleurs ont la main lourde, et maintenant, souriant, il m'offre ses services que j'accepte du reste avec plaisir.
Cet acte de justice sommaire a rendu le docteur tout joyeux, car il lui a permis de constater, paraît-il, que les noirs ont la peau « farineuse ».
Dans la journée, un vent abominable nous jette aux yeux la cendre noire des chaumes des récoltes brûlés sur place par les indigènes, ce qui, du reste, est leur seule façon de fumer la terre ; ce vent la projette sur nous en tourbillons épais, de sorte qu'en très peu de temps nous avons l'air de ramoneurs.
A la tombée de la nuit, je reçois du commandant de Bamakou deux dépêches fort alarnantes sur les menées de l'almamy sur le Niger, jt une
autre du commandant de Niagassola, mon excellent camarede, le lieutenant Marcantoni. Cette dernière m'apprend que le prince Karamoko est toujours campé sous les murs du fort et cherche les prétextes les plus invraisemblables pour v demeurer jusqu'à mon arrivée.
Les lenteurs de ce jeune entêté nous gênent bien, car la mission va être ainsi obligée de traîner encore sur cette route monotone de Kita, au lieu de se hâter de franchir le Niger.
Le lendemain, nous n'allons qu'à Goniokory, soit à courte distance : aussi le réveil sera-t-il un peu retardé et nous pourrons paresser sur nos lits de camp jusqu'au jour.
A peine en route, nous avons rencontré une longue procession de marchands colporteurs, diulhas, suivis de leurs femmes. Pendant que ces messieurs marchent tout à l'aise, les mains ballantes, le large chapeau sur la tête et le fusil sur l'épaule la crosse en arrière, leurs épouses ploient sous le faix d'énormes fardeaux placés en équilibre sur leurs têtes : les bébés qu'elles allaitent, et dont presque toutes sont pourvues, sont soutenus sur les reins de leur mère par une large bande d'étoffe; ils ballottent endormis deçà, delà, leurs petites têtes crépues re jetées en arrière dans un balancement cadavérique. C'est ici
la coutume; foin de galanterie ! Aux hommes les doux loisirs, aux femmes les pesants fardeaux, les durs labeurs, sans que les devoirs conjugaux soient en rien amoindris. Couper du bois dans la forêt voisine, puiser de l'eau au ruisseau le plus proche, préparer la cuisine, pourvoir la couche de leurs maîtres et seigneurs d'herbes abondantes et fraîches, tels seront leurs délassements à l'arrivée au campement.
Les malheureuses n'ont pas même la ressource de la coquetterie pour amadouer leurs tyrans : un morceau d'étoffe roulé autour des reins, quelques verroteries au cou et de l'ambre dans les cheveux relevés en forme de cimier constitue tout leur accoutrement. Quant aux hommes, dans les paysmalinkés de la rive gauche du Niger, duilhas ou paysan, chef ou pauvre guerrier, voici comment ils s'habillent.
Les coiffures sont de trois sortes : chapeau, bonnet ou turban.
Le chapeau est en paille ou en filaments d'écorce finement découpés et de différentes couleurs : cylindriques ou coniques, tous ont de larges ailes. Habituellement les brins qui se recroisent au sommet ne sont pas coupés et forment au haut de la coiffure un panache qui ne manque pas d'originalité. C'est la coiffure de l'homme libre, généralement du guerrier; il la pose sur son bonnet lorsqu'il part en expédition, sauf à la culbuter sur ses épaules où elle est retenue par un cordon, lorsque le soleil est bas.
Le bonnet est un morceau d'étoffe de coton blanc ou jaune, agrémenté de broderies et dont la forme varie suivant les régions. Certains d'entre eux représentent à s'y méprendre le traditionnel bonnet de coton de nos campagnes; d'autres simulent la casquette à trois ponts avec visière devant et derrière ; d'autres encore sont assez semblables à des bonnets de bébés. Tous les hommes le portent dans l'intérieur du village, à quelque caste qu'ils appartiennent.
Leur turban diffère de celui des Arabes, en ce que les deux extrémités se recroisent sous le menton en forme de cache-nez. Généralement blanc, bleu parfois, le turban constitue la coiffure de gala des griots* et des finankés2 sur la rive gauche du Niger, et celle de tous les gens à l'aise, sur la rive droite.
La pièce principale du vêtement est une sorte de blouse très ample, sans manches, descendant jusqu'à la ceinture ou jusqu'aux genoux, suivant les ressources de chacun; elle est blanche, bleue ou jaune; cette dernière couleur est toujours employée pour le costume destiné à être revêtu pour les travaux des champs ou à la guerre. Lorsque, habillés d'un boubou trop ample, les indigènes veulent se livrer à une occupation manuelle, ou encore au