DANS LES CHAMPS
Eh bien ! on fait comme à Paris : on laisse pleuvoir, tout en mangeant à l’abri son pain sec, ou bien on essaye de cuisiner sous le wagon.
Wagon du Sud de l’Afrique.
Si l’on rencontre le wagon à boeufs au Zambèze et aux mines d’or de Johannesburg, au Lessouto et à la ville du Cap, il ne règne plus sans conteste comme il y a vingt ans. On ne va plus, comme devaient le faire les anciens missionnaires, au bord de la mer en wagon. Le chemin de fer arrive à Aliwal depuis quelques années, et à Bloemfontein depuis quelques mois, c’est-cà-dire à quatre ou cinq jours du Lessouto. Les voitures aussi se multiplient. Il n’est pas rare même de voir un Mossouto possédant un cart, sorte de cabriolet.
La poste, chaque semaine, arrive d’Aliwal au Lessouto en voiture, et avis : on accepte des voyageurs.
Mais, rassurez-vous, le wagon à bœufs ne disparaîtra pas de sitôt, au moins dans notre Lessouto, pays montagneux, où ne coulent ni le lait, ni le miel, et où l’on n’a pas encore heureusement trouvé de mines d’or.
Aussi, pour longtemps encore, les détails que je vous donne seront d’actualité et peuvent servir à vous rapprocher de nous et vous aider par la pensée à voyager avec vos missionnaires.
Incident de voyage
Peut-être n’avez-vous pas encore pensé à vous demander comment on voyage dans ce pays. Vous connaissez tous, de réputation, le wagon traîné par des bœufs, mais un missionnaire n’attelle son wagon que quand il fait un voyage avec sa famille ou quand il a des travaux à faire ou des provisions à chercher; mais quand il voyage seul, que fait-il ?
Sans doute, dites-vous, il va à pied; mais au Lessouto cela n’est guère faisable, souvent. Alors, vous pensez peut-être qu’il y a des omnibus, ou des voitures à chiens comme en Belgique, ou encore des ânes minuscules comme à Marseille, traînant une petite voiture avec deux ou trois grosses personnes dedans... Pas seulement cela.
Mais je ne vais pas attendre que vous donniez votre langue au chat, et je vais vous le dire : on va
SUD DE l’àFRIQ.UE. 13
Au Sud de V Afrique.
à cheval. Vous trouvez sans doute cela très beau et très amusant, aussi écoutez ce qui est arrivé il y a quelques semaines à l’un de vos amis et vous verrez si vraiment cela est si glorieux.
Je partis de la maison pour aller visiter une annexe de mon église, située à environ deux heures à cheval.
Le temps était beau, pas un nuage au ciel; vers midi, par contre, la chaleur était suffocante. Le temps ne tarda pas à se couvrir, et au moment où j’allais repartir, ayant terminé mes affaires, la pluie commença à tomber avec violence. Je dus au plus vite chercher un abri dans une hutte indigène où j’eus tout le temps de me livrer à la méditation, car ce n’est qu’une bonne heure après que nous pûmes mettre le nez dehors. Je remontais à cheval et, l’un portant l’autre, tout doucement, car le terrain était très glissant, nous primes le chemin de la maison. Nous c’est Paris et moi.
Après trois heures peut-être de marche, nous arrivâmes enfin à la rivière qui est près de la station. Mais là autre histoire: la rivière était pleine; il avait beaucoup plu du côté des montagnes d’où
traversée d’üne rivière
Au Sud de l’ Afrique.
elle descend, et elle était devenue un vrai torrent; comme il n’y a au Lessouto guère plus de bateaux que d’omnibus, cela devenait fort embarrassant.
Paris, mon brave vieux cheval, est un peu peureux ; avec cela il a une forte dose de paresse; puis son cavalier n’était pas trop rassuré. J’esseyai de le faire entrer dans la rivière sans le faire avancer d’un pas; pensant avoir plus de succès, j’ôte mes chaussures et j’entre moi-même dans l’eau, mais mon coursier n’est nullement touché de mon zèle. Son idée fixe est de ne pas m’encourager dans cette voie, qui probablement lui paraît un peu trop humide. Je commence à croire qu’il faudra passer la nuit dans un village proche la rivière. Cela réjouit peu le papa, la station est si près ! Déjà nous prenions une direction rétrograde, quand j’entends des voix, et vois deux hommes venir en courant vers moi. L’un deux m’est bien connu, c’est mon ami Cosetabole, qui fait de si jolies cuillers en bois. 11 m’avait vu du haut de la montagne, sur le penchant de laquelle son village est situé, et était venu avec un de ses amis pour m’aider. Tout essoufflé, presque sans me parler, il saisit la bride de mon cheval et entre résolument
Incident de voyage.
dans l’eau, pendant que son camarade encourageait ma bête du geste et de la voix.
Une fois de l’autre côté, Cosetabole me laisse à peine le temps de dire : Kayeno ke bone motsualle oa ka! (aujourd’hui, j’ai vu mon ami !) que déjà il était à traverser le torrent pour son propre compte.
Vous voyez, chers amis, voilà un ennui comme il peut en arriver chaque jour; vous voyez aussi que, s’il n’y a ni ponts ni bateaux, il y a encore de braves garçons au Lessouto.
La vie missionnaire
Hermon, 24 janvier.
Il vous sera peut-être agréable que je vous donne quelques détails sur notre vie dans ce pays, car vous vous doutez bien qu’elle diffère quelque peu de la vôtre.
D’abord, puisque nous sommes entre nous, je vous avouerai tout bonnement que certaines choses m’ont désagréablement surpris à mon arrivée au Lessouto.
Mon étonnement a eu le temps de se calmer après quatorze ans de séjour, mais il m’en a coûté d’apprendre par expérience que le cheval constitue ici la manière ordinaire de voyager. J’aurais volontiers dit comme l’autre : « Ce n’est pas tout de monter en grade, il faut encore monter à cheval ! » Je ne veux pas médire de cette « noble conquête »
Au Sud de l’ Afrique
tant vantée par Buffon; mais combien de fois, en faisant de longues courses pour visiter mes annexes, n’ai-je pas pensé aux omnibus de ma ville natale ! Vous qui en usez, avec ou sans correspondance, vous ne connaissez pas votre bonheur! Qui aurait imaginé que, pour être missionnaire, il fallait être presque aussi bon cavalier qu’un cuirassier, et cela dans des chemins qui effraieraient certainement les élégants cavaliers du bois de Boulogne ?
Les missionnaires doivent être jardiniers, encore une chose que j’ignorais. C’est une vaste erreur de croire qu’il y a partout des fruitiers et des maraîchers.
Il faut semer soi-même des choux, des carottes, des tomates, des salades, etc., si l’on tient à en avoir. Quant à moi, j’aime toujours beaucoup les légumes, mais après tant d’années de vie africaine, je ne me sens pas plus de vocation pour les cultiver que par le passé.
Nous sommes aussi nos boulangers, nos laitiers, blanchisseurs, et, de temps à autres nos bouchers, charcutiers, etc.
Les missionnaires doivent être aussi un peu
La vie missionnaire .
docteurs; si la Faculté de médecine n’est pas contente, elle n’a qu’à venir me... donner des conseils.