L'INTRANSIGEANT
sémitîsme a eu Drumont. Le dreyfusisme a eu Zola. La restauration monarchique a Maurras, Sans un champion, sans un organe quotidien, une cause ne passionnera jamais l'opinion, ne sera active ni victorieuse. La puissance de l'imprimerie est immense et souvent décisive; à condition, bien entendu, que celui qu'on imprime sache son métier et s'exprime de façon intelligible. Le délicieux Mallarmé, auteur « difficile », comme disait Mendès, souhaitait d'écrire au Petit Journal; mais il n'y aurait pas été lu.
Voyons donc l'état de la presse parisienne, entre 1894 et 1900, au moment de l'arrestation et de la dégradation de Dreyfus, puis pendant les trois ans de silence, puis à l'éclatement de l'Affaire. Ce rapide examen ne sera pas, pour nous, du temps perdu.
Après Drumont, dont l'action est plus profonde et aussi diffuse, le polémiste le plus goûté du public est Henri Rochefort, revenu de son second exil — l'exil Boulanger — peu d'années auparavant, mal réconcilié avec les socialistes, qui l'ont autrefois tant vilipendé, plein de verve et de bon sens. Le tirage de l'Intransigeant est, comme celui de la Libre Parole, considérable. Sans méthode ni visée politique bien nette, Rochefort engueule quotidiennement les parlementaires, et cela enchante son public, demeuré boulangiste après le suicide sentimental du charmant et vaillant général à la barbe blonde. Com-
ment ne pas aimer Rochefort, ses yeux vifs sous son toupet blanc, sa voix griffée par un « chat » chronique, son rire d'enfant heureux, ses blagues toujours amusantes et la-pic extraordinaire avec lequel il tombe sur un sujet d'actualité et ressort victorieux en cent lignes (rarement davantage), le scalp de son adversaire à la main!
Il était à prévoir que, dans la grande querelle pour ou contre Dreyfus, Rochefort prendrait le parti de la France. Ce révolutionnaire et ancien communard était au fond un réactionnaire qui s'ignorait. 11 aimait passionnément son pays, ce que ce pays unique produit de beau et de bon : la gentillesse de ses gosses, la grâce de ses femmes — (aucune n'a été plus charmante, n'est demeurée plus belle que Mme Henri Rochefort, infiniment plus jeune que son illustre mari) — la vaillance et l'intelligence de ses chefs militaires, la verve de ses écrivains et la vision équilibrée de ses artistes. En outre, Israël lui tapait sur les nerfs et la vue de Reinach lui enlevait l'appétit. C'était, en tout et pour tout, un artiste, au tempérament de frondeur, qui démêlait le faux semblant, la combinazione et le mensonge masqué d'humanitarisme, à quinze pas. Ayant grande confiance dans son instinct, il était buté dans ses avis et inaccessible aux objurgations. Comme Drumont, comme Lemaître, il exécrait la littérature de Zola, qu'il comparaît à un pot de chambre plein; il gardait, à l'Allemagne et aux