‹ Au temps de JudasChapitre 12 sur 69 · LE FIGARO · texte numérisé non relu

LE FIGARO

moulée sur un crottin frais, et qui ne pouvait prononcer cinq mots sans dire m... Capus l'a peint, dans son immortel Qui perd Gagne, sous les traits d'un certain Verugnat; mais ce portrait, bien qu'atroce, est encore flatté. La bobine lippue, chauve, à luisants, prognathe et rouge obscène, d'Haraucourt lui-même est une rose pompon à côté de celle d'Edwards. Imaginez Priape devenu stewart, à bord d'un vaisseau de flibustiers.

La mort de Francis Magnard et la modestie excessive de Gaston Calmette, élève et continuateur de Magnard, avaient livré le Figaro à Rodays et à Périvier, dont j'ai conté ailleurs la rivalité comique. Fernand de Rodays, aimable homme, pas très fort, aussi peu journaliste que possible, laissa le dreyfusisme s'introduire au Figaro, sous les espèces d'Emmanuel Arène, puis de Corné ly, auquel il céda la place. Arène, natif de la belle, fière et pauvre Corse et sans aucun lien de parenté avec Paul ni Jules Arène, passait de longue date, pour un écumeur de presse et d'assemblée. Il était compromis dans le Panama. Sa tête en robinet de bain, à la fois tannée et chattemitte aux yeux durs, tenait du chacal et du lama. Il paraît qu'il avait des qualités de clan et qu'il servait bien ceux qui le payaient, mais son aspect n'induisait certes pas à la confiance. Chaque fois qu'il sortait du cabinet de Calmette, je faisais à celui-ci, en désignant la porte « Brrr...»

et il me répondait gentiment : « Mais non, vous vous trompez, je vous assure, c'est un brave garçon, très dévoué à ses amis. » Ceux-ci s'appelaient Reinach, Etienne, Thomson et aussi, je suppose, Cartouche et Mandrin. Une fois dans la place, Arène travailla tant et si bien que le Figaro, autrefois patriote, devint un des principaux organes du dreyfusisme. C'est là que Zola, en novembre et décembre 1897, écrivit ses premiers articles, précurseurs du fameux J'accuse de 1 Aurore, lequel devait mettre le feu aux poudres.

Vers cette époque, nous fîmes, Barrés et moi, une longue visite a de Rodays, pour lui déconseiller de s'engager dans une voie que nous jugions antinationale. Il nous reçut avec la plus grande affabilité, ce petit homme à la tête creuse, et nous écouta patiemment; pourtant il était manifeste, à son attitude gênée, que son parti était pris et qu'il ne reviendrait pas en arrière. Il nous déclara qu'il avait, dans son tiroir, des documents écrasants à la décharge de Dreyfus et que ces documents sortiraient à leur heure. Ni Barrés ni moi n'attachâmes à ce propos la moindre importance; mais il nous apparut que le Figaro de Rodays était définitivement acquis au Bordereau, comme on disait à l'époque. Il n'est pas indifférent de noter ici que, de la victoire politique du dreyfusisme, sortit notamment Caillaux, doctrinaire, entre 1905 et 1914,

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