‹ Au temps de JudasChapitre 13 sur 69 · LE FIGARO · texte numérisé non relu

LE FIGARO

du rapprochement franco-allemand (lisez : de la livraison de la France à l'Allemagne), et que Calmette mourut, dix-huit ans plus tard, assassiné précisément par ,Mme Caillaux, qui redoutait la révélation publique des manigances pro-allemandes de son mari. C'est un cas de choc en retour bien curieux.

Trois ans auparavant, le même de Rodays m'avait confié, comme collaborateur du Figaro, le récit de la dégradation de Dreyfus, laquelle eut lieu, le 5 janvier 1895, dans la grande cour de l'Ecole militaire. On trouvera mon article, intitulé Le Châtiment, en tête du Figaro du 6 janvier 1895, et j'ai encore, en écrivant ceci, après vingt-cinq ans écoulés, la vision très nette de cet homme en bois, de cet automate de Vau" canson, qui rectifiait le pas pour défiler devant nous et nous criait, sans conviction, d'une voix blanche : « Je suis innocent! » L'impression qu'il nous fit à tous était déplorable. Il semblait plus spectateur qu'acteur dans cette effroyable cérémonie, dont le sens paraissait lui échapper. Mon pauvre ami Jules Huret me raconta ensuite qu'il ne m'avait jamais pardonné d'avoir dit que ce condamné était « couleur traître ». C'était cependant fort exact. Dreyfus était d'une nuance intermédiaire entre le blanc et le terreux, nuance que, par une coïncidence singulière, je n'ai retrouvée que vingt-quatre ans plus tard, chez Malvy, ancien ministre de l'Inté-

rieur, comparaissant devant la Haute Cour.

Afin de me convaincre, Calmette m'invita à déjeuner chez lui, boulevard Haussmann, dans les premiers temps de l'Affaire, en compagnie d'Emmanuel Arène, de Huret et de Paul Hervieu. Trois heures durant, tous quatre me chapitrèrent, s'adressant à mon « patriotisme », à mon « intelligence », à mon « cœur », pour m'attirer dans leurs rangs. Je demeurai sourd au chant des sirènes et persistai à fuir le rivage avide :

Eheu fuge sirenarum, cantus fuge littus avarum.

Mes quatre anabaptistes n'en revenaient pas.

Le Temps, organe huguenot où Pressensé faisait la loi, et où Scheurer Kestner avait eu de tout temps, des accointances, adopta, naturellement, des premiers, la thèse de l'innocence de Dreyfus. Il y eut, au début, quelques résistances de la part de collaborateurs républicains, mais ardemment patriotes, qui voyaient le danger et la tendance d'une campagne visant la haute armée, sapant, par conséquent la Défense Nationale. Mais ils ne trouvèrent aucun appui dans Adrien Hébrard et furent submergés. Hébrard lui-même, bien que profondément sceptique, subissait l'influence de Scheurer, de Ranc, de Reinach, de tous les premiers défenseurs de Dreyfus, lesquels avaient fait,

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