LE JOURNAL
Lemaître avait fait, pour avertir son pays, tout ce qu'il était en son pouvoir de faire. Mais Hébrard, si intelligent, si fin, si renseigné, se rappela peut-être la conversation que nous avions eue un soir, dans un coin de salon, chez notre amie commune Fœmina, lui et moi, quelques années auparavant, au sujet de l'imminence de la guerre et de la suppression du bureau des Renseignements. Je compte bien reprendre avec lui cet entretien, quand nous nous retrouverons chez les morts.
Le Journal des entrepreneurs Letellier, père et fils, prenait le vent, et même le gaz de l'opinion, comme il soufflait et d'où qu'il vînt. D'abord antidreyfusard, il fut ensuite dreyfusard, finalement pour le rapprochement « francoallemand ». J'y écrivais à l'époque, en compagnie du bon Auguste Marin, mon très cher ami, — mais empaumé par les articles de Zola et de Clemenceau, — en compagnie d'Alexis Lauze, du papa Saissy, qui faisait la politique étrangère (chut, chut, nul n'en sait rien, c'est très grave!), de « monsieur Barthélémy », qui faisait la chronique militaire, de Mirbeau, de Barrés, de Mendès, etc.. Que de disputes, que de brouilles, que de réconciliations, que de cris ! Nous verrons cela, chemin faisant. Le Journal n'était pas un journal. C'était plutôt un rassemblement d'écrivains, de toutes opinions et de toutes tendances, sans aucun autre lien que celui
de la camaraderie professionnelle, une vraie bande de vieux ou jeunes garçons, tapageurs, crédules et blagueurs. Nous nous y amusions bien, et surtout de la tête et des manières de nos deux étonnants directeurs, M. Eugène et M. Henri, pater etfilius.
Pater, c'est-à-dire M. Eugène, plongé dans de confortables cheviotes, et possesseur d'une barbe grisonnante, calamistrée, avait peur de tout et de tous, de Mirbeau, de Barrés, des gendarmes, de Mathieu Dreyfus, du Gouvernement, quel que fût ce gouvernement, de la Chambre, du Sénat et du préfet de police. Il en résultait une certaine instabilité dans ses avis et dans les « directives » du Journal, comme il disait. Filius Henri, propriétaire d'un nez célèbre et d'un mail coach, garçon à la fois noceur, timide et féroce, regardait ses longs pieds plats sans répondre, quand l'un de nous lui adressait la parole. Il avait toujours l'air de craindre que ce nez ne rejoignît ces pieds, ce qui d'ailleurs n'arriva pas. L'un et l'autre avaient pris finalement le parti d'attribuer le Bordereau tantôt à Dreyfus, tantôt à l'homme de paille Esterhazy, selon leur interlocuteur, et d'insérer, sur la question brûlante, d'un jour sur l'autre, des articles opposés, se faisant contrepoids. Leur collaborateur préféré était, je crois, Paul Adam, « penseur » pour rachitiques et scrofuleux, et qui, réunissant dans un seul article le