‹ Au temps de JudasChapitre 17 sur 69 · LE PETIT JOURNAL · texte numérisé non relu

LE PETIT JOURNAL

art admirable et une des plus belles et douces voix que j'aie jamais entendues, un lied magique de Schumann. Rien de plus charmant que cet intérieur des Labori, lui éloquent et robuste, elle pleine de talent, de charme et de bonté.

Au Petit Journal, propriété du célèbre Marinoni, inventeur des rotatives, le leader politique était Ernest Judet, personnage de six pieds de taille, ancien normalien, qui rendit alors, on doit le reconnaître, quelques services à la cause nationale. Ernest Judet avait, au temps du Panama, mené une ardente campagne contre Clemenceau, lequel de son côté, menait, dans l Aurore, une ardente campagne en faveur de Dreyfus. De sorte que l'existence entière de Judet, avec ses hauts et ses bas, aura été, en quelque sorte, fonction de celle de Clemenceau, lequel n'a d'ailleurs jamais attaché une importance quelconque à Judet. Je ne connais pas d'être plus impressionnable, ni plus dévoré d'appréhensions que ce colosse aux pieds d'argile — et quels pieds! — pantalonné en toutes saisons de drap militaire, et dont les truculentes affirmations ne sont qu'un indistinct bredouillage. Il y a beaucoup de Panurge dans Judet, encore que, malgré la notoriété immense et historique que Judet se présume, il est peu vraisemblable que Rabelais ait songé à lui. Je n'ai fait la connaissance de ce phénomène qu'en 1 901 , mais j'ai pu constater, dès lors, au cours d'une

fréquentation hebdomadaire, que son existence était une alerte perpétuelle et une sorte de damnation phobique, traversée de grands éclairs de vanité satisfaite. Tantôt il croit qu'on va l'arrêter, tantôt que la franc-maçonnerie s'apprête à attentera ses jours. Quand, en 1906, Clemenceau devint ministre de l'Intérieur — ce que Judet déclarait, à tout venant, impossible — la terreur de Judet ne connut plus de bornes, et sa villa de Neuilly fut mise aussitôt par lui en état de résister à un siège en règle. Afin de mieux recevoir les sbires et haschachins que ne manquerait pas de lui déléguer Clemenceau, le nourrisson gigantesque de Marinoni le rotatif porta désormais, oôus son vêtement, un revolver d'ordonnance, et à la main, une canne plombée de cinquante kilogs. Cette canne étant tombée un jour sur le pied d'Henry Houssaye, dans l'antichambre de Mme de Loynes, l'auteur de 1814 et de Waterloo faillit en demeurer estropié. La secousse ne contribua pas peu à déterminer l'ébranlement cérébral qui mit fin à ses jours académiques, quelques années plus tard. Pauvre Houssaye, je l'entends encore, je le vois, son pied dans la main, pestant et sacrant contre la masse d'armes d'Ernest Judet.

Or, il arriva que le Petit Journal, dont la neutralité politique faisait le succès universel, perdit beaucoup de ses lecteurs du jour où il prit parti, du bon côté certes, dans l'Affaire Dreyfus. Le

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