L'ÉCLAIR
dommage eût été le même s'il fût passé au clan du Bordereau. Tant que Marinoni fut là, Judet demeura intangible. Du jour où, vieillissant et las, il passa la main, Judet, menacé, dut chercher autre chose et jeta son vaste, mais inconsistant dévolu, sur 1 Eclair. Alors commença l'inénarrable et plus que suspecte direction politique de Judet, porte-parole de M. Piou et de l'Action libérale, dont l'histoire demanderait un volume, et un narrateur capable de résister à l'apoplexie par le fou rire. Il n'existe rien de plus bouffon, en effet, dans les annales de la presse française, que le gouvernement et l'anéantissement de sa malheureuse feuille, jadis prospère, par Judet, Néron falot et effrayé. Le bonhomme Piou peut se vanter d'avoir eu là, pendant sept ans, un conseiller-scribe comme on en voit peu. A un moment donné, sous l'influence, dit-on, du sinistre Alphonse Lenoir, agent de publicité, Judet, jusqu'alors briandiste, crut très malin de se rapprocher de Caillaux et de l'Allemagne. C'était peu avant l'assassinat de Calmette par Mme Caillaux. Puis la guerre éclata et, au début de 1918, Judet, apprenant qu'il était question d'un cabinet Clemenceau, abandonné, en outre, par ses principaux actionnaires, gens du Nord qu'avait ruinés l'invasion, planta là son blockhaus de Neuilly, liquida son journal et se réfugia en Suisse, où il s'aboucha avec l'ennemi. Telle fut l'étonnante courbe politique de ce météore trop
content de soi, de Judet, qui devait finir dans la peau de Judas.
Le Gaulois (directeur Arthur Meyer) était, avec le Figaro, le journal de la société parisienne et des milieux dits « conservateurs » et bien pensants. Il se déclara anti dreyfusard et bénéficia, en conséquence, de la clientèle que son dreyfusisme avéré fit perdre au Figaro. Meyer avait quelque mérite à cette attitude, puisque Dreyfus était, ethniquement parlant, son compatriote. Elle lui valut d'ailleurs une réconciliation solennelle avec Drumont, jadis blessé par lui traîtreusement en duel, comme je l'ai conté dans Fantômes et Vivants. Cette réconciliation eut lieu à dîner chez ma mère, 41, rue de l'Université, dans le courant de l'année 1901. Elle fut aussi loyale que le duel, cependant absous par la justice républicaine, l'avait été peu. Jusqu'à la fin mélancolique et solitaire de Drumont, survenue pendant la Grande Guerre, Meyer et lui demeurèrent en bons termes, et la Libre Parole évita d'asticoter son voisin de boulevard, le Gaulois. Mais, dans le même temps, ce brave Arthur Meyer ayant essayé de jouer des tours à notre jeune Action Française, dont les campagnes, ouvertement royalistes, gênaient ses combinaisons politiques et ses intérêts, ce fut moi qui rompis avec lui et lui administrai un certain nombre de corrections nécessaires et retentissantes. Elles lui firent, en somme, le plus grand