ANATOLE FRANCE
il y a de cela une trentaine d'années, alors qu'il commençait seulement à jouir de sa grande et légitime réputation et donnait successivement raison à tout le monde, avec une ironie renanienne et une urbanité exquise. J'ai dîné en face de lui pour la deuxième fois, vers 1901, chez Marcel Proust et subi ce charme fait de finesse et de bonhomie, assez voisin de celui de Lemaître, bien que moins incisif et imprévu. Grâce à France, les dreyfusards auront pu se vanter de posséder un homme tout à fait de chez nous et un de nos premiers crus, d'un bouquet, d'une saveur inimitables. C'est fort ennuyeux, mais ce n'est pas la seule bizarrerie de ce déclassement extraordinaire des sentiments et des idées, qui préludait, en 1899, à la catastrophe de 1914, comme le souffle de la tempête, sur la forêt, à la foudre et à l'incendie.
Au contraire, le dreyfusisme de Mirbeau fut quelque chose de tout à fait normal, Mirbeau, que j'ai bien connu, était un homme à renversèment, sensible et bon, ami des pauvres bougres, ami de ses:amis, capable de dévouement, pénétrant, rageur, impressionnable à l'excès, colère, vindicatif, puis d'une confiance illimitée envers ceux qu'il avait offensés, aussi fertile en sautes d'humeur que'Ja Méditerranée en sautes de vent. Il avait quarante ans quand j'en avais vingt-cinq, des yeux dorés, la voix nerveuse, accompagnée d'un léger zézaiement, une fantaisie comique
inattendue, l'apitoiement rapide et l'invective à fleur de peau. Il habitait alors, à Pont- de-1 'Arche, une maison délicieuse, isolée et confortable, où madame Octave Mirbeau, d'une beauté fine et souple à la fois, vous accueillait avec une bonne grâce qui vous mettait tout de suite à l'aise, et une simplicité de bon aloi. La cuisine était incomparable, surveillée dans ses moindres détails, du beurre au vin, de l'huile à la soupe, avec des raffinements solides et gais. Ensuite Mirbeau s'installa à Poissy, au clos Saint-Biaise, où le même type d'hospitalité, affectueuse et somptueuse, était réservée à ses quelques préférés, en littérature et en peinture. Finalement il se résigna à Paris, boulevard Delessert, dans le quartier du Trocadéro, et ce fut là qu'en 1900, malgré les divergences politiques, il donna, à je ne sais plus quelle occasion, une fête demeurée célèbre dans nos milieux. Les dreyfusards y coudoyaient les anti-dreyfusards et les conversations politiques étaient rigoureusement interdites. Les plus jolies femmes de la société parisienne, se trouvaient réunies là aux artistes et aux journalistes célèbres des deux clans, avec une certaine prédominance, néanmoins, du côté du Bordereau. Ce fut comme une courte halte pendant la lutte et la réunion la plus brillante, la plus cordiale, à laquelle j'aie jamais assisté. J'avais demandé à tenir le vestiaire, de dix à onze heures, en compagnie d'une charmante
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jeune femme, qui avait revêtu, à cette occasion, un gentil tablier de soubrette. Les invités arrivaient et nous confiaient leurs manteaux (les hommes, leurs chapeaux) avec les plus touchantes recommandations : « Faites attention, c'est une fourrure délicate. Je désire qu'elle ne soit pas froissée.
— Ah, ah, (m'écriais- je d'un ton amer) voilà bien les bourgeois ! Pas froissée ! Ça vous est égal de me froisser, moi pauvre diable, à condition que votre pelure soit indemne. Eh bien, voilà ce que j'en fais! »
Et je précipitais le manteau dans la cage de l'escalier, cependant que ma partenaire, sur son joli genou, aplatissait le haut de forme comme une galette. Stupide et furieux, l'arrivant allait se plaindre à Mirbeau, qui répondait : « C'est un nouveau domestique. Excusez-le, il débarque de son village. Mais quel cœur d'or! »
Ayant aperçu un petit vieillard, du nom de Natanson, qui me demandait un numéro, d'un ton que je jugeai inadmissible, je le pris sous mon bras et l'emportai vers le cabinet de toilette, où je le plongeai dans une baignoire vide, en faisant mine d'ouvrir les robinets. Il poussait de tels cris, et si stridents, qu'on accourut. Je le délivrai et le remis pantelant à sa famille, avec recommandation de l'aller coucher « parce qu'il n'était pas assez sage ». Ensuite je m'attachai comme une teigne à un professeur d'uni-
versité, du nom de Tarbouriech, si j'ai bonne mémoire, à qui je fis, à haute voix, toute sorte de recommandations sur les dangers de la capitale, les mauvaises fréquentations et les maladies qui peuvent en résulter. Le brave garçon ne savait s'il devait se fâcher et cette hésitation donnait, à son visage naïf, un ambigu des plus comiques. La soirée comportait, comme divertissement, un match de boxe entre Huret et moi. Nous nous mîmes en bras de chemise et bientôt nos bras, vigoureux mais las, furent noirs d'un tambourinage réciproque. Mirbeau riait de bon cœur, et ceux qui ne nous servaient pas de tête de turcs riaient aussi. On ne se sépara qu'à cinq heures du matin, après un souper où figurait, en grande quantité, ce que l'on peut manger et boire de meilleur ici-bas. Mais, le lendemain, chacun avait repris ses positions politiques, et la trêve d'un soir n'eut pas d'autres suites.
Mirbeau était un conservateur de tempérament, que la niaiserie de certains salonnards et l'horreur des autorités constituées avaient tourné à l'anarchie. Il détestait les gendarmes, les douaniers, les contrôleurs, les rentiers, les huissiers, les concierges, les domestiques. Il professait qu'un préfet est presque toujours un inverti et un incestueux, et qu'un ministre est, par définition, un voleur. Mais la démocratie lui était odieuse, les hommes de loi et les financiers le faisaient vomir. De sorte qu'il n'avait plus d 'in-
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diligence que pour les enfants, les vagabonds, les très jeunes femmes, cinq ou six peintres et sculpteurs, et les chiens. II avait exécré les juifs et il rageait d'être dans leur camp, où l'avait rejeté violemment sa haine bien conditionnée pour Rochefort, Drumont, Bourget et les officiers de l'Etat- Major. Jamais je n'ai pu obtenir de lui une explication, satisfaisante quant à cette dernière catégorie de hargne, car, au fond, il aimait et préférait la France et ne pouvait ignorer l'importance des grands chefs militaires. C'était, chez lui, puérilisme, préjugé absurde et manque de sens commun. II généralisait aisément, surtout en matière sentimentale. Il suffisait qu'un officier supérieur lui eût marché sur le pied, un jour, sans le faire exprès, pour qu'il prît en grippe les feuilles de chêne. Il commençait par détester quelqu'un d'emblée, puis il cherchait des motifs à son antipathie et, au besoin, en inventait. C'est ainsi que je le taquinais, au sujet de Bourget, et le mettais au défi de justifier ses anathèmes quant à ce contemporain subtil et exquis.
— Sa pose m'exaspère.
— Où diable voyez-vous une pose^ quelconque en Bourget? C'est le plus simple et le plus tranquille des hommes.
— Il croit aux gens du monde.
— C'est un bateau qu'on lui monte. Il n'est pas plus snob que vous et moi.
Mirbeau haussait les épaules, gonflait sa lèvre inférieure en signe de mécontentement et ne répondait plus. Mais, s'il avait rencontré Bourget, il aurait été très capable de s'emballer pour lui et de lui immoler toute la littérature contemporaine et moderne. En 1896, j'eus une fièvre typhoïde terrible, après avoir mangé des huîtres, à Venise, et fus, pendant des semaines, en danger de mort. Mirbeau venait prendre de mes nouvelles chaque jour, et, lors de ma convalescence, s'ingéniait à me distraire de mille façons, avec les attentions d'un frère aîné. Il chérissait ou il exécrait. L'indifférence lui était inconnue. Bien que séparé de lui, depuis, par des abîmes et quelques gouffres, je n'ai jamais cessé d'aimer son ironie, son rire, sa bonté sauvage, son injustice à crier et sa spontanéité étonnante dans le changement. II a écrit des pages étourdissantes, notamment dans Dingo, son chef-d'œuvre; sa conversation improvisée, sans apprêt, valait sa création littéraire, et tous ceux qui l'ont approché garderont, de ses emballements, de ses déballements, de ses outrances, de sa frénésie, tendre ou irritée, un souvenir impérissable. Quel goût, quelle flamme, quelle générosité !
Aux dîners de l'Académie Goncourt (qui commença à fonctionner en 1903), Mirbeau n'était pas, c'est le cas de le dire, dans son assiette. Facilement ombrageux, il était loin de
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certains d'entre nous, d'Huysmans par exemple, dont le tour d'esprit paraissait si différent du sien. Aussi, la plupart du temps, demeurait-il assez silencieux ou se bornait-il à quelques remarques sur la nourriture et les régimes. Quelquefois, à l'occasion d'une plaisanterie, il reprenait son bon rire el se rongeait vivement les doigts en signe de contentement. Je songeais toujours, en le voyant, au vers fameux sur le méli-mélo d'amour et de haine :
Odi et amo. Quomodo id fit, nescio, sed fierî sentio et excrucior.
Quant à l'Affaire elle-même, nous n'en disputâmes, Mirbeau et moi, que deux ou trois fois. Il me sentit irréductible et je compris qu'il était inutile de chercher à le convaincre. Je lui fis seulement observer qu'il avait jusqu'alors détesté l'œuvre et la personne de Zola : « Depuis J'accuse, c'est autre chose », me répondit-il avec franchise. Lors de notre dernière discussion à ce sujet, il me déclara que « nationaliste était pour lui synonyme d'assassin. » Notre controverse en resta là. Mais, lors de nos rencontres, de plus en plus espacées, je sentais qu'il me détestait en proportion de son amitié d'antan et qu'il incriminait mon hérédité languedocienne : « C'est un fanatique de l'enclos de Rey. » Ainsi s'expliquait-il mon aberration de préférer mon pays à
un hébreu, condamné pour trahison par plusieurs tribunaux militaires.
La guerre, qu'il n'avait pas vue venir, dont il niait, comme tant d'autres, la possibilité, fut, pour Mirbeau, une sorte de révélation et un bouleversement profond. Elle réveilla son patriotisme. Il me raconta qu'il avait mis à la porte son secrétaire juif, qui avait émis des doutes sur la possibilité de la victoire. A partir de là, il me manifesta un renouveau d'affection, et mon nationalisme intégral cessa de lui apparaître comme l'appétit du meurtre et du faux. Mes sentiments, à son égard, n'avaient pas varié. Sa mort me causa un réel chagrin. Les êtres qui aiment la vie sont rares, et Mirbeau était de ceux-là. S'il eût eu à son berceau la fée pondération, à quel destin n'eût-il pas pu prétendre! II n'a jamais été, comme doit l'être tout polémiste, « compos sui ». Il est, avec mon cher Gustave Geffroy, — lui aussi dreyfusard passionné et impénitent — le plus sagace critique de couleurs et de formes que j'aie connu, sans doute parce que nos goûts artistiques coïncidaient sur beaucoup de points. Comme eux, j'admire Carrière, Cézanne, Degas, Monet et Rodin. Comme eux, je répugne à l'art officiel ou officieux, qui encombre nos places et nos musées. Comme eux, je salue le classique, l'héritage traditionnel français, dans les impressionistes, jadis honnis, et dans les figures noblement tourmentées du maître