PAUL HERVIEU
Je le jugeai un soir chez la comtesse de Noailles, au temps de l'ignoble campagne républicaine contre les congrégations. Afin de faire sa cour à un député radical qui se trouvait là, Hervieu partit en guerre contre l'obscurantisme des dominicains et des jésuites, avec le style de Homais. La lâcheté est ici-bas ce qui m'écœure le plus. Je le lui fis comprendre, et ne le revis plus que douze ans plus tard, sur le terrain, à distance de pistolet, après qu'il eut pris, contre moi, le parti de son ami, le dramaturge israélite Henry Bernstein. Or, en le visant, sans entrain, (j'aurais été désolé de le blesser) je songeais : « Il croit que je lui en veux à cause de Bernstein. Je lui en veux de sa tirade anticléricale avenue Henri- Martin. »
En 1913, Paul Hervieu fit, à l'Association des Étudiants, un petit topo démocratique à la Lavisse, où il affirmait, entre autres choses, qu'il n'y aurait plus jamais de guerre et qu'une ère nouvelle de paix et de félicité s'ouvrait pour l'humanité. Ce fut une de ses dernières manifestations oratoires, et qui donne la mesure de sa perspicacité. Je le vis, pour la dernière fois, au bout de l'an de Calmette (mars 1915) sur les marches de l'Eglise de Neuilly. Il me parut plus vert que de coutume et assez décomposé. Il mourut peu de temps après. De pareilles destinées sont tristes : petits buts et moyens mesquins.
Dès les premières heures, le clan de Dreyfus
et du Bordereau vit se dresser contre lui Lemaître, Barrés, Coppée et Brunetière, qui représentaient, au moins les trois premiers, à la fois le bon sens et le patriotisme français. Car Brunetière, brave homme et mû, en la circonstance, par un instinct droit, n'avait aucune espèce de jugement. Les arguments, par lesquels il défendait le pays et la religion, étaient les plus propres à rebuter, les plus branlants, les plus vaseux, exposés dans un langage d'un archaïsme absurde et entortillé, qui lui paraissait le fin du fin. Pontife du salon Buloz, le pauvre garçon — auquel les rires de du Bled et de d'Avenel faisaient croire qu'il était spirituel — portait en lui tout l'ennui poussiéreux de la Revue des Deux Mondes. Je disais, dans un méchant jeu de mots : « II a bu l'os. » Cet os lui était resté en travers de l'entendement, bien qu'il fût bavard et prolixe. On ne pouvait dire « il pleut », sans que Ferdinand s'ingéniât aussitôt à démontrer « qu'il ne pleuvait précisément pas, encore qu'une certaine mouillure, adhérente aux objets, dont ce salon, put faire aisément croire qu'il aurait dû pleuvoir ».
— Soit, il ne pleut pas.
— Ah ! pardon, pardon — lançait Ferdinand d'une voix forte, articulée aux tournants de phrases comme avec une cheville de bois — je n'ai pas émis cet avis en ce global. II y faut nuancer et même varier. Qu'est-ce que la pluie?