JULES LEMAITRE
La conjecture, appuyée sur l'expérience, que nous en faisons illico ».
Les assistants se régalaient de ces cornichonneries galantes, avec lesquelles Ferdinand le ratiocineur faisait sa cour timide aux personnes qui tentaient, dans cet austère milieu, un tout petit brin de décolletage. Transporté sur le Forum et dans les âpres détails de l'Affaire, on imagine le succès d'un tel raisonnement. Brunetière était aussi ignorant et enfantin en politique, qu'en polémique et en histoire naturelle, où il était, bien entendu, pour « l'évolution ». Histoire de paraître avancé; II s'occupait même, à l'époque, de concilier cette satanée évolution et la foi. On l'appelait aussi saint Thomas Taquin. Il avait, disait-on, fait pleurer une douairière, à force de la contredire et donné un saignement de nez à un prince de l'Eglise, en s'efforçant de le convertir aux cultuelles. Je le définirais : un apôtre absurde.
Jules Lemaître (qui ne pouvait pas plus sentir Brunetière que je ne pouvais le sentir) était, au contraire, le bon sens ailé, un fils de La Fontaine. Excellent et griffu, ami des petites gens, méfiant vis-à-vis des mondains et des oisifs, saisissant le comique des choses et des êtres comme pas un, lettré de grand style, et cherchant dans les humanités à se consoler des humains, équilibré et indépendant, désarmé vis-à-vis des tapeurs, il me représentait le fin
bourgeois du centre, en qui le rural vit encore. Il était d'un commerce exquis, conciliant au possible, ponctuant ses phrases, incisives et courtes, de petits « oui, oui », « bon, très bien, hein », « c'est cela, oui, c'est cela », qu'il avait l'air de bougonner, en jetant ici et là des regards moqueurs. Quand il était un peu fâché, lesdits regards devenaient verts. II aimait la rêverie, la mélancolie, la nostalgie, sur lesquels je le plaisantais, m'y adonnant fort peu moi-même. Le sacrifice de sa tranquillité et de son effacement volontaire, qu'il fit à son pays, au temps de l'Affaire, me paraît particulièrement méritoire, venant de cet indulgent sceptique. Sans doute notre délicieuse et forte amie Mme de Loynes, à qui l'unissait une ancienne et profonde affection, fut-elle pour beaucoup dans sa détermination héroïque. Mais il y mit aussi du sien, sachant qu'il courait au-devant des injures, des menaces, des remous les plus violents de la passion politique et qu'il renonçait au repos. Parfois il ronchonnait et rechignait, croisant, étendant, décroisant les mains dans un geste familier, rouge d'ennui, puis subitement pâle. Ces moments de dépression duraient peu, et, convaincu de l'utilité de son action, il reprenait courageusement le collier. Quel brave homme!
Cet habitant de Tavers (Loiret) et du XVIIe siècle — qu'il contribua à remettre en honneur — était infiniment scrupuleux. Il ne se serait jamais