JULES LEMAITRE
attelé à une cause injuste ou frelatée. Je suis témoin qu'il étudia et regarda de près le cas de Dreyfus, avant de se décider. Son œil perçant démêla très vite les intrigues politiques et antifrançaises qui se nouaient derrière une comédie de justice et de vérité, à laquelle d'honnêtes gens se laissèrent prendre. Il sentait venir la guerre. Derrière les disputes byzantines sur le « petit bleu » et le « bordereau », il entendait le pas des légions barbares. En même temps, il souffrait des disputes civiles et il n'avait pas le tempérament qui fait, quand l'heure sonne, un dictateur bienfaisant du chef populaire. Il avait une tête solide et clairvoyante, mais il manquait de biceps. Déroulède avait du biceps, mais, en dehors de son patriotisme, manquait de tête, et sa vision politique était d'un gosse. Telle fut la raison profonde de la défaite des patriotes et de l'avantage remporté par l'Antifrance. Dès 1900, je sentis, pour ma part, que nous serions battus et je puis dire que je rageais ferme, car nous devions gagner la partie, ayant tous les atouts dans les mains, sauf les disponibilités de fonds allemands et juifs bien entendu.
Ce qui manquait le plus à Lemaître, c'était de savoir imposer son avis à quelqu'un de son entourage et qu'il aimait bien. Au bout de cinq minutes de discussion, il lâchait pied, comme si l'adhésion sur le fond, sur l'essentiel, emportait du même coup l'adhésion sur les
voies et moyens, d'où dépend le succès. Ceux qui l'approchaient, connaissant ce penchant, en abusaient; tels Syveton et Dausset qui, par ailleurs, reconnaissaient sa supériorité de vues. Mme de Loynes, bien plus solide et habile que lui, rattrapait souvent ces fléchissements; elle n'était malheureusement pas là tout le temps, et son absence au conseil se fit plus d'une fois cruellement sentir. Parmi les jeunes professeurs qui fondèrent la ligue de la Patrie Française, le plus clairvoyant, et jusqu'au génie, le plus désintéressé, et jusqu'au sacrifice, était Henri Vaugeois. Syveton et Dausset, jaloux de sa supériorité, l'éliminèrent, ce qui est fort humain et même banal, et le présentèrent à Lemaître comme un rêveur et un idéaliste. Ce fut un malheur. Vaugeois avait au contraire, mieux que Syveton et Dausset, le sens aigu des réalisations et il ne désirait rien pour lui-même. C'était un homme que brûlait uniquement l'amour de la Patrie et de ses compatriotes. II se représentait concrètement les lignes d'action de la politique, et d'emblée il comprit Maurras.
Si la conjonction de Maurras, de Lemaître et de Vaugeois avait été, en 1899, ce qu'elle fut en 1908, si Maurras avait eu, en 1899, la direction effective de la Patrie Française, le cours des événements eût été profondément modifié, la France l'eût emporté sur l'Antifrance, et nous aurions vraisemblablement évité
la guerre ou, si nous n'avions pu l'éviter, apporté à la guerre une préparation suffisante, qui en eût abrégé le cours. Les événements ne subissent pas cette morne fatalité que proclame la métaphysique boche. Les hommes conduisent les événements, quand ils sont nés conducteurs d'événements. Sans doute Dieu est le maître des hommes. Mais il leur laisse liberté et responsabilité dans le jeu des affaires humaines. Je trouve que, plus les circonstances sont grandes et tragiques, et plus ce partage est sensible. Depuis août 1914, j'en suis transpercé d'un bout de l'âme à l'autre, ainsi que d'une lance lumineuse.
Nous retrouverons Dausset, Syveton, Vaugeois, au moment de la Patrie Française.
Auprès de Lemaître, Coppée, le délicieux, l'ironique, l'adorable Coppée : un visage noble et pur comme son cœur, de mauvaises dents, un charmant sourire, une voix railleuse, ponctuée d'un rire communicatif, un bouillonnement de généreuses indignations, dénuées du sens de l'invective, et qu'il éliminait en vers éloquents et corrects. L'observation du passé, sous toutes ses formes, faisait de lui un détracteur du temps actuel et un admirateur entêté de Bonaparte. Néanmoins, il ne le mettait pas en sentences et en tartines, à la façon de Frédéric . Masson. Les républicains de la Patrie Française redoutaient son cléricalisme, qui lui prêtait un charme e plus; car je ne sépare pas la civilisation
française des grands ordres religieux, bénédictins, dominicains, jésuites, etc. ni du tour d'esprit, subtil, nuancé, compréhensif des misères humaines, indulgent au pécheur repenti, que les clercs ont implanté et propagé dans notre race. L'alluvion latine, l'alluvion cléricale, c'est de ce cher limon que nous sommes pétris. Maurras a exprimé cela à merveille avec une éloquence allant au cœur des raisons — ô Pascal ! — dans la page fameuse : « Je suis romain », qui fait le pont entre la Rome des Césars et celle des Papes. Les religieux qu'il m'a été donné de fréquenter m'ont toujours paru présenter, au plus haut et délicat degré, épurées, les vertus profondes du peuple français, exilées par des décrets monstrueux. En vérité, je me sens clérical par toutes les fibres de mon être et toutes les attaches de ma pensée, et cette tendance est de plus en plus forte, à mesure qu'avançant en âge, je prends une connaissance moins imparfaite des caractères et des tempéraments, ainsi que des conditions de toute société. La Réforme, c'est l'hécatombe. La Révolution, c'est le massacre. Le cléricalisme catholique, c'est la seule société des nations possible et, dans l'être, le fondement de la psychologie véritable.
Ce fut une faute lourde de la Patrie Française que d'avoir honte du cléricalisme et d'accorder ainsi, par avance, un point à ceux qu'elle s'apprêtait à combattre. La politique blanche a
gardé des attaches très profondes avec l'âme nationale et elle inspire des dévouements qu'il est absurde de rebuter ou de négliger. Aux heures critiques — et le dreyfusisme était une heure critique — on peut demander beaucoup à la politique blanche et un peu à la politique rouge. Je ne pense pas qu'il soit impraticable de faire coopérer la politique blanche et la politique rouge au service de la Patrie. Cette vue est celle de notre action présente et elle seule a donné jusqu'ici des résultats. Au lieu que l'exclusion de la politique blanche a régulièrement conduit à la défaite et à l'abattoir les républicains patriotes. Je pense au papa de Marcère, à Godefroy Cavaignac, à Déroulède, à d'autres encore. Comme notre Vaugeois sentait cela, comme il l'exprimait bien! Du reste, chez beaucoup d'entre nous, les deux tendances voisinent. Qu'on me permette de citer mon cas héréditaire. Mon grand-père paternel, Vincent Daudet, était un blanc du Midi. Mon grand-père maternel, Jules Allard, était un bleu de Bretagne, c'est-à-dire un rouge, ami de Barbès. Je suis un blanc, c'est entendu, mais admirateur de la politique étrangère de la Convention et je préfère cent fois un révolutionnaire convaincu, même, surtout en réunion publique, à un libéral. II y a de l'étoffe dans le premier. Il n'y en a pas dans le second. La pire anarchie, c'est l'anarchie molle.
Donc Coppée apparut bientôt comme gênant aux républicains de la Patrie Française. On le lui fit comprendre et il en souffrit. Relégué dans un honorariat mélancolique, il demeura fidèle à l'amitié de Lemaître et au salon de madame de Loynes, que ce demi-lâchage avait indignée. Elle le considérait comme une maladresse et elle le fit véhémentement comprendre à Dausset et à Syveton.
Coppée, au fond, était impérialiste. Il avait beaucoup aimé cette pauvre princesse Mathilde, tout en reconnaissant l'infériorité de sa table et la médiocrité de sa conversation. Il lisait avec ferveur le Mémorial. Le souvenir de Sainte- Hélène lui faisait mal et il détestait pathétiquement Hudson Lowe. Il était indulgent à la mémoire de Napoléon III et de son entourage. Là-dessus, nous ne nous entendions guère; mais nous évitions ce sujet, et, quand nous le reconduisions rue Oudinot, en voiture, ma femme et moi, après le dîner chez ma mère, ou chez madame de Loynes — c'était un rite sacré — je lui concédais volontiers Austerlitz, en l'honneur du soleil, et Marengo, en souvenir du poulet. Au lieu qu'à Vandal, Henry Houssaye et Delafosse — ce que c'est tout de même que les préférences! — j'assénais immédiatement, et pour commencer, Trafalgar, Waterloo, Sedan, et cette unité allemande que respecte passionnément toute démocratie, qu'elle soit parle-
mentaire ou plébiscitaire, avec un entêtement et un aveuglement féroces, homicides, suicidaires.
Coppée s'entendait très bien avec Drumont, bien avec Lemaître, assez bien avec Rochefort. Lemaître s'entendait médiocrement avec Rochefort et assez bien seulement avec Drumont. Rochefort et Drumont étaient comme chien et chat, le premier sceptique et aristo, le second croyant et de sang populaire. Dans les réunions complètes de ces quatre « rois de cailles » comme disait mon père, cela faisait des courants et des froids. La raison prédominait chez Lemaître; un instinct puissant et prophétique en Drumont; Coppée était un sentimental ironique et lyrique; Rochefort suivait son amusement polémique et son bon sens. Lemaître écoutait, concevait, discutait, admettait un argument. Drumont était accessible aux observations comiques, mais le ton élégiaque l'embêtait. Coppée ne s'intéressait aux choses et aux gens que sous l'aspect historique, anecdotique ou littéraire. Il ne raccordait pas la politique générale à la vie. Rochefort n'écoutait personne que lui-même, les enfants, ses sympathies ou antipathies. Il n'était pas très commode, dans ces conditions, de tenir un conseil utile, ou suivi. On se réunissait pour prendre telle ou telle détermination importante. Au bout d'un moment, Rochefort, après quelques « ta ta ta ta, » ou « oui, oui, c'est écœurant mais quelles canailles! » commençait une petite
histoire qui ravissait Coppée. Drumont s'esclaffait : « Ah ! mon ami, c'est prodigieux. Ces gens-là me feront mourir. » Lemaître lui-même, se dissipait — 1 comme il disait — et ensuite s'en confessait ingénument : « Que voulez-vous, madame, chacun de nous en particulier est sérieux, mais, réunis, nous devenons frivoles. Ah! ah! voyons un peu comment Syveton arrangera cela. Hein, n'est-ce pas Syveton? »'
— Certainement, monsieur Lemaître, déclarait Syveton de sa forte voix, en ajustant son monocle dans l'orbite de son œil aigu.
Barrés a joué un grand rôle, mais personnel, dans l'Affaire Dreyfus. C'est un écrivain de génie, un vaillant entre les vaillants, un patriote inspiré. Il n'a pas la vision politique instantanée de Maurras et, tantôt acteur, tantôt observateur, il peut se désintéresser tout à coup prodigieusement de ce qui le passionnait cinq minutes auparavant. En un mot, ses humeurs passent d'abord, ce qui est fréquent chez les hommes de lettres de sa trempe et il n'aime à se contraindre, ni gêner en rien. C'est, hélas! aussi un peu mon défaut, ce qui me permet de le déceler très vite chez autrui. Maurras, sans avoir dîné, sans avoir commencé son article, recevra très bien, sur le coup de neuf heures du soir, et écoutera religieusement, un raseur qui lui apporte, parmi cinquante nunus, un renseignement intéressant ou précis. Alors que Barrés ou moi enverrons ce