‹ Au temps de JudasChapitre 30 sur 69 · MAURICE BARRÉS · texte numérisé non relu

MAURICE BARRÉS

même type au diable. Barrés n'est pas patient. Il renonce tout de suite à convaincre un imbécile ou un simple serin, qui se croit intelligent, et qui lui en veut de ce renoncement. Enfin il va, en courant, au bout des raisonnements et des chances, avec une rapidité pessimiste, et il préfère considérer comme impossible et irréalisable une chose que son esprit lui représente comme difficile. Rien à faire à cela.

Je ne connais qu'une personne ayant plus d'esprit que lui dans la conversation et la spontanéité : c'est Monseigneur le duc d'Orléans, chez qui cette perception ironique, active et subite, du fonds et du tréfonds des personnes et des circonstances est évidemment un legs de Henri IV. Mais, alors que cette verve inouïe (dans laquelle l'amertume de l'exil fait de saisissantes coulées) est dynamique et propulsive chez ce Prince des Princes, elle est statique et contemplative chez Barres. Le duc d'Orléans vous donne envie de courir, de vous dévouer, de vous battre pour lui, de manger et de boire. Barrés vous donne envie de vous asseoir, pour réfléchir un peu à tout ça, et de vous tourner les pouces, en riant ou maugréant, selon l'heure.

Barrés, depuis ses vingt-cinq ans, a mariné dans les assemblées, mais en les méprisant à un tel point (vu sa supériorité intellectuelle) qu'il y a eu en somme peu d'action. Clemenceau, qui appartient à la génération antérieure,

s'est davantage intéressé à la partie et il y a acquis une réelle maîtrise. C'est le joueur de boules qui calcule ses coups et qui a plus d'un tour dans son sac. A la Chambre comme au Sénat, même quand il fut rejeté par le suffrage universel — par le « phoque », comme disait Alphonse Daudet — , il eut toujours des amis fervents et une action indiscutable. Cette influence parlementaire n'est pas négligeable, principalement vis-à-vis de la magistrature, qui est le point le plus faible et le plus malléable du régime. Jamais la cour de Cassation ne se serait prononcée pour Dreyfus, après l'acceptation significative de la grâce, et avec la scandaleuse partialité dont elle a fait preuve, allant jusqu'à falsifier et truquer la loi, si elle ne s'était sentie appuyée par les clans républicains de la Chambre et du Sénat, depuis Clemenceau jusqu'à Jaurès.

Les deux mainteneurs du souvenir de l'arrachement alsacien-lorrain et de l'idée de revanche, Nlme Edmond Adam et Paul Déroulède, se rangèrent naturellement, dès le début de l'Affaire, parmi les antidreyfusards les plus déterminés. Ils virent tout de suite, l'un et l'autre, que cette crise annonçait une nouvelle agression allemande et une guerre intestine de forme religieuse. Ils battirent le rappel des bonnes volontés, Mme Adam, au centre de la société parisienne et dans les milieux politiques et diplomatiques, Paul Déroulède sur le Forum. Mais d'une part,

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