‹ Au temps de JudasChapitre 33 sur 69 · ALFRED NAQUET · texte numérisé non relu

ALFRED NAQUET

mulation de la bosse, qui donnait envie de le tuer et de le piétiner. Quand l'accès le prenait en mangeant, sa bouchée sautait, en miettes de couleur, hors de sa gueule, encloutée de dents longues et jaunes comme celles du chameau. Ces miettes s'incrustaient dans la barbasse, où il allait les repêcher avec des ongles jaunes et crochus de peseur d'or. Là-dessus Lockroy partait à son tour, faisait tourner autour de l'index la ganse noire de son lorgnon et l'on sentait qu'il riait autant de la hideur effroyable de Naquet que de ce dont Naquet avait ri. J'ai toujours regretté que Goya n'assistât pas à ces petites séances. Il en eût tiré un fameux « caprice » !

Naquet fut successivement radical, boulangiste, socialiste et anarchiste. En somme, il appartenait au drapeau noir et n'avait de goût que pour le néant. Cette idée-image de l'inutilité et de l'horreur de tout avait chez lui force sexuelle. Elle faisait l'impression d'une libido. Ce damné en promenade terrestre n'a pas réalisé ici-bas le millième du mal qu'il eût souhaité d'y accomplir. J'ai toujours cru que son goût très réel de la chimie — où il excellait — était lié à une recherche d'une substance capable d'anéantir le genre humain, d'une sorte de pierre exterminale. Aussi le dreyfusisme fut-il pour lui une machine à dynamiter la société. Vers la fin, il prêchait le désarmement de la France en face de

l'Allemagne armée, annonçant qu'une gloire immortelle ressortirait, pour notre pays, de sa crucifixion par les Boches. Ce vœu sacrilège a bien failli être exaucé. Quel échappé du Sabbat, ce Naquet !

Catulle Mendès, lyrique et salace, personnage du Satyricon, était au contraire un type d'hébreu assimilé. Au parisianisme d'Henri Heine, panaché de maisons de rendez-vous, inconnues à l'auteur de Reisebilder et amant de Malthide, il joignait le jargon du parnassien et la passion des apéritifs. Je l'ai connu beau, mais déjà luisant et répandant une odeur de colle : puis moins beau; puis énorme et cacatoésien, dans un paletot vert semé de taches, d'où sortaient, au soir tombant, des aphorismes essoufflés, des remarques subtiles et des hoquets au porto et à l'éther. Le comble de sa sympathie consistait à vous prendre par le bras et à vous parler de Wagner, de Dierx ou de Villiers de l'Isle Adam, sur un ton extrêmement confidentiel. Mais, en 1 899, quelques jours avant le procès de Rennes, sur la place du Carrousel ensoleillée, à deux pas de l'invraisemblable croquenbouche qu'est le monument du borgne sonore Gambetta, j'aperçus venir à moi Mendès, semblable à un vieux ballon de foot-ball, que surmontait, sur une touffe de cheveux jadis blonds, un chapeau en cône tronqué jaune, dit « cronstadt ».

— Ah, ah, mon petit Daudet, vous êtes natio-

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