CATULLE MENDÈS
naliste. Ce que j'ai à vous dire est très important. C'est la genèse de toute l'Affaire.
Ce fils des Dieux — comme l'appelait le bon Théodore de Banville — sortait de table et puait cette fois le clos Vougeot, associé au marc. Absorbé dans l'analyse de son fumet, je ne perçus d'abord que des phrases indistinctes, concernant un plan universel — dont Mendès était détenteur, — auquel se rattachait le procès Dreyfus, parodie sacrilège de la Passion. L'érotique poivrot ne manquait pas d'éloquence, son érudition était vaste et bizarre, si bien qu'au bout d'un quart d'heure je finis par m'intéresser au prodigieux capharnaum qu'était ce cerveau •en rumeur. Selon lui, Dreyfus était coupable, mais sans le savoir, à la façon d'un somnambule, dirigé de loin, du fond des siècles, par une prophétie qui l'aimantait. Quant à Esterhazy, c'était le Dreyfus des antisémites, un personnage enchanté lui aussi, inconsciemment coupable en miroir. D'où la ressemblance des deux écritures. De même qu'il arrive que deux obus se rencontrent et éclatent en l'air, l'Affaire Dreyfus était, d'après Mendès, le résultat de la rencontre, du heurt des deux prophéties l'une issue de je ne sais quel écrivain juif, l'autre de Nostradamus. Ainsi raconté, c'est idiot. Mais l'auteur de la Reine Fiammette y mettait une verve, une ingéniosité, une subtilité et une passion, qui firent tourner la journée de telle sorte que, l'heure du
dîner arrivant, nous trouva encore place du Carrousel, sans que Gambetta eût bougé.
— Ah ! ah ! voici qui est curieux, me dit Mendès en secouant sa crinière déplumée, j'ai découvert, rue de Port-Mahon, un restaurant prodigieux, où l'on fait la goulach (plat hongrois) comme nulle part ailleurs. Venez avec moi.
Une de ses nombreuses petites amies jolie comme un cœur, l'attendait là, lisant distraitement la carte : « Bonsoir, mon enfant, fit Mendès. Garçon, apportez-moi un porto. » Après celui-là, il en but un autre, puis un troisième, tira de sa poche un paquet d'épreuves et commença à les corriger sur un coin de table, cependant que la jeune femme bâillait et que j'avais bien envie de m'en aller. Mais voilà que, tout à coup, la tête chevelue de Mendès oscille, s'incline sur son pardessus, et le « fils, des Dieux » s'endort comme un enfant, un sourire béat noyé dans la graisse flasque de ses méplats.
Mendès refusa de prendre parti dans la grande querelle, ayant pour principe que seule la littérature importe et que les autres disputes, politiques ou religieuses, sont sans intérêt. Le pli professionnel et l'amour des lettres lui tenaient lieu de vertus. Rarement humain, hanté de quelques nobles rêves, fut aussi prompt à s'animaliser. Ce contraste faisait de sa personne quelque chose d'imprévu, de disparate, d'aventuré, une proie pour l'accident ou le suicide. Ce fut l'acci-
MARCEL SCHWOB
dent qui arriva. Il mourut broyé par un train, contre la paroi d'un tunnel, la nuit, rentrant chez lui en banlieue, après un bon dîner, sans doute trop bon.
J'ai connu, et même intimement, un israélite fort supérieur à lui par le sens de l'honneur, de la dignité et l'élévation de l'esprit : Marcel Schwob, l'auteur du Livre de Mortelle, de Cœur Double, du Roi au Masque d'or et de remarquables travaux sur Villon et le monde et l'argot des compagnons de la Coquille. J'aimais beaucoup Marcel Schwob; l'Affaire nous a séparés et il a disparu de ce monde prématurément, après une cruelle maladie, sans que j'aie pu, une dernière fois, lui serrer la main.
Schwob était laid, de visage glabre, avec des yeux clairs magnifiques. Son érudition était immense et rejointe à la vie par les détours et applications les plus pittoresques, les plus justes. Nous avons retrouvé ensemble Rembrandt, un soir d'été, dans une taverne d'Amsterdam; une autre fois Quincey et Dickens, marchant bras dessus bras dessous, à Londres, dans le Strand. Histoire, linguistique, poésie, prose, astrologie, chimie, critique, anglais, allemand, grec, latin, italien, espagnol, hébreu, Schwob animait, agitait, ordonnait, reconstituait, associait toutes ces connaissances, dans son immense et précise fantaisie. Il évoquait les capitaines d'aventures, avec la justesse de Quicherat et la verve de Cer-
vantés. II décrivait aussi éloquemment les mœurs des souteneurs et des prostituées, dans le panier de crabes des faubourgs, que celles des savants du XVIe siècle ou des conquistadors espagnols. Avec cela un goût parfait, jamais un faux pas, ni une surcharge. Toute sa morale se ramenait à la pitié, qu'il appliquait indistinctement aux criminels et aux saints, aux traîtres et aux héros. Comme, après un séjour en Angleterre, il m'accompagnait à Charing Cross, il remit cinq louis d'or, sur dix qu'il avait dans sa poche, à une fille hâve et dépenaillée, mais souple et de chair blanche, qui lui rappela la petite Anne, des Confessions d'un mangeur dopium. Il se fâcha parce que je lui dis que cette offrande à un souvenir littéraire était disproportionnée. D'ailleurs il avait très mauvais caractère et boudait même à table, invité à dîner chez des gens qu'il connaissait à peine. Je l'ai vu moucher des notaires, des académiciens et des hommes du monde, comme de simples chandelles de suif. Invité chez Georges Hugo et sa femme à Guernesey — où l'hospitalité était la plus large et douce que j'aie connue — il empoignait les autres invités et leur prouvait, en cinq secs, qu'ils étaient des ignorants et des serins. Il en résultait des scènes inénarrables, que Georges arrangeait de son mieux, avec ce tact souverain et nuancé qui le caractérise. Quand il se mettait en habit — en fr... fr... frac, disait notre Mariéton — il fichait dans
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sa cravate noire, pour faire plus élégant, une épingle de perle qui lui venait de famille et que ses hochements de tête et dénégations faisaient scintiller. Affligé d'une infirmité intestinale, il demeurait, pendant des heures, enfermé dans les water-closets, ce qui jette toujours quelque perturbation dans une villégiature. Mais il en sortait apaisé, ravi, et plus éloquent et sagace que jamais.
Quand je fis sa connaissance, il écrivait à l'Echo de Paris et vivait chichement, dans une petite chambre sise au second étage et demi du 2 de la rue de l'Université, au-dessus de mon condisciple, le Dr Henri Meige. La pauvreté ne lui pesait pas et il s'arrangeait toujours pour faire délicatement la charité à plus pauvre que lui. C'est dans cette espèce de soupente sordide, que j'ai rencontré pour la première fois Jules Renard, qui venait d'écrire ses Sourires pinces, Maurice Pottecher, qui venait de publier La Peine de V esprit, et cette géniale artiste, Camille Claudel, sœur de Paul Claudel, dont Marcel célébrait partout l'extraordinaire puissance de conception et de réalisation plastiques. Que de bonnes heures passées là — j'avais vingt-quatre ans, je venais de publier les Morticoles — dans un état de griserie mentale qu'a dépeint Renan, sous le nom d'encéphalite, et qui est celui des jeunes gens Imaginatifs et laborieux! Jules Renard, artiste rare, front bombé, voix paysanne, œil aigu,
n'était ni bienveillant, ni philosophe, certes, ni éloquent. Mais sa pointe caustique avait de la saveur et a tracé, d'une écriture sèche, quelques remarques impérissables. Il était envieux de Barres, dont la jeune gloire montait à l'horizon avec le Jardin de Bérénice, ce délicieux bouquet sensitivo-intellectuel. Schwob n'était jaloux de personne, faisait valoir tous ses amis et cherchait partout des talents et des mérites ignorés. C'était une noble et généreuse nature.
Il fut happé par le dreyfusisme, comme la barque d'épices par le Maèlstrom. Je me suis souvent demandé à quelle affinité ethnique profonde, à quel mystérieux appel de la race avait correspondu cette fureur dreyfusienne, qui le sépara de moi et de plusieurs de ses meilleurs amis. La dernière fois que je le vis, après une séparation de plusieurs années, il avait à son chevet les portraits de Dreyfus et de Picquart. Nous n'échangeâmes que des propos insignifiants et notre séparation, cette fois, fut définitive. Or, Schwob est certainement l'homme du monde à qui j'ai entendu dire le plus de mal de ceux qu'il appelait « les Lévy » et proférer le plus de menaces contre la haute banque juive. Il avait raison : le cœur de l'homme est double et, quelle que soit sa personnalité, son ascendance ne cesse de crier et d'agir en lui.
En politique, Schwob était anarchiste comme nous l'étions tous alors plus ou moins, dans le
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désarroi général des esprits même cultivés, dans la déception, déjà fertile en scandales, du parlementarisme. Avec cette différence que j'étais demeuré ardemment patriote et que la patrie ne représentait, pour Marcel, rien de bien distinct ni de bien émouvant. Certes il aimait la langue française, qu'il écrivait si bien. Mais comme. un enfant parmi d'autres enfants. Elle n'était pas son enfant. Car si la langue nous forme, nous la faisons aussi, avec la collaboration permanente de nos ascendants. La langue est un produit de la mémoire héréditaire, fécondée par la circonstance et l'expérience personnelle. L'allemand, l'anglais, le latin, le grec, n'avaient pas plus de secrets pour Schwob que le français. Je crois qu'une des causes profondes de l'état d'esprit anarchique est le peu d'adhérence de l'homme à son langage, le manque de communion, intime et constante, avec son verbe national. Donc, Marcel admirait les compagnons libertaires — comme on disait alors — et, le jour de l'assassinat de Carnot, tombant à Champ rosay parmi de braves gens consternés, il éprouva le besoin de faire l'apologie de Caserio et de son crime. Ce fut un beau scandale. Mon père, qui aimait Schwob et était indulgent à toutes ses fantaisies, ne savait comment l'excuser; cependant que, soufflant et rageur, il foudroyait du regard Frédéric Masson et la chère Mme Dardoize. Je ne me rappelle pas si Edmond de Goncourt, qui
était également présent, a noté cette dispute baroque dans son journal. J'avais légèrement honte de mon ami; non que je regrettasse beaucoup Carnot; mais cette ferveur pour un assassin me semblait primaire, nigaude et au-dessous de notre âge et de notre compréhension. Je le dis à l'apologiste de Caserio et il en résulta une fâcherie de quinze jours.
J'ai déjà raconté que, fort peu agréable physiquement, Schwob était sentimental, romanesque, Don Quichotte en diable et, sur le chapitre femme, plutôt comique. II s'imaginait que le charme intellectuel, qu'il avait grand, est essentiel et déterminant auprès d'une jolie personne, et qu'on lui prend le cœur avec une lecture de Browning ou de Nietzsche. Mais non : la jolie personne écoute avec plaisir la lecture — un plaisir distrait, comme elles font toutes — puis court rejoindre son flirt, son amoureux, ou son mari, ou son amant, en riant de la naïve prétention et des illusions du lecteur. Il en résultait des scènes falotes du pauvre Marcel, des départs furibonds, suivis de retours et d'explications de caractère, qui lui avaient fait une célébrité bouffe dans notre milieu, où foisonnaient les beautés les plus délicates. Car, sans flatter mes contemporaines, je puis bien constater qu'il y a eu à Paris, de 1 885 à 1 900 et au delà, dans les bals, dîners et réunions Hugo, Lockroy, Ménard Dorian, Charcot, Massenet, Charpentier, Ed-