‹ Au temps de JudasChapitre 35 sur 69 · BERNARD LAZARE · texte numérisé non relu

BERNARD LAZARE

mond Adam, Daudet, etc.. une flambée de nymphes merveilleuses, spirituelles, délicieuses, et d'une grâce qui faisait pousser à mon père, au « vieux père » comme nous l'appelions par antiphrase, en raison même de sa jeunesse, des cris d'admiration. Oui, dans cette sombre et funeste politique républicaine et radicale, qui montait vers le grand orage, fleurissaient des roses et des roses, blondes, brunes, en boutons, épanouies, dont l'atmosphère était grisante. Sans doute en fut-il de même, à cette époque, dans d'autres cercles sociaux. Mais ici le coudoiement quotidien des artistes, des poètes, des littérateurs, des critiques et des savants les plus illustres diffusait, sur la beauté physique des jeunes filles et des femmes, une émanation intellectuelle, comparable à une coulée de paillettes étincelantes dans une longue chevelure noire. Certaines mères, aussi jeunes et pimpantes que leurs filles, transportaient notre Schwob d'enthousiasme et il se flattait de les conquérir, sans aucun artifice galant. Cela faisait le bonheur de toutes et de tous.

Je n'ai fait qu'apercevoir Bernard Lazare, juif messianique, qui a lancé positivement l'affaire Dreyfus et mis en mouvement le Tombereau nocturne à Zola. Mais, dans ces deux ou trois rencontres, ce maléficieux promoteur m'a laissé un souvenir impérissable. Il était grand et gros, de visage plat, un monocle dans son œil

faux. La première fois, il se trouvait chez un libraire du boulevard, en compagnie de son coreligionnaire Lucien Miihlfeïd, (en français Champmoulin). Celui-ci, dont le visage grignoté trahissait une constipation opiniâtre, fit la gaffe de me présenter ce Lazare, qui venait de me consacrer un éreintement soigné, mais insignifiant, dans je ne sais quel petit torchon. Il en résulta un froid double, centripète et centrifuge, du Lazare Bernardé vers moi et de moi vers le Bernard Lazaré. Dans ce froid, réellement impressionnant, Miihlfeïd troublé jeta quelques compliments doubles, qui sautaient gauchement, pareils à des crapauds sur une poêle. Une autre fois, nous dînâmes, le Lazare et moi, à deux tables voisines, au bar du Journal, de telle façon que nos dos se touchaient. Rien ne m'ôte l'appétit, sans cela...

Eugène Mayer, directeur de la Lanterne, était anticlérical dans la religion des autres et consacrait un numéro de sa feuille, sur deux.aux «monstres en soutane ». En outre il aimait l'Allemagne et il avait écrit, surl'album d'une petite amie boche les vers suivants, que ma mémoire a retenus :

Si jadis et d'un air malin

Nous avons dit un jour « à Berlin ».

Qu'importe !

Oublions ce triste incident.

Qu'en ses profondeurs le néant.

L'emporte.

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