‹ Au temps de JudasChapitre 46 sur 69 · PAUL MÉNARD · texte numérisé non relu

PAUL MÉNARD

Je cessai de fréquenter le milieu Ménard, quand il devint carrément la forteresse de Picquart (Marie- Georges) et du dreyfusisme et le centre géométrique de toute la tactique antinationale. Mais j'ai continué à me renseigner sur ses avatars. Il passa bientôt du radicalisme au socialisme révolutionnaire et, après la mort du maître de maison, servit de ralliement aux unifiés et aux aspirants bolchevistes. Le virus dreyfusien, en d'autres termes, continua d'y agir intensément et conformément aux prémisses. Une logique rigoureuse procède aux phénomènes de décomposition politique.

Rajeunie par la contrainte du service militaire obligatoire, la vieille haine démocratique, à l'endroit de la discipline imposée et des chefs de l'armée, trouva ainsi un débouché nouveau dans l'Affaire. Elle rejoignit, par une pente naturelle, le sentiment anticlérical, connexe au régime républicain et qui n'avait été refoulé qu'en apparence par les déclarations conciliantes de Spùller, préconisant ce qu'il appelait « l'esprit nouveau ». Pendant quatorze ans (1897 à 1911), jusqu'au coup de tonnerre d'Agadir, qui nous annonçait la tempête de sang, dans les feuilles quotidiennes, dans les assemblées, dans les officines et salons du régime, sur tous les tons, sous toutes les formes, fut dénoncée l'alliance fameuse « du sabre et du goupillon ». La grande pensée de Waldeck, concrétisant, réunissant et codifiant

toutes les insanités ambiantes, les associant aux rancunes ethniques et religieuses, fut de rendre les jésuites, les dominicains, les franciscains, etc.. responsables du peu d'empressement du public français à admettre l'innocence et la canonisation d'Alfred Dreyfus. La grande malice du même Waldeck fut d'appeler les chefs socialistes à cette curée civile et religieuse, comme auxiliaires et comme protecteurs. Il feignit ensuite de désavouer Combes, qui perfectionna la méthode et la poussa, par l'effroyable André-des- fiches, jusqu'à la décomposition du commandement français. Mais il avait ouvert les voies et ce qui arriva était dans ses vœux. Hoc erat in votis. De toutes les corruptions intellectuelles, la plus dangereuse pour les sociétés est assurément celle de l'esprit juridique, parce qu'elle donne aux pires exactions une apparence froidement légale. C'est alors le juge qui, de ses propres mains, ouvre la cité aux incendiaires, cependant qu'il paralyse les pompiers.

Le type de ces juges fut précisément le procureur général Manuel Baudouin, auquel j'eus affaire une fois dans ma vie, à l'occasion d'un divorce, alors qu'il était président du Tribunal civil de la Seine. L'heure que je passai dans son cabinet, il y a de cela vingt-cinq ans, est demeurée présente à ma mémoire, comme si elle y était gravée à l'eau- forte. Ce magistrat était petit, brun, barbu, avec la voix fuyante et des regards

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