MANUEL BAUDOUIN
perçants. Il émanait de lui une fourberie naturelle, aiguisée par l'ambition, qui lui composait une personnalité tragique. Cependant qu'il me roulait dans la farine grise de ses protestations et de ses mensonges, je l'imaginais dans le rôle de Tartufe, du vrai Tartufe, lequel est, comme chacun sait, non un faux dévot, mais un chatfourré, connaissant ses codes sur le bout du doigt et les tournant au mieux de ses intérêts. L'onctueux farceur voulait me faire dire exactement le contraire de ce que je disais en réalité et il résumait mes paroles à contre-sens, avec un doigt qui explique sa rapide ascension vers les plus hauts honneurs. Le gouvernement républicain n'a pas beaucoup d'idées dans la tête. Néanmoins, il est exactement renseigné sur la cote de servilité de ses magistrats, considérés par lui comme des préfets à peine moins souples, et il les place, en conséquence, sur les cases où ils sont susceptibles de rendre des services au lieu d'arrêts. Le procureur Manuel Baudouin a réalisé ce prodige de dégoûter, par son zèle dreyfusien, jusqu'à Reinach, qui lui a consacré, dans son « histoâre », quelques lignes d'une extrême rosserie. Il nous le montre se hâtant « de rejoindre la petite troupe victorieuse » des lave-Dreyfus de la première heure.
Les emplois successifs que remplit un Baudouin deviennent ainsi les degrés dorés de son assouplissement, de son asservissement aux puis-
sants du jour. Ils savent qu'ils peuvent compter sur lui; qu'il les comprendra à demi-mot, qu'il devinera leurs désirs politiques et mettra tout en œuvre afin de les réaliser. Un haut juge qui n'exige pas un ordre écrit, ni même un ordre oral, pour combler les vœux illégaux de son ministre ou du président du Conseil, quelle aubaine! Tel se présentait, au jeune observateur que j'étais alors, Manuel Baudouin, replié, ramassé dans son fauteuil de président du Tribunal civil, pour bondir de là bien plus haut.
Une des principales fables imaginées par le syndicat de Dreyfus, de Waldeck- Rousseau, de Galliffet et de Jaurès, fut celle du père Du Lac, inspirateur de l'Etat- Major. Il y en eut beaucoup d'autres, dont l'histoire anecdotique et politique remplirait une douzaine de volumes. Mais celle-ci fut une des plus bêtes, partant des plus agissantes en démocratie.
Le père Du Lac, que je n'ai fait qu'entrevoir une fois, dans le cabinet de travail de mon père, où il avait été amené par Drumont, était un jésuite fin et lettré, de tendances modérées, d'une extrême obligeance, cher à tous ses amis. Un véritable homme de bien. Ardemment patriote il était lié, de longue date, avec l'auteur de la France Juive, dont il pressentait le génie, sans partager toutes ses idées. En outre, il avait eu comme élève un certain nombre d'officiers supérieurs. Il n'en fallut pas davantage pour le dési-