LE PÈRE DU LAC
gner à l'imagination haineuse des quelques politiciens français, entrés au service de lajuiverie entre 1897 et 1906. Il ne se passait pas de jour qu'un article, injuriant ou flétrissant le père Du Lac, le comparant au Rodin d'Eugène Siie, ne parût dans la presse dreyfusienne. C'était une scie, mais montée par des gens habiles et qui voulaient détourner, sur « les hommes noirs » des chansons de Béranger, les colères accumulées dans le peuple par les financiers et usuriers d'Israël. Cette substitution de personnes est une des raisons cachées de la virulence des agressions dirigées contre la religion traditionnelle de la quasi unanimité des Français. A partir de ce moment, quand Drumont parla de Rothschild on lui répondit « père Du Lac ». Le cri impie « sus aux casernes » s'accompagna du cri « sus au couvents »..
Ces clameurs antinationales, et qui devaient bientôt se traduire en actes funestes, ne montaient pas de la tourbe, des « esclaves ivres » de Gambetta, vers les pouvoirs publics. Elles descendaient de ces pouvoirs publics et des juristes du régime, ainsi que de certains salons républicains, juifs, libéraux et conservateurs, vers les esclaves ivres. On le vit bien, lors d'une commémoration de la mémoire d'Etienne Dolet, organisée autour de sa statue, boulevard Saint-Germain, en pleine crise dreyfusienne, et que présida le bonhomme Emile Loubet. Devant « ce
premier magistrat de la République » défilèrent, en chantant l'Internationale et la Carmagnole, des bandes non d'ouvriers, mais d'apaches, porteurs de drapeaux rouges et noirs. Du moment qu'il s'agissait de sauver Dreyfus, le régime acceptait tous les concours et il eût accepté au besoin de faire flamber Paris, comme au temps de la Commune, pourvu que brûlât, avec Paris, le jugement de Rennes. Etat d'esprit fort singulier, qui apparaît aujourd'hui comme une insanité incroyable des dirigeants de l'époque, qui s'explique par leur haine et leur terreur de ces chefs militaires qu'ils molestaient, de ces prêtres et de ces moines qu'ils persécutaient.
Nul doute que la politique et la diplomatie allemandes n'aient vu ce mouvement d'un œil favorable. En 1894, au moment de l'arrestation de Dreyfus, le cabinet de Guillaume II avait montré les dents, n'admettant pas que le général Mercier eût l'audace de contrecarrer l'espionnage pratiqué par les attachés militaires boches notamment par le fameux Schwartzkoppen.
Mais, à mesure que les hommes politiques républicains, à l'appel deScheurer-Kestner, de Ranc et de Reinach, de Zola et de Jaurès, rejoignaient la cause juive et antinationale, l'Allemagne déraidissait son visage et assouplissait le gantelet dont elle nous souffletait périodiquement. Le ministère Waldeck, héritier de la grande pensée d'Hanotaux, marqua une déférence particulière
à Guillaume II, avec lequel l'homme aux yeux de poisson mort se rencontra dans les fjords de Norvège, sur le yacht du chocolatier 'Menier. La comtesse Grefïulhe, personnalité quasi officielle, accompagnée de son parent M. Pochet de Tinan, fit tout exprès le voyage de Berlin pour recueillir, sur les lèvres de l'empereur, l'affirmation de l'innocence de Dreyfus. Vers la même époque, la finance juive de Paris et la finance allemande de Berlin et de Dresde commencèrent concurremment, dans les journaux et les milieux parlementaires français, une campagne destinée à introduire à notre cote les valeurs d'Etat germaniques.
La finance allemande et la juiverie cosmopolite, cherchant une organisation politique française susceptible de les seconder dans leurs desseins, rencontrèrent naturellement la francmaçonnerie. Je ne sais pas si cette dernière est d'origine diabolique, comme le croient les bonnes gens; mais ce que je sais, c'est qu'elle sert encore maintenant (bien que vermoulue et déconsidérée), de soubassement administratif à l'Etat républicain. Elle est une institution qui dure, à travers l'éboulement successif des hommes et des partis. Ses parlotes, ses congrès, son cérémonial, ses ennuyeux journaux, son rite niais, sont autant de points de ralliement pour tous ces sous-politiciens — « sous-vétérinaires » de Gambetta — dont l'ambition grignote le
budget et dont la sottise contamine la masse électorale. Les directeurs de la politique démocratique ne se vantent plus guère de leur affiliation ou de leur soumission aux loges. 'Mais, dans les circonstances graves, ou tous les quatre ans, en temps d'urnes et de programmes, cette affiliation les seconde et les appuie. Ceci me paraît indiscutable.
Or, de 1871 à 1896 (reyue de Bétheny), la franc-maçonnerie, bien qu'hostile en principe au pouvoir et même au devoir militaire, avait concentré son tir sur le clergé catholique, sur l'enseignement libre et s'était à peu près abstenue, au moins publiquement, d'attaquer l'armée. La génération républicaine de Gambetta et de son groupe, encore agissante et influente, recommandait, sur ce point, la plus grande prudence, car on ignorait au juste les intentions de l'Allemagne, en dépit des sourires espacés de Guillaume II. Mais on m'a affirmé qu'à cette revue de Bétheny, de 1896, l'attitude magnifique de nos chefs et soldats et les progrès de l'armement inquiétèrent les attachés militaires boches, en même temps que les politiciens humanitaires, qui assistaient à la cérémonie. Un rapport, transmis au cabinet de l'empereur, amena, chez celui-ci, la décision de sauter sur l'occasion la plus prochaine de fausser, sinon de briser dans nos mains, l'outil de la Revanche. Cependant que couraient, dans les loges, des bruits mena-
çants sur la possibilité d'un nouveau boulangisme, déchaîné par le président Félix Faure, lequel méritera plutôt, dans l'histoire, le nom d'Infélix Faure, car, franchement, il n'eut pas de veine.
Ces mauvaises dispositions, à l'endroit du militarisme, furent encore augmentées, deux ans et demi plus tard, par l'enthousiasme que suscitèrent, dans les masses populaires, la mission et la personne du capitaine Marchand. Il faut avoir vu, sur les boulevards, les femmes jeter des bouquets de violettes au calme héros de Fachoda pour comprendre que ce fier soldat (républicain d'ailleurs et respectueux du pouvoir établi) entraînait alors tous les cœurs. S'il s'était installé tranquillement à l'Elysée, au milieu des acclamations, que serait-il advenu?... Nous aurions, en tout cas, évité Loubet, Fallières, c'est-à-dire quatorze ans d'affaissement et de démantèlement national. Si nous n'avions évité la guerre, elle eût duré moins longtemps, car la préparation (à laquelle Marchand attachait une grande importance), n'eût pas été si lamentablement entravée. Elle eût duré moins longtemps, par suite elle eût été moins meurtrière. Mais j'ai déjà expliqué qu'il ne faut pas compter sur la formation militaire (où la discipline est la base), pour l'exécution d'un coup d'£tat, même facile et tout cuit. Le colonel ou le général le plus intelligent considérera toujours que la légalité,
issue de l'insurrection révolutionnaire, est supérieure à tout, et même au salut du pays. Les quelques exceptions à cette règle portent sur des tempéraments tels que Bonaparte, chez qui l'ambition politique doublait et primait souvent le chef d'armées.
En outre, ces grands soldats, si clairvoyants dans leur art, si entreprenants, si hardis, deviennent aisément timides et déconcertés devant un président du conseil, un ministre, un homme d'assemblée et de couloir. Ce contraste m'a toujours rempli de stupeur. L'Affaire Dreyfus en a fourni des preuves par dizaines. On se demande comment tant de braves gens, couverts de galons et d'étoiles, de conscience droite et d'esprit clair, se sont laissés, pendant neuf ans (1897-1906), brimer par un ramassis de politiciens tels queWaldeck, Ranc, Scheurer-Kestner,Reinach, Combes, Pelletan, etc.. Il a fallu que ce fût un simple pékin, Gabriel Syveton, qui flanquât une paire de claques à André ! Drumont n'en revenait pas.
Ceci nous ramène à l'affaire des fiches maçonniques... et allemandes, dont nous voyons seulement aujourd'hui toute l'ampleur. Le schéma en est très simple, et même enfantin.
1° L'Allemagne, préparant la guerre, avait besoin de renseignements précis sur nos officiers d'état-major et de troupe, sur leur valeur technique, leur situation de fortune, leurs qualités de commandement, etc.