LES FRÈRES REINACH
de son protégé, chez les Gustave Dreyfus, boulevard Malesherbes, il y a de cela vingtsept ans, en raccompagnant une dame décolletée à sa petite chaise dorée, après une contredanse. C'était quelque chose! On cherchait instinctivement le cocotier.
Quand on parlait à Drumont de Joseph Reinach, il répondait en riant, derrière sa barbe et ses lunettes : « Mon ami, c'est un homme fabuleux. Il décourage l'invective. Il y en a trop! » Cependant, en caricature, Forain, et Caran d'Ache surtout, l'ont remarquablement bien attrapé.
Il a un frère, du nom de Théodore, célèbre pour s'être laissé prendre à la supercherie dite de la tiare de Saïtapharnès, et qui lui ressemble, en moins volumineux, avec le même timbre, les mêmes gestes, la même horrible obséquiosité, les mêmes yeux globuleux et pédicules, ainsi que greffés d'un homard. Quand ils entrent dans un salon, l'un derrière l'autre, l'effet simiesque est prodigieux. C'est Orang qui précède Outang. L'autre frère s'appelle Salomon et travaille dans l'archéologie. Joseph d'ailleurs est laborieux, il pond ses trois, quatre, cinq colonnes comme rien et il nous a arrosés, pendant la guerre, dans le Figaro, de « Polybes » (c'était son pseudonyme) sans miséricorde. Jusque dans les milieux sémites, cependant blindés sur ce chapitre, on célèbre son manque de tact et son
indiscrétion. Il est, même pour les siens, un phénomène à la fois tératologique et rituel. On raconte qu'Alphonse de Rothschild ne pouvait pas le sentir, ce qui s'explique matériellement, à cause d'une odeur forte et audacieusement masquée. Ce qui s'explique aussi moralement, parce qu'il y a, des Rothschild aux Reinach, la distance de la Restauration à la Troisième République. Les Rothschild ont eu l'étape, qui a manqué aux Reinach, et leurs manières ne sont pas les mêmes. Le juif, comme marchand et argentier, et confiné dans ces métiers où il excelle et où il prend toutes les couleurs, même nationales, le juif, surveillé par un pouvoir aussi clairvoyant que le monarchique, serait tolérable et presque comestible. Il ne devient immangeable et odieux que quand il se mêle de politique révolutionnaire, ou s'ingère en maître dans un État qui n'est pas le sien, pour le combattre et l'amoindrir, pour y jouer au ferment international et anarchique.
Persécuter Israël serait impolitique et odieux. Lui tracer des limites de bienséance et d'action politique, dont il recueillerait bien vite le bénéfice moral, serait une bonne et même une très bonne chose. Beaucoup d'israélites intelligents le reconnaissent volontiers et demandent à ne pas être confondus avec ceux qu'ils appellent génériquement et méprisamment, les « lévys », c'est-à-dire les éternels mécontents, les éternels