LOUIS LÉPINE
des inventaires, en 1 907, sur le perron de l'église du Gros-Caillou. Ce fut lui qui donna le signal de l'assaut à ses policiers; et il dirigea leurassommades de jeunes gens, pendant une demis heure, C'est de ce jour que date le mépris fondamental que j'ai voué à ce fonctionnaire sans pudeur, laquais par tempérament, encensé par les conservateurs, et employé aux pires besognes par les républicains au pouvoir. Quand Hanotaux eut besoin d'un assommeur, pour l'infortunée et délicate jeune fille qui avait commis le crime de se laisser séduire par lui, c'est Lépine qu'il chargea de faire cogner sur Mlle V... Le vaillant Louis s'acquitta de sa besogne en conscience, et ce ne fut pas de sa faute, si ses argousins ne laissèrent pas la frêle Mlle V... sur le carreau. En 1911, lors des manifestations patriotiques de la Comédie française, que conduisirent les camelots du Roi, à l'occasion des représentations de la pièce Après moi, de Henri Bernstein, Lépine chargea quelques agents en bourgeois, ou mieux « hambourgeois », de m 'étrangler^ Ils ratèrent leur coup, mais Lépine eut de la veine de ne pas se trouver en face de moi, au sortir du poste de police de la rue Villedo, où s'accomplit cette petite cérémonie. Je lui aurais passé le goût de la brutalité et de la popularité de mauvais aloi.
Or, à la Patrie Française, on respectait et on ménageait systématiquement Louis Lépine.
Aussi celui-ci s'en donnait-il à cœur joie de taper sur les patriotes. A l'Action française nous changeâmes tout cela et ce fut, pour nous, un jeu d'arracher à ce fantoche malfaisant son auréole de papier d'argent. Il apparaît aujourd'hui comme le grand désorganisateur de la police parisienne, qui, jusqu'à lui, s'était maintenue, en dépit du régime. Il fit, de la Préfecture, une sinistre boîte, où l'avancement, réglé à la faveur, laissait dans l'ombre les bons serviteurs et portait au pinacle les incapables et les fourbes. L'avilissement de ce rouage essentiel de l'Etat a contribué au pullulement des espions allemands à Paris, entre 1905 et 1914.
A la Patrie Française — qui eût dû être bien outillée de ce côté — la police était insuffisante. Lemaître et Syveton s'en plaignaient souvent, mais n'y remédiaient pas. On n'y eut jamais le moindre soupçon des manigances de Judet, par exemple, qui cependant crevaient les yeux; car j'estime que, dès 1901, et peut-être plus tôt, Judet était appointé par le gouvernement allemand. Le soir des élections de 1 902, qui furent un désastre pour les nationalistes et la Patrie Française (eu égard surtout aux espérances), nous dînions, Lemaître, Mme de Loynes, Judet, sa femme et moi, au café de la Paix. De minute en minute, arrivaient les fâcheuses nouvelles : un tel, antidreyfusard, battu; un tel, du Bloc, élu. J'étais frappé du mauvais sourire de Judet,
que l'on mettait alors sur le compte de l'envie, à mesure qu'il apprenait les échecs des copains. En sortant de table, nous allâmes rue de Grammont, au siège de la Ligue, où tous les assistants avaient la tête longue d'une aune : « Flambée, n'sommes flambés » répétait Judet, en se frottant les mains. « N'vons plus qu'changer l'fusil d'paule ». II me produisit une telle impression que je ne pus m'empêcher de m'en ouvrir à Lemaître, qui me reprocha, en riant, mon excès d'imagination.
Axiome I : en politique on n'a jamais trop d'imagination. Le plus grave défaut de la Patrie Française fut précisément de manquer de cette faculté. L'idée qu'eut l'antisémite Jules Guérin de se barricader dans le « fort » Chabrol, rue de Chabrol, pendant le procès de Rennes, pour échapper à l'arrestation, était falote et tourna en os de boudin. Néanmoins, elle échauffa Paris pendant plusieurs soirs. Il y avait beaucoup à faire, dans cet ordre de manifestations. Le jour des obsèques de Félix Faure, Paul Déroulède et Marcel Habert, timidement accompagnés de quelques conjurés, essayèrent, à la caserne de Reuilly, d'entraîner à l'Elysée le général Roget. La réussite d'un coup de force de ce genre suppose : 1° une ambiance; 2° Une préparation et de sérieuses complicités dans la place. L'ambiance y était bien. Les complicités étaient absentes, comme le prouva l'attitude du général, encore
plus étonné que mécontent. Déroulède et Marcel Habert furent arrêtés, mis en jugement, exilés. Leur affaire en somme n'était pas au point et le fait qu'ils voulaient remplacer le personnel, sans toucher aux institutions, leur enlevait toute chance de succès. Il est moins difficile de tenter un changement complet de régime qu'un changement d'orientation d'un régime. Déroulède n'a jamais compris ça. Fidèle à la République, il maudissait et combattait toutes les conséquences de la République et il avait l'air de croire que le remplacement de Pierre par Paul, ou de Louis par Joseph, provoquerait une allure différente de la politique. C'était enfantin. D'ailleurs il n'écoutait jamais une objection, ni un raisonnement, uniquement attentif au choix d'une formule, aussi peu pertinente que brillante, en guise de réponse. C'était un héros de Corneille égaré dans une pièce de son oncle Emile Augier, moitié Don Quichotte et moitié basochien. Il portait du feu dans un verre vide. L'assentiment d'autrui le grisait.
Quand il revint d'exil — je dînai avec lui le surlendemain, en petit comité, chez Mme de Loynes — il fut tout ému et tout fier de l'immense foule qui l'acclama à sa descente du train, quai d'Orsay. Il y avait là, en effet, plus de cent mille patriotes au paroxysme de l'exaltation. Mais il croyait, le naïf garçon, que cet enthousiasme allait se maintenir à la même tempéra-