‹ Au temps de JudasChapitre 57 sur 69 · PAUL DOUMER · texte numérisé non relu

PAUL DOUMER

trîème Etat, une entente bancaire et pacificatrice avec l'Allemagne, le sort de nos possessions d'Orient. Malheureusement pour sa gloire naissante, Doumer publia, sur ces entrefaites, un livre de conseils à ses fils, qui mit à nu une honnête nature, légèrement primaire, à mi-chemin entre Joseph Prudhomme et la Sagesse des Nations, et causa quelques désillusions chez ses plus chauds admirateurs. Nous eûmes là-dessus plus d'une discussion avec Marchand, obstiné à vanter son ami et qui avait réussi à convaincre des politiciens, des journalistes et même un académicien, Henri Lavedan. Mais déjà la boule en or était fort loin de Paul Doumer. Des années ont passé, la guerre est venue. Les fils de Doumer sont morts héroïquement pour la patrie, conformément aux préceptes puisés dans cet ouvrage de forme peu littéraire, mais qui ne me paraît plus aussi médiocre. Ainsi changent les points de vue avec les circonstances. Je pensais à cela en déposant devant le Sénat réuni en Haute Cour, pour juger Malvy, et jetant les yeux sur Doumer, vêtu de noir, méditatif en son fauteuil. Mon père avait raison de dire qu'embarqués avec nos contemporains dans un même bateau, nous voyons se modifier, d'âge en âge, l'opinion que nous nous étions formée sur eux et où l'humeur tient trop de place. C'est qu'aussi les gens bougent, se transforment, s'améliorent ou empirent, et offrent à l'observateur une série

de métamorphoses parallèles, et synchroniques à celles de l'observateur lui-même.

J'ai dit que l'antisémitisme, courant national alors impétueux, était amplement représenté au sein de la Patrie Française. Cependant Drumont jugea nécessaire de fonder, à la Libre Parole, une sorte de bureau de la ligue antisémite, avec président, vice-président, secrétaire et comptes rendus. Nous avions, parmi nous, l'éloquent Firmin Faure, l'agile fantaisiste Charles Bernard, pharmacien à Clignancourt, et populaire sur toute la butte, qui tenait, à la Chambre, la spécialité d'embêter Combes; Lasies, avec ses moustaches aux pointes perpendiculaires, et son allure d'officier de cavalerie; le studieux et appliqué Congy. Sans compter Gaston Méry et le cher commandant Biot. Ces séances, il faut en convenir, dégageaient un ennui profond. Elles me contraignaient, une fois par semaine, à passer la journée calfeutré dans le cabinet de Drumont, boulevard Montmartre, au lieu d'une promenade à pied à travers Paris, indispensable à ma santé. Souvent, le petit et pétulant Joseph Ménard, avocat disert, se joignait à nous et palabrait longuement sur le péril juif, dont nous ne voyions que trop les effets. Mais les difficultés commençaient quand on cherchait, de bonne foi, le remède à ce que l'on appelait l'emprise sémite. Drumont s'en rendait compte et quand on lui proposait (il était alors député d'Alger) de dépo-

Page 1