LA LIGUE ANTISÉMITE
ser, sur le bureau de la Chambre, un projet de loi assimilant les juifs aux étrangers naturalisés, il haussait les épaules et maugréait : « Mais puisqu'ils ont la majorité, puisqu'ils disposent de la majorité, mon bon ami, à quoi voulez-vous que serve un tel projet? Le président de la Chambre le mettra au cabinet, et tout sera dit ». Drumont n'était pas éloquent. Il ne manquait pas d'une certaine timidité, due à sa myopie. Enfin il avait la nonchalance des violents concentrés et qui retombent sur eux-mêmes, quand leur effort n'aboutit pas tout de suite.
. La vie publique de Drumont, type fort représentatif de notre race, peut se décomposer ainsi.
De 1886, apparition de la France Juive, à 1892, fondation de la Libre Parole quotidienne, ascension étincelante et rapide.
De 1892 (Panama, affaire Burdeau, etc.), à 1 894 (arrestation de Dreyfus) période de succès, mais de succès stagnant. La Libre Parole se développe lentement.
De 1897 à 1904 (affaire Dreyfus et affaire Syveton) nouvelle ascension, légèrement entravée par Tentrée de Drumont à la Chambre. Point culminant : janvier 1905.
De 1904 à 1914, décadence du journal, dégringolade, puis oubli.
J'ai parlé, dans mes précédents Souvenirs, des deux premières périodes de la Libre Parole, vues du dehors. En 1900, j'ai donné mon pre-
mier article à ce journal indépendant et paternellement dirigé, et j'ai continué cette collaboration régulière jusqu'au 21 mars 1908, fondation de l'Action Française quotidienne. Pendant la même période, j'ai assuré la liaison intellectuelle et politique entre Lemaître et Drumont. Ce ne fut pas toujours commode. Lemaître considérait Drumont comme le premier historien français de notre époque, depuis Fustel (il est d'ailleurs tout à fait différent et même, sur certains points essentiels, à l'opposé de Fustel); mais Drumont l'agaçait parfois par son inaptitude à modifier ses points de vue. L'ironie de Lemaître était légère et diaprée comme un matin d'été sur la Loire. Celle de Drumont avait les couleurs sombrement mordorées d'un couchant sur la Marne, alors que la rame a l'air de remuer une pâte d'or bruni. Quand ils dînaient ensemble, Lemaître ne pouvait s'empêcher de piquer Drumont de petites fléchettes, qu'accompagnait un rire bon enfant. Drumont, railleur derrière ses lunettes, allongeait alors la patte comme un ours. Ma femme et moi, au courant de ces oppositions de caractère, intervenions pour éviter que l'aimable joute ne s'envenimât. Car Drumont avait la colère soudaine, semblable à celle de l'éléphant qui déracine un arbre, tout à coup et pour commencer, s'il a cru saisir, derrière sa trompe, une offense.
Lemaître n'était pas superstitieux. Il était