L'AURORE
de même peu religieux et, à certains moments, pas du tout. Drumont raillait tendrement les superstitions, dont il avait adopté quelquesunes, et sa foi, pendant sa belle période, fut ardente. Elle diminua, quand il connut la première pointe des infirmités qui lui faisaient soupirer : « Le Bon Dieu n'est pas bien pour moi, qui l'ai tant défendu dans ma vie. Non ce n'est pas bien de sa part de faire baisser ma vue, pour m'empêcher de lire. » Chose curieuse, à mesure qu'il avançait en âge, la philosophie pratique de l'existence, qui permet de supporter les embêtements et les maux, diminuait en lui. Il devenait bougon et morose. Il n'avait plus de ces bons accès de rire, qui mettaient en mouvement naguère sa barbe et ses cheveux rejoints, tandis qu'il se frottait les mains avec allégresse. Il y avait en lui comme la déception d'une grande entreprise non menée à terme.
C'est Clemenceau, alors directeur de V Aurore, qui eut l'idée d'une protestation de prétendus « intellectuels » contre la prétendue illégalité du jugement condamnant Dreyfus. Politiquement et moralement, la tactique était habile, car elle consistait à décerner un brevet de haute culture au premier imbécile venu, qui voudrait insulter les chefs militaires. Les signataires ne manquèrent point. La Patrie Française fut précisément une réaction de la véritable intelligence française contre cette intrusion (au nom
des Droits de l'Homme) de l'incompétence dans la compétence. En effet, l'art militaire n'est pas un vain mot, et nous le savons bien depuis 1914 alors qu'en 1897 on le niait. La Défense Nationale, ses secrets, ses nécessités parfois dures, tout cela n'est pas chimérique, tout cela tient aux entrailles mêmes de la nation, et la destruction de tout cela met la nation en péril, aggrave, dans de terribles proportions, le risque des hécatombes guerrières. Des hommes, qui ont passé leur vie dans l'étude de ces questions compliquées, sont naturellement plus aptes à les trancher, à porter jugement sur elles, que des ignorants, des passants dans la rue, ou des étrangers. Telle était la position des adhérents de la Patrie Française vis-à-vis des « intellectuels » de Clemenceau. Des centaines d'articles furent écrits, de part et d'autre, sur ce thème, où le bon sens et la logique appartenaient évidemment aux Lemaître, aux Drumont, aux Coppée, aux Rochefort. Clemenceau trouva un auxiliaire précieux dans Urbain Gohier, dont /e style était bref et plus profond que celui de Clemenceau, surchargé de génitifs en cascade. Je me suis demandé à quoi correspondait, chez Clemenceau, cet amour des génitifs abstraits, tels que « une vision de connaissance et de sagesse de conceptions » ou encore « une paix civique de douceur et de juste aperçu des circonstances », qui jette, sur ses écrits d'alors, une sorte de brume.