BERTILLON
erreurs trop grossières. Cette conférence eut lieu chez Lemaître, rue d'Artois, en présence de Coppée, Rochefort, Drumont, quelques autres. Au bout de dix minutes, Drumont bâillait et s'étirait, se déclarant peu apte aux démonstrations mathématiques ou géométriques. Rochefort, détaché et blagueur, déclarait « oui, oui, c'est fort curieux, ce Dreyfus est une affreuse canaille » et se levait à chaque instant pour aller regarder les livres et les tableaux. Lemaître avait pris une mine, douloureuse et appliquée, d'écolier qui a mal aux dents. Coppée grommelait, en souriant : « Le public n'y entendra goutte. » Bref Dutrait-Crozon — car c'était lui en deux personnes — comprit qu'il n'y avait rien à faire et conclut rapidement à la vive satisfaction des auditeurs. Lemaître me disait ensuite : « Nous lui avons sans doute paru bien légers. C'est que l'heure du dîner approchait, et, ma foi, j'avais des tiraillements d'estomac. » Dutrait-Crozon rirent d'ailleurs aux larmes, quand je leur rapportai ce propos.
Il y a, dans toute action politique concertée, trois terrains : celui de la presse, celui de l'opinion, et enfin le terrain électoral et parlementaire. Ces trois terrains, en dépit d'un préjugé courant, ne se confondent pas. Il est admis que la presse fait l'opinion. Entendons-nous : elle est capable à certaines conditions, de la faire. Mais, le plus souvent, c'est le contraire qui est exact et la
presse reflète l'opinion. Les conditions nécessaires et suffisantes, si l'on veut agir sur le gros public, consistent, pour un journal, à posséder une doctrine ferme et stable, une ligne de conduite solide, et à fournir des preuves de clairvoyance. A ce prix, au bout d'un certain temps, ses lecteurs ont confiance en lui, adoptent ses arguments et façons de voir, s'efforcent de les faire triompher dans leur entourage. C'est la puissance de la propagande. Drumont, dans la Libre Parole, avait une doctrine nationale et admirée, qu'il illustrait d'exemples quotidiens. Rochefort bataillait au jour le jour, au nom d'un bon sens joyeux, mais privé d'appuis rationnels. Lemaître, avec des hésitations cherchait sa voie dans la direction de la monarchie. Les feuilles à grand tirage, d'abord antidreyfusardes (tel le Petit Journal), remarquèrent bien vite que cette participation aux querelles civiles leur nuisait et restreignait, au lieu de l'étendre, leur champ d'action. Elles tombèrent à une neutralité, qui tourna au dreyfusisme et à l'anticléricalisme, lorsque Waldeck, puis Combes furent au pouvoir. Tel fut, par exemple, le cas du Matin, habilement gouverné par M. Maurice Bunau-Varilla, mais, en général, dans un sens officieux, vu la nécessité d'avoir de première main, et avant tout le monde, les informations politiques. Bien plus que la subvention, directe ou indirecte, le fil spécial avec la présidence du Conseil attache au