LE MATIN
pouvoir les organes très répandus. M. Bunau- Varilla n'a pas besoin d'argent; mais son influence a besoin, pour se maintenir, de l'appui des autorités.
L'opinion est changeante. Elle est comparable aux flots de la mer. On peut la capter. Il est difficile de la garder. La popularité, en France, naît et grandit vite et disparaît de même. C'est pourquoi l'article quotidien est indispensable à quiconque prétend agir sur l'opinion.
Le terrain électoral et parlemantaire est à part. Il a ses spécialistes, ses techniciens. L'élection ressemble au labour. Le parlement ressemble au club. La Patrie Française ne sema pas assez profondément et prétendit récolter trop tôt. Autrement, ayant, comme au début, le vent dans ses voiles, elle eût soulevé le pays.
Le sacrifice de Coppée, considéré comme clérical et, par suite, compromettant, fut une lourde faute. Personnellement, j'en aurais pleuré. Coppée lui-même en fut plus affecté que je l'aurais cru. Il était tellement bon, noble, généreux qu'il prêtait aux autres sa bonté, sa noblesse, sa générosité. Il ne pouvait comprendre comment, acclamé dans toutes les réunions extraélectorales, il pouvait être un gêneur dans les réunions électorales, et un empêcheur de voter en rond. Il nous exprima maintes fois sa surprise là-dessus et son écœurement. Or cette opération si douloureuse si inconvenante, n'aurait eu comme
excuse — si elle en avait eu — que le succès des grands efforts du printemps de 1902. Cet effort avorta et les politiciens dreyfusards entrèrent en majorité à la Chambre. Je suis persuadé qu'en éliminant Coppée, on avait lâché la proie — — c'est-à-dire l'opinion — pour l'ombre, c'est-àdire pour quelques sièges... et encore! Rien ne prouve qu'aux branlantes urnes, le résultat n'eût pas été meilleur, si l'on n'avait écœuré l'extrême droite et les catholiques par l'abandon de l'auteur du Passant. Président d'honneur de la Patrie Française, Coppée n'avait pas d'emploi immédiat; mais il était un centre puissant d'attraction, de confiance et, pour les meilleurs, de fascination. Je demeure encore surpris que Syveton et Dausset, cependant perspicaces, ne s'en soient pas mieux rendu compte. L'ardeur d'une élite est indispensable à qui veut arracher le nombre à l'argent et à la corruption.