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CHAPITRE VI

Deux héros : Le général Mercier et le commandant Cui-

GNET. — Un ACTE ROYAL : LE DISCOURS DU DUC D'ORLÉANS

a San Remo, le 22 février 1899. — Comment et pourquoi LES PUISSANCES d' ARGENT FINIRENT NÉANMOINS PAR

l'emporter sur le sentiment national. — une victoire a la Pyrrhus. — Une visite au souverain en exil en 1904. — La France, de 1899 a 1908. — Robert Vallier. — Le petit père Soury. — L'antimaçonnisme. — La

BONNE BLOUSE. — La CHAMBRE WALDECKIENNE ET COMBISTE ET LE PAYS.

Deux figures de héros du patriotisme se détachent nettement sur le fond, sombrement grisâtre, de l'Affaire Dreyfus; celle du général Mercier, celle du commandant Cuignet. J'ai eu l'honneur d'approcher l'un et l'autre et je voudrais vous les montrer au naturel, qui est un des charmes de leur grandeur.

Le général Mercier est de haute taille et se tient droit, en dépit de l'âge. Son accueil est d'une exquise urbanité, sous laquelle un caractère exceptionnellement ferme et concentré apparaît. Ses officiers l'appelaient « le chef », sans plus. Le regard est direct, perspicace, bienveillant dans un visage inoubliable, où un nez fort et courbe

surmonte une moustache fournie, et un menton têtu. La forme de la tête est ronde, les os apparaissent aux pommettes. La voix, nette et pleine, a des inflexions appuyées, que séparent de petits silences, étuis, chacun, d'une réflexion. Le geste est sobre, mais ponctue les phrases dans la même cadence que cet accent, parfois parcheminé et comme enchifrené. Je n'ai pas connu d'esprit plus clair, meilleur diviseur de difficultés, aussi méthodiquement cartésien, et qui suive son chemin avec plus de certitude, sans se laisser distraire par aucun détail, ni aucune objection. Le général décrit, comme il expose, comme il discute, à la façon d'un grand dessinateur, qui ne laisse dans l'ombre rien d'essentiel. Il écoute attentivement les objections, ou les remarques de son interlocuteur et y répond point par point, de sa manière unie et nuancée.

Le voici chez lui, rue de Cerisoles, recevant ses invités et ceux de l'accueillante et charmante Mme Mercier, dont un beau portrait orne le salon. Pour chacun et chacune, il a un mot aimable, une petite attention, un sourire. Il remarque tout. A sa table il craint toujours que les verres ne soient pas remplis, qu'on ait oublié quelqu'un au second service, qu'un convive demeure à l'écart de la causerie. Il n'use que rarement d'un exceptionnel ton d'ironie, que manifeste le coin de sa bouche, affectueuse mais avertie, et marquée du pli de l'expérience. Il

rit de bon cœur, sans éclats, avec retour rapide au sérieux. Il n'est pas distrait ni distant. Cet homme tant haï, et pour de si bas motifs, attire naturellement l'affection.

— Mon général, vous avez connu cet original, puissant et singulier, que l'on appelait Jules Soury?

— Certainement. J'ai connu M. Soury. II vint me faire l'honneur de sa visite, quelques jours après le procès de Rennes. Il était tard. La servante était sortie, j'allai moi-même ouvrir la porte. J'aperçus un petit homme glabre, qui tenait dans ses bras deux énormes volumes. C'étaient ses travaux sur le cerveau humain. Il me les remit avec un compliment bien tourné, mais ne consentit pas à s'asseoir, et nous demeurâmes ainsi, debout dans l'antichambre, assez embarrassés l'un de l'autre, pendant un bon moment.

— Avez-vous lu ces gros livres, mon général? , — J'y ai jeté les yeux, afin de remercier l'auteur. Le technicité m'en a, je l'avoue, un peu rebuté. Je suis reconnaissant à la mémoire de M. Soury de ce qu'il a bien voulu écrire de moi.

Pour quiconque a connu cette petite souris étonnante de Soury, mélange d'hérédismes, d'érudition et de génialité, un pareil portrait est délicieusement exact. Il n'est aucun de ceux qu'a approchés le général, au cours de ces dramatiques années de l'Affaire, où il tint le premier

rôle sans faiblir, qu'il n'ait scruté, pesé, observé et qu'il ne soit prêt à peindre méticuleusement. La vision précise du savant rejoint, en lui, celle de l'artiste. Il a l'attitude intellectuelle, modeste et déterminée, des grands consciencieux, subordonnés au devoir.

Quelques jours après la première bataille de la Marne — en octobre 1914 — ma femme et moi rencontrions le général Mercier dans la gare encombrée de Saint-Pierre-des-Corps. Il venait de Nantes et, pendant un arrêt du train, était allé chercher au buffet deux petits gâteaux pour Mme Mercier. Il les tenait soigneusement d'une main, en nous expliquant l'importance et l'étendue de ce grand événement militaire, avec ce souci de l'exactitude qui émerveilla, au procès de Rennes, tous les assistants. J'ai connu, dans ma jeunesse, un style analogue à celui du général Mercier : celui du professeur Potain. Quand l'un ou l'autre vous a expliqué, vous avait expliqué quelque chose, c'est inoubliable et définitif. Un raisonnement ami de la mémoire est un raisonnement bien fait.

Et quel observateur pénétrant!

Vers la fin d'avril 1918, dans un des plus mauvais moments de la guerre européenne, alors que le général allemand Ludendorff creusait, dans notre front, ses fameuses poches, alors que la grosse Bertha tonnait sur Paris et que pleuvaient les torpilles des gothas, je vis entrer, dans

mon cabinet de l'Action Française, notre grand ami le général Mercier, accompagné de son petit chien. C'est toujours pour moi une joie de voir et d'entendre cet homme admirable, auquel nous devons le canon de 75 et qui a ainsi contribué à sauver la patrie. Il était, à son ordinaire, impavide et calme devant cette nouvelle ruée ennemie. Il s'assit dans un fauteuil, cala, en le caressant, son petit chien et me dit : « Je pense que vous remarquez tous ici les fautes qu'est en train de commettre le commandement allemand.

— Mon général, nous ne sommes pas assez savants; mais je suis charmé de connaître votre opinion sur l'offensive Ludendorff. Alors vous pensez qu'elle échouera?

— C'est certain. — Le général mit la main en avant, comme lorsqu'il pose un fait incontestable. — La façon dont s'arrête, au bout de quelques jours, l'attaque allemande, décèle un épuisement rapide. Ce n'est pas de l'élan vrai. C'est du désespoir. Qu'en pense le gouvernement?

— Mon général, il n'a pas l'air aussi rassuré que vous. On vient de me faire savoir discrètement que force sera peut-être aux journaux — si le bombardement ennemi augmente d'intensité — d'aller se faire imprimer en province. C'est mauvais signe. D'autre part, Clemenceau a déclaré l'autre jour à plusieurs députés, qui me l'ont répété : « Au besoin, nous les laisserons

détruire Paris. Il y a bien eu jadis un roi de Bourges. » Avouez que ce n'est pas, comme perspective, fort régalant.

Boum... Baoumm... Boum, rugit Bertha, à ce moment de notre conversation. Le petit chien se mit à japper.

— II appartient à un chef de gouvernement de prévoir le pire, c'est plus prudent — continua le général en souriant, car la rancune n'habite point son âme. — Néanmoins, je ne partage pas ce sombre avis. On peut compter sur le général Foch pour avoir fait le nécessaire et ne rien laisser au hasard.

— Quelle est selon vous, la nécessité vqui contraint l'ennemi à brusquer ainsi les choses, à sacrifier et user ses meilleurs effectifs?

— Une nécessité intérieure. Nous ne connaissons pas l'état réel de l'opinion allemande, derrière la façade des journaux et des déclarations officielles. L'effondrement de la Russie avait momentanément calmé les inquiétudes germaniques devant le cours de la guerre, si contraire à leurs espérances. La résistance récente à la ruée, dont le succès immédiat était escompté, a tout remis en cause. Croyez bien que les dirigeants allemands savent ce que représente l'entrée en ligne de l'Amérique. Or, la tentative forcenée de Ludendorff et de Hindenburg a obtenu ce résultat d'intensifier la coopération américaine, dans des proportions considé-

rables, en unifiant le commandement des Alliés...

Puis, après un silence : l'unification du commandement, tout est là. La non unification était notre seule infériorité. Maintenant, il n'y a aucune espèce de doute que nous remportions la victoire.

— Mon général, je vais faire l'avocat du diable. L'ennemi a le nombre et une puissante artillerie, dit-on.

— Nous avons le nombre. Nous l'aurons bientôt supérieur au sien. Notre artillerie est égale à la sienne, quant au matériel, et supérieure, quant aux artilleurs. Nous avons les premiers pointeurs qui soient.

— L'ennemi use de moyens nouveaux, lanceflammes, gaz asphyxiants, tanks, avec une prodigalité plus grande que la nôtre.

— Ces moyens, que nous employons aussi, peuvent produire, ici et là, un premier effet de surprise. Ils ne sauraient assurer le gain d'une bataille. Celui-ci dépend, en fin de compte, de la manœuvre. Il n'y a pas de grand manœuvrier allemand. La guerre l'aurait révélé. Les généraux allemands sont de savants calculateurs, des moteurs de masses, des rassemb leurs habiles; ils n'ont pas cette improvisation dans le combat, que possèdent chez nous un tel et un tel. Rappelez-vous la Marne, la course à la mer, l'Yser et Verdun, sans compter la défense de Nancy. J'ai une confiance absolue dans la supériorité

de la manœuvre française. C'est elle qui aura le dernier mot dans cette affaire.

— Alors, mon général, c'est l'optimisme?...

— Non pas. Le terme d'optimisme comporte une outrance, qui n'est nullement dans ma pensée. Dites plutôt la certitude. Nous l'emporterons certainement.

A ce point de la conversation, fidèlement rapportée, mais sans l'accent persuasif qui lui donnait tant de fixité et de prix, je risquai la question bébête de la durée, qui sent son pékin d'une lieue. L'impatience est un vice civil et n'a rien de militaire. Mais je savais l'indulgence sereine de mon interlocuteur « Dans quel délai, mon général? »

Le grand chef réfléchit, avec un petit sourire. Il pesait les éléments du problème dont il n'ignorait aucune donnée, mais qui, comme toute chose humaine, oscillait entre des possibilités et des probabilités diverses. Finalement, il répondit avec tranquillité, comme s'il s'agissait de fixer un rendez-vous : « Comptez, à partir de maintenant, deux mois et demi à trois mois. Le vingt et un mars, la balance a fléchi légèrement de notre côté, comme répercussion militaire immédiate, et difficilement évitable, de la défection russe. Actuellement, l'équilibre est rétabli, grâce à l'unité de commandement. Celle-ci commence seulement à produire des résultats, qui seront au maximum dans... oui, c'est cela... dans deux mois et demi, trois mois je suppose. »

Cette conversation, que je recueillis, sitôt après le départ du général, fut publiée par moi — sans citer de nom — dans le numéro du lendemain de l Action française, 27 avril 1918. La collection du journal en fait foi. On sait que la victoire décisive commença deux mois et demi après, le 17 juillet 1918. C'est un exemple remarquable — ce n'est pas le seul — de l'étonnante perspicacité du général Mercier.

Celle-ci est servie par une mémoire qui n'a jamais la plus petite lacune, ni la plus petite défaillance. Le Chef, à deux, trois, quatre ans de distance, vous rappelle un propos que vous avez tenu et vous cite la personne devant laquelle vous l'avez tenu. Sa déposition, au procès de Rennes, fut, à ce point de vue, mnémotechnique et de souveraine clarté, un inimitable modèle. En outre, et j'y insiste, cet homme scrupuleux ne se laisse jamais entraîner par une conviction fondée sur des probabilités. Il lui faut la certitude de fait. C'est ainsi que les hautes vertus morales marchent chez lui de pair avec l'intelligence. Dans quelque condition, dans quelque profession que la fortune l'eût placé, ce grand soldat eût brillé au premier rang et, par conséquent, ameuté contre lui les méchants, les envieux, les imbéciles, les hypocrites et les ennemis de son pays.

Rigide pour lui-même comme une barre d'acier, le général est indulgent pour autrui et

un bon sourire éclaire son mâle visage, quand on fait allusion devant lui à un lâcheur, à un renégat, à un mou, à une larve politique quelconque. L'absence d'ambition coïncide chez lui avec la pleine acceptation de toutes ses responsabilités. Sa nature est fière et droite, comme il arrive chez les grands précoces, chez ceux qui ont eu, tout jeunes, un caractère mûri et développé et, par conséquent, du temps pour se replier sur eux-mêmes. Mme Mercier a eu la bonté de me montrer, un jour, un portrait du général à l'âge de sept ans. C'était un enfant studieux et grave, dont le regard était le même que celui du vieillard de maintenant. Supposez d'autres circonstances politiques, un autre régime, Mercier ministre de la Guerre du Roi de France. Nous aurions eu là un nouveau Louvois, Travailleur formidable, le Chef, rue Saint- Dominique, arrivait le premier et partait le dernier, abordable, affable, mais ponctuel. Les criailleries des parlementaires ne l'ont jamais impressionné, encore qu'il manifeste rarement quelque mépris pour qui que ce soit. Je l'ai toujours entendu dire poliment, quand il parle de ces fantoches : « M. Reinach, M. Waldeck- Rousseau, M. Trarieux, M. Scheurer-Kestner. » Il ne fait jamais la première allusion au drame qui a traversé son existence. Il ne refuse jamais laTmoindre explication sur ce drame et il en parle en historien, avec un détachement complet.

Pour juger les hommes qui soulèvent contre eux d'ardentes passions politiques, il suffit souvent de prendre le contre-pied de leur légende défavorable, ou hostile. C'est ainsi qu'accusé de cruauté, d'implacabilité, d'aveuglement et de prévention systématique par les dreyfusards, le général Mercier est au contraire le plus lucide, le plus équitable et le plus humain — dans le sens homo sum — des justiciers que j'ai rencontrés. J'appelle justicier celui qui, dans une circonstance donnée, en présence d'un crime visant le pays, fait taire en lui tout autre sentiment que celui du salut national. Au fond, cette histoire, qui a fait tant de bruit, est très simple. En arrivant au ministère de la Guerre (décembre 1893), le général fut mis au courant, par ce policier de génie qu'était le colonel Sandherr, du vaste système d'espionnage organisé déjà par les Allemands en France. Il comprit le danger et résolut d'y parer. Le système de surveillance qu'il organisa aboutit, en septembre 1914, à la saisie du Bordereau. Cette saisie ne fut donc pas un épisode accidentel. La deuxième phase de l'opération, c'est-à-dire la recherche du coupable, fut conduite elle-même avec des précautions infinies contre la possibilité d'une erreur de personne. Enfin, il est superflu d'ajouter que le général n'a jamais été jusqu'à l'Affaire, de près ni de loin, antisémite, ni préoccupé par le problème juif. Il appartenait à une génération

où ce problème n'était pas posé et je n'ai jamais entendu, dans sa bouche, un sarcasme, ni même une phrase désobligeante à l'égard du peuple dont chaque citoyen, depuis 1897, a cependant souhaité ouvertement, non seulement sa mort, mais son supplice. Doué moi-même d'une bonne dose d'impassibilité vis-à-vis des attaques et des menaces, j'ai cependant été médusé — ce terme n'est pas trop fort — par l'indifférence totale du « Chef », quant à la haine d'autrui. Il l'a acceptée comme quelque chose de tout à fait normal et de naturel, et quand un jeune, journaliste, exalté et imbécile, au procès de Rennes, le traita d'assassin, il ne tourna même pas la tête. Il aura été « assassin », le cher général, en ce sens qu'il n'aura pas voulu permettre qu'on assassinât impunément sa patrie. C'est du point de vue d'août 1914 qu'il faut se placer pour mesurer la grandeur des services rendus par l'éditeur du canon de 75, — dont en outre la fusée est son œuvre, — en même temps justicier de l'affaire Dreyfus. Le promontoire, d'où l'on peut apprécier l'acte capital de cette existence, est situé dans le temps, vingt ans après cet acte, Mais qu'est-ce que vingt ans, aux yeux de l'Histoire?

L'Action française — et c'est son honneur — a toujours eu un véritable culte pour l'œuvre et la personne du général Mercier. Le 20 juin 1 907, à la salle Wagram, emplie à craquer d'une

foule immense et enthousiaste, Henri Vaugeois, notre si regretté président et fondateur, remit au général une médaille d'or, destinée à commémorer son héroïsme et sa clairvoyance. Malheureusement, nous n'étions pas les maîtres de rétablir à ce moment-là le deuxième bureau des Renseignements, sacrifié par Waldeck à la cause de Dreyfus et qui nous eût, sans doute, épargné la défaite initiale de Charleroi, les 23 et 24 août 1914. Les racines de la terrible guerre plongent ainsi dans l'insanité juridique, politique et administrative qui, par le fait de la République, étouffa, chez nos gouvernants, le sens de l'intérêt national, de 1898 à 1911. Puisse, juste ciel, la sanglante leçon servir !

Elle le pourra, si le Roi revient. Sinon, elle sera perdue, comme les autres. Le suffrage universel est une poussière, où disparaissent vite la mémoire des morts et le sens des nécessités de salut public.

Le commandant Cuignet est de taille moyenne, avec une figure imberbe, creuse, expressive et tourmentée, une bouche forte et bonne, des yeux ardents, une voix fortement timbrée. Dialecticien et orateur de premier ordre, il suit sans dévier, devant les auditeurs frémissants, son raisonnement et son récit. Désespérant de le faire taire ou de réfuter ses arguments irrésistibles, appuyés sur des souvenirs personnels, le général-ministre André avait imaginé de le faire

passer pour fou et de le soumettre à un examen médical! Tentative à la fois scélérate et ridicule, qui échoua misérablement. Cuignet sut résister à la tentation de souffleter en public le hideux Tartufe, délégué par Waldeck et les loges à la Défense nationale. J'ai déjà dit que ce ministère marquait le point culminant de la honte et de l'abaissement national. Mais il faudrait un volume pour énumérer les incroyables persécutions dont ce héros du devoir fut victime, de la part des politiciens dreyfusards, acharnés contre lui, comme contre le plus dangereux et le plus intraitable des témoins. Car c'est la caractéristique de ce héros : son obstination pour le vrai est imbrisable. Elle est de granit et aucun coup du sort, ni de l'adversaire, ne saurait en détacher une parcelle. Il faut lire ses Souvenirs de ï Affaire Dreyfus, notamment Le Dossier, Trarieux-Tornielli-Reinach, où se trouve l'étonnante visite au ministre Gallifïet, pendant le procès de Rennes, pour apprécier à sa valeur cette nature trempée dans la lutte, et dont l'arme foudroyante est une sincérité nue et rigide. Avec cela, dans le courant de l'existence, une gaieté d'enfant, un bon rire, une loyauté toujours en mouvement. En octobre 1908, nous allâmes, le capitaine Frédéric Delebecque, le commandant Cuignet et moi, donner une réunion à Nîmes, pour protester contre l'inauguration scandaleuse d'un monument à Bernard Lazare, destiné à déshonorer l'admirable

« Fontaine. » Afin de couper en deux le trajet d'Avignon à Nîmes, nous fîmes halte, pour déjeuner, au pont du Gard. Le commandant Cuignet, un saucisson à la main, nous chantait des airs militaires, que nous reprenions à la tierce, et que nous renvoyaient les arches dorées par le temps et par le soleil. Arrivés à Nîmes, à l'hôtel du Luxembourg, où nos chambres étaient retenues, le commandant s'aperçut bientôt qu'Hennion, le fameux Hennion de la Sûreté générale, — qui plus tard, en août 1914, comme préfet de police, voulait livrer Paris aux Allemands et distribuait à ses agents des brassards aux couleurs de la Prusse ! — le surveillait d'une chambre voisine. Alors, Delebecque : « Laissez faire, mon commandant. Je me charge, moi, de surveiller Hennion. » La réunion, grâce à Cuignet, fut un triomphe, et le bon peuple royaliste du Languedoc — dont le sang coule dans mes veines — nous accompagna en foule à l'hôtel, par les rues gardées militairement. Je dus même prononcer un discours au balcon, qu'écoutèrent les policiers navrés, cependant que Célestin Hennion, fuyant son surveillant Delebecque, s'était réfugié dans les cabinets, qu'il détint ainsi pendant une bonne heure! Quelques semaines plus tard, une main inconnue, que guidait le sens patriotique, cassa à coups de marteau le nez de Bernard Lazare. Depuis lors, la statue impie et burlesque est

connue à Nîmes sous le nom du « desnaza ».

Donc, au cours de l'Affaire, le commandant Cuignet, armé de sa seule et invincible droiture, déjoua les pièges les plus compliqués. Il dit tout ce qu'il voulut dire, mais il ne dit jamais un mot de ce qu'on aurait voulu lui faire dire. Il brava les arrêts de rigueur, les menaces, les morticoles, le général André, le peuple juif, la haute finance, le président Combes, la Cour de Cassation; et chacune des tentatives dirigées contre lui se retourna finalement en sa faveur. Quand la guerre éclata, cet officier hors ligne combattit comme un lion au premier rang, fut fait prisonnier et, à peine interné dans un camp boche, rendit la vie dure à ses geôliers, servit de trait d'union entre ses camarades de captivité, passa en conseil de guerre pour propagande de journaux et de livres français, fut condamné. Il faut l'entendre raconter comment l'officier allemand, qui lui notifiait ce jugement, lui demanda ensuite où il était né, afin de communiquer ledit arrêt au maire de sa commune. « Pourquoi cela? demanda Cuignet — Afin, mossié lé commandant, que votre contamnation téshonorante soit bortée zur fotre cazier chudiciaire. »

Le commandant n'en revenait pas : « Et vous vous imaginez que mes compatriotes français considéreront comme « téshonorant » le fait d'avoir fait ici, malgré vous, de la propagande pour le succès de nos armes!

— Parfeïtement, mossié, che me l'imachine.

— Eh bien vous avez une fameuse santé », conclut le brave des braves, en éclatant de rire.

Mais je ne puis rendre l'accent, le geste, le feu du regard. Narrateur de premier ordre, le commandant, avec le récit de ses persécutions pendant l'Affaire, a transporté, ravi, des auditoires de huit et dix mille Français. Il a le trait juste et railleur, qui va frapper la fibre populaire. La sympathie émanant de lui est irrésistible. Il est ainsi le répertoire vivant des tours de bâton accomplis par les gouvernements républicains, du procès de Rennes à la deuxième révision, pour blanchir, ou comme nous disons laver Dreyfus. Contrairement à ce que j'ai pu constater chez beaucoup de ses camarades, même éminents, les politiciens, ministres, députés ou sénateurs, ne l'impressionnent pas, mais là pas du tout, et il a trouvé pour eux le qualificatif qui convient : « Ce sont, déclare-t-il, des salopiots. » Le malheur est que le régime démocratique n'est, au moyen du suffrage universel, qu'une vaste machine à fabriquer des salopiots et que, ce salopiot à peine usé et démonétisé, un autre lui succède, qui fera demain, à peine dessalé, la même chose que lui.

Cependant, qu'en cette année qui devait être celle du procès de Rennes, l'unité morale de la France subissait un terrible assaut, une voix vibrante retentit soudain, avec une autorité sin-

gulière, indiquant, avec hardiesse et précision, les racines du mal. Cette voix venait de San Remo (22 février 1899). Elle était celle du souverain en exil, de Mgr le duc d'Orléans. Je ne me suis rendu compte que beaucoup plus tard, une fois enrôlé dans l'Action Française, de l'immense retentissement qu'elle avait eu en moi, comme on retrouve au fond de sa mémoire les origines lointaines d'une forte émotion. En fait, c'est cette allocution qui m'a fait royaliste, ou plutôt qui a réveillé en moi la fibre royaliste, venue de mes ascendants méridionaux. C'est elle qui m'a permis de retrouver la vérité politique dans les conversations enflammées de Vaugeois, et dans les lumineux écrits de Maurras..., cette vérité politique noyée dans les insanités des rêveurs et utopistes démocrates et dans la salive des rhéteurs, cette vérité politique qui, si elle se fût imposée à la France en 1900, nous aurait épargné bien des hontes et des humiliations, et sans doute le carnage de 1914-1918. La première fois que j'ai eu l'honneur et la joie d'être présenté par Paul Bézine à Mgr le duc d'Orléans (à Londres, en novembre 1904) je fis allusion à cette révélation. Le Prince me dit en riant : « Ah! oui, San Remo. On me l'a assez reproché, ce discours. Au fond, je n'y avançais rien d'excessif, ni de subversif. »

Qu'on en juge. Afin d'apprécier l'acte du duc d'Orléans, il faut se représenter les mille obs-

tacles, que peut créer l'exil, à la vue claire d'une situation et à la volonté de la définir. Quant à moi, je ne connais rien de plus beau, ni de plus chargé de promesses, que ces paroles historiques, dont eurent la primeur les représentants royalistes des Bouches-du-Rhône, du Rhône, du Gard, de Vaucluse, du Var et de l'Hérault :

Oui, il y a une question juive, il serait puéril de le nier. Si sa manifestation est récente, son origine est déjà ancienne. Les causes en remontent au jour où la fortune immobilière fut dépassée, dans des proportions fantastiques, par la fortune mobilière. Des gouvernements sans vigilance ne s'aperçurent pas que cette révolution économique, — dont tout le monde eût dû se réjouir, puisque l'accroissement de la fortune mobilière est sans limites, — leur créait l'obligation de défendre, par des lois appropriées aux circonstances et sans acception de race, celui qui, ayant la passion de son sol, incorpore en quelque sorte sa personnalité à la terre de la patrie, contre son écrasement par la fortune anonyme et vagabonde.

Qui donc devait profiter de cet état de choses, si ce n'est ceux qui, non seulement n'aiment pas la terre, mais sont réfractaires à ses attaches? Lorsqu'on s'aperçut du chemin parcouru, des banques se fondèrent pour résister à la puissance juive. Celle-ci se croyant invincible ne voulut pas le permettre. Ce fut son tort, aussi sa maladresse. Les causes de la question juive étaient donc anciennes. Son éclatement date du jour de l'égorgement de l'Union générale. Que fit le gouvernement? Il se fit complice. Ce jour-là, la guerre était déclarée.

Qu'on ne vienne pas me parler d'intolérance, et qu'on ne prétende pas ameuter le pays en lui faisant craindre le réveil

des luttes et des persécutions religieuses. Les persécutions» je les laisse au gouvernement qui m'aura précédé. Quant à moi, je ne chercherai que l'apaisement.

Ces paroles, au bout de vingt ans, n'ont rien perdu de leur actualité. Les juifs eux-mêmes ont reconnu qu'il y avait une question juive, puisque leurs sionistes se sont flattés de la résoudre, par la reconstitution territoriale d'une Judée. Nul homme sensé ne songe à persécuter Israël, après une guerre où ses fils ont mêlé leur sang à celui de nos enfants. Mais nul israélite sensé ne niera que « l'égorgement de l'Union Générale » fut une faute grave, comme fut une autre faute grave, la campagne anticléricale et antimilitariste de l'Affaire Dreyfus. Pour empêcher le retour de pareille faute , des précautions peuvent et doivent être prises, d'un commun accord, entre les représentants les plus qualifiés du peuple juif et les dirigeants de l'Etat français. La nationalisation de cet Etat français en assurant la sécurité extérieure, détruira ainsi les germes de haine qui nuisent à la paix intérieure. L'antisémitisme en France n'a jamais été que la résultante de crises de fanatisme juif, traduites, bien entendu, en langage de Bourse.

J'ai cité ces quelques lignes historiques, parce qu'elles donnent une juste idée de la pénétration d'esprit et de l'audace raisonnable du duc d'Orléans. Dans sa conversation courante, il remonte sans peine des effets aux causes, avec

l'agilité d'un grand politique. II possède ce don inné : la lecture des faits et des hommes; et l'exposé d'un mal social suscite aussitôt chez lui le désir de trouver le remède, mais le remède vrai, et non pas seulement verbal. Car il y a le remède d'assemblée, le remède pour effets de tribune; et il y a les remèdes du Souverain et du conseil du Souverain, qui seuls ont chance de soulager.

Le dérèglement antinational des puissances d'argent est à l'origine de l'Affaire Dreyfus. Elles alimentèrent la presse, le Parlement et faussèrent l'opinion. Bien que signalées et dénoncées, elles l'emportèrent en fin de compte. Elles l'emportent encore au moment où j'écris. Cependant leur victoire, la guerre aidant, pourrait bien être une victoire à la Pyrrhus, dans une démocratie plus inquiète et minée encore qu'elle ne l'était avant les hécatombes. La Haute Banque devrait réfléchir à ses responsabilités. Si je faisais partie de cet illustre et trop puissant consortium, je réfléchirais et il m'apparaîtrait que les conseils venus de San Remo ne sont pas plus à dédaigner en 1920 qu'ils ne l'étaient en 1899, au contraire. On m'a rapporté cet échange de propos de deux députés, l'un radical-socialiste, l'autre socialiste unifié, au moment de la seconde marche des Allemands sur Paris, en mars 1918:

Le socialiste unifié : « Diable, en cas de grand

bombardement, nous ne pèserions pas lourds, nous parlementaires, même et surtout devant nos électeurs ».

Le radical-socialiste : « Le seul dérivatif à la colère nationaliste ce seraient, je pense, l'antisémitisme, les gens de Bourse. »

L'unifié : « Vous avez raison. »

En d'autres termes, il me semble que rien n'est plus instable, ni plus dangereux que l'alliance de l'internationale des pauvres et de l'internationale financière. Elle peut être dénoncée brutalement, d'une minute à l'autre, par ses exploiteurs politiciens. On voit les troubles qui en résulteraient et la menace suspendue sur la Haute Banque. En prononçant, il y a vingt et un ans, l'allocution de San Remo, le plus sage et le plus prévoyant des prétendants en a appelé du désordre — qui menace de tout engloutir — à l'ordre sauveur.

Je disais que c'est en 1904, que je fis la connaissance du Prince, à Londres, à l'hôtel Savoy. Je savais, par Vaugeois, Maurras et Montesquiou, en présence de qui j'allais me trouver. Cependant l'impression fut plus forte que la supposition. Le duc est grand et mince, d'une élégance unique, et il vous happe avec ses yeux bleus, où se mélangent le ciel et l'eau. D'un geste affectueux et vif, il vous prend le bras, quand il veut vous convaincre. Sa voix est chaude, directe, sans apprêt, en constant accord

avec son regard. On le sent tout de suite méfiant et bon, dédaigneux des balivernes, ami de l'essentiel, y courant, reliant les éléments épars d'une causerie, se formant un jugement — révisible — sur son interlocuteur, et d'une exquise sensibilité. C'est un fait qu'il inspire le dévouement et que sa seule approche vous récompense des efforts qu'on a pu faire pour sa cause, qui est celle du pays. Il apparaît baigné de mélancolie, privé d'un sol qu'il chérit par toutes ses fibres dont chaque grain — patrimoine idéal — lui est précieux. Au bout d'une heure d'entrevue, j étais conquis à jamais et les moindres détails du déjeuner qui suivit, et où le Prince montra les facettes brillantes de son esprit de primesaut, me sont demeurés chers comme de vieux amis. Il n'est, d'ailleurs, aucun de ceux qui ont approché ce vivant entre les vivants, qui n'ait conservé de Lui une impression analogue. Jules Lemaître rebelle comme pas un à l'étiquette des cours et à l'emballement, parlait avec ravissement de ses entretiens avec le duc d'Orléans et peignait, en termes fort justes « cette force de sympathie, cette aimantation du regard et de la voix ». Il concluait : « Comme il est gentil!... Quel accueil lui feraient les Parisiens, s'il descendait à cheval l'avenue des Champs-Elysées!... Mais c'est qu'il est naturellement populaire! » Cher Lemaître, il était tout content de sa conversion à la monarchie,f avouée, carrée, totale, définitive : « J'ai

ainsi doublé mon plaisir de fréquenter cet homme séduisant... C'est que le plaisir, Léon, ça compte aussi...

— Fichtre, parrain, je vous crois ! »

Lemaître était en effet le parrain de mon second fils, de mon petit Philippe — dont le nom est tout un programme — et que nous élevons, sa maman et moi — il faut l'avouer — dans des sentiments fort peu républicains.

Quand je me reporte, par l'esprit, à cette période de la vie française, qui va de 1899 à 1905, 6, 7 et 8, je vois un pays semblable à un terrain crevassé et lézardé par un tremblement de terre. De 1880 à 1897, la société parisienne, légère et vive, remise tant bien que mal de la terrible secousse de 1870-1871, indifférente à la politique, sinon aux scandales de la politique, s'était adonnée à la littérature, aux controverses artistiques, au théâtre. Elle avait applaudi les ouvrages de Taine, la France Juive de Drumont, ignoré Fustel de Coulanges et la Réforme Intellectuelle et Morale de Renan. Elle avait à peu près oublié l'Alsace-Lorraine, complètement oublié la question du Rhin, choyé puis abandonné Boulanger et maudit Panama et les panamistes. Puis, à partir de 1 897, elle s'était divisée sur une querelle d'origine juive — en deux clans d'inégale importance, mais dont le moins nombreux tenait l'Etat. A partir de là, quelle confusion, quelles discussions, quelle mêlée, et

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