‹ Au temps de JudasChapitre 64 sur 69 · ROBERT VALLIER · texte numérisé non relu

ROBERT VALLIER

combien il était fatal que l'ennemi héréditaire crût le moment venu, quelques années plus tard, de conquérir ce beau pays si mal gouverné et retourné contre lui-même ! On sait que Maurras a écrit un volume sur les années précédant la guerre, sous ce titre : Quand les Français ne s aimaient pas... C'est-à-dire quand ils se dénigraient et se déchiraient de leurs propres mains. Aujourd'hui la suite des événements apparaît bien claire. Alors qu'à vivre au jour le jour parmi eux, on perdait le fil et la trame, l'Allemagne, par son agression préméditée, a accompli ce prodige de refaire chez nous l'union perdue.

J'ai connu, chez Mme de Loynes, un garçon fort curieux, mort aujourd'hui, qui s'appelait Robert Vallier. Très intelligent, bon observateur, assez nonchalant sous les dehors d'un physique robuste, aimant les femmes, le vin, la bonne chère, et lisant couramment les métaphysiciens grecs — aussi couramment que le cher Brochard, auteur de ce chef-d'œuvre, les Sceptiques grecs — Vallier avait accepté un emploi de lecteur chez les Calmann Lévy, à la Revue de Paris, panier à papiers que dirigea Ganderax et que dirige présentement Marcel Prévost. En dépit de l'Affaire et bien qu'antidreyfusard, il avait conservé toutes ses relations et je crois même qu'il notait, chaque jour, les épisodes de cette étrange bataille sèche, conduite par des politiciens falots, au-dessus de laquelle montait

le nuage de feu et de sang. J'ai conservé le souvenir distinct d'une sorte de prophétie, qu'il me fit un soir au billard, parce que je l'écoutais volontiers et lui accordais cette importance intellectuelle, que les autres lui mesuraient trop parcimonieusement à son gré : « Mon cher ami, ne nous y trompons pas, cette secousse sismique, qu'est l'Affaire Dreyfus, nous annonce toute une série de guerres et de convulsions politiques et sociales. C'est une partie d'un plan, c'est un prélude, c'est un lever de rideau. Ceux qui vivront assez vieux assisteront, non à une tragédie, mais, vous m'entendez bien, à une série de tragédies, se succédant selon un rythme pressé.

— Sur quel espace?

— Une cinquantaine d'années (Vallier disait cela en 1907, ce qui nous mènerait dans les environs de 1957, si le lecteur de la Revue de Paris y voyait clair), pendant lesquelles il n'y aura que de courts répits.

— Nous mourrons donc sans en voir la fin?

— Heureusement, car la fin ne sera sans doute pas fort aimable. Après une série de guerres épuisantes, j'imagine un enlisement dans une totale indifférence matérielle. Les meilleurs se seront fait tuer, comme c'est la règle. Il restera de plats ambitieux et des incendiaires sournois.

— Si la République dure...

— Comptez-vous donc, vous aussi, sur un

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