ROBERT VALLIER
chef militaire pour trancher le fil de la destinée? Détrompez-vous. Ce qui fait la force de la République, c'est cette succession d'équipes qui enterrent, à mesure, les responsabilités de leurs prédécesseurs; si bien qu'aucun ancien ministre, même concussionnaire ou traître, n'est jamais, chez nous, châtié ni complètement démonétisé. Il y a trente ans, car je fus un précoce, que j'observe les classes dites dirigeantes. Elles ne dirigent rien du tout, ni intellectuellement, ni moralement, ni économiquement, ni même financièrement, et Drumont fait trop d'honneur à ses barons juifs. Regardez les journaux conservateurs : ce Gaulois auquel préside Arthur Meyer un fantoche... ce Figaro, où Calmette, un gentil garçon, qui aime son pays, n'a aucune autorité morale... cet Echo de Paris, où Simond n'ose même pas prendre violemment la défense du malheureux Syveton... Regardez nos revues, ceux qui les conduisent, ceux qui les inspirent.
— Alors, la Révolution...
— Par définition même, la révolution n'est qu'un passage et je ne vois, chez nos chefs socialistes, personne de supérieur au plus plat des bourgeois. Ce Jaurès (dont notre ami Delafosse parle avec admiration et respect) c'est une outre vide, c'est un tamtam nègre, un grand homme pour fétichistes de l'Afrique centrale. Les transfuges aussi, Briand par exemple, sont écœurants et défibrés. La foule est stupide et sans courage...
Il y aura des révolutionnettes en France. Il n'y aura même pas une nouvelle révolution. La nation se découragera, s'en ira en morceaux, voilà tout.
— Pour un catholique pratiquant, mon cher Vallier, vous me paraissez bien fataliste. Que faites-vous de ces êtres providentiels, qui rebroussent le cours des événements et rétablissent les situations mal aventurées? Multa renascentur quœ jam cecidere. »
Mais le sombre Vallier secouait sa tête brune, ovale et solide, que prolongeait un haut et vaste front : « La Providence se lasse, à la longue. Elle se retire de ceux qui ne s'aident pas. Le nationalisme pouvait réagir. Les nationalistes se sont endormis du sommeil électoral et parlementaire. Les juifs ont cette supériorité sur nous autres, qu'ils demeurent toujours éveillés... et même vigilants. »
J'ai rapporté cette conversation pour montrer que, dès cette époque, pas mal de gens sentaient venir des événements redoutables. Selon leurs tempéraments et leurs formes d'esprit, ils pensaient qu'on pouvait, ou non, les conjurer. Personnellement, j'ai foi, une foi invincible, dans les destinées de mon pays et j'attends toujours, avec confiance, la solution heureuse. Comme dit le proverbe, on ne se refait pas. Cette perpétuelle espérance — et même certitude — soutient en moi l'homme d'action et empêche qu'il
JULES LOURY
ne soit embêté par le rêveur. Déformant prosaïquement le vers de Baudelaire, je dirais volontiers : « Je sortirai, quant à moi, sans plaisir d'un monde où l'action est parfois la sœur du rêve. » Du reste, ne dépend-il pas de nous, en grande partie, que cette fraternité du rêve et de l'action soit plus fréquente? Il faut agir selon son rêve, voilà tout.
Le petit père Soury, déjà nommé, meublé de toutes les connaissances possibles, clérical athée et détestant les concierges — ce qui est le grand signe de la misanthropie — était nationaliste, parce qu'il considérait cette chère cause comme désespérée. Il murmurait, en sifflant les ss..., des pronostics horribles, son chapeau haut de forme campé sur ses genoux, le torse droit, les jambes pudiquement repliées sous la chaise, ou le fauteuil. Il appelait, à la rescousse de son raisonnement, tranchant et bleuâtre comme le couperet de la guillotine, toutes les annales des cités mortes : Babylone, Ninive, Athènes, Byzance, Carthage... Il y avait en lui du corbeau, tel que nous le peint Edgar Poë, dans sa fameuse pièce en « jamais plus »... « never more »... que le bon Blémont traduisait
| « hiver mort ». On sait que ce brave petit père Soury n'avait jamais approché la femme, considérée par lui comme un objet de damnation.
I Je pense que c'est cette virginité encombrante, anormale, qui le poussait ainsi au noir, et je me
suis toujours demandé si une petite piqueuse de bottines ou de chapeaux n'aurait pas modifié sa fatale vision. Cet Ezéchiel en redingote, ce Jérémie de la rue Cassette (il changeait sans cesse de logement à cause des concierges toujours maudits, toujours renaissants) m'a donné souvent de rudes courbatures, et je n'oublierai jamais les regards dont il foudroyait, en entrant chez nous
— nous étions jeunes mariés, ma femme et moi
— notre petite servante interloquée.
A côté de l'antisémitisme, l'antimaçonnisme accompagné d'une crainte panique des francsmaçons, a joué un rôle dans l'Affaire Dreyfus. Sans entrer dans ces exagérations, j'admets fort bien que le cabinet Waldeck et le cabinet Combes aient été des combinaisons maçonniques, plus formées dans les loges (ces petits cénacles moisis et fanatiques), que dans les couloirs et commissions du Parlement. Autrement ils n'auraient pas pu tenir un mois contre le sentiment général du pays. La démocratie est un système éminemment favorable aux sociétés, plus ou moins secrètes, qui jouent le rôle de pilotis dans la vase instable des intérêts particuliers déchaînés, et empêchent ainsi les éboulements. Je vais plus loin et j'estime que les loges allemandes ont inspiré les loges françaises, pour le choix de Waldeck et de Combes. Les loges allemandes ont dû faire croire à leurs congénères de chez nous que c'était là le chemin de la paix univer-
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selle et définitive entre les peuples. C'est un point de vue qui demanderait de longs développements et que je signale, en passant, aux historiens et chercheurs de l'avenir.
Mais de là à admettre que la franc-maçonnerie soit une puissance surnaturelle, contre laquelle, une fois déchaînée, il n'y ait plus rien à faire qu'à attendre en tremblant ses arrêts... je prétends qu'il existe une certaine marge. J'ai connu des antimaçons professionnels, aussi poussiéreux, dans leur genre, que ceux qu'ils prétendaient combattre. A un moment donné, il fut même question de fonder, par opposition au Grand- Orient, un Grand Occident de France destiné à lutter contre le premier. Tactique enfantine et qui n'a jamais donné et ne pouvait donner aucun résultat. Ceux qui voient partout la main des francs- maçons ressemblent à ceux qui voient partout la main des jésuites. J'ai lu les nombreux et fort intéressants travaux consacrés à l'illuminisme et aux sectes en général. Ils ne m'ont pas convaincu de l'omnipotence, ni de Forigine satanique des frères triplement ponctués. Drumont acceptait l'intervention de la maçonnerie dans les affaires humaines, à condition qu'elle eût le numéro 2, après l'influence juive, laquelle, en effet, semble prédominante dans les coutumes et préoccupations des maçons. Ce qu'on peut dire, c'est que chaque fois qu'il se produit soudainement un événement
inattendu ou inexpliqué en politique démocratique, cet événement est issu d'une résolution des loges, qui savent imposer le silence à leurs adhérents. Je ne crois pas aux arrière-loges, c'est-à-dire à un pouvoir international mystérieux, qui commanderait lui-même aux loges. Si l'on admettait cette supposition, l'histoire entière ne serait plus qu'une série de luttes entre les projets de la maçonnerie infernale et les volontés de la Providence... ce qui semblerait légèrement sommaire, comme explication générale de l'univers.
De même, il me paraît que c'est faire la part trop belle aux francs-maçons que de les supposer capables d'anéantir leurs ennemis. Il est bien vrai — comme nous le dirons tout à l'heure — que Syveton, ennemi de la maçonnerie et révélateur des fiches de délation, est mort mystérieusement; mais j'ai porté en pleine guerre, un coup plutôt dur à la politique des loges, en dénonçant la trahison de Caillaux et de Malvy, le premier, ancien président du Conseil, le second ministre de l'Intérieur, et je n'ai pas été zigouillé dans les trois mois qui ont suivi. Comme je ne puis croire que ce fut indifférence de la part de mes adversaires maçonniques, je suis bien forcé d'admettre que ce fut incapacité de me tuer. Ma méfiance quant à la thèse omnimaçonnique s'en est accrue. La secte donne des mots d'ordre, souvent obéis. Elle est incapable de donner
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« dronos », comme il est dit dans Rabelais. A moins — car il y a toujours des exceptions — que celui qui a rudement contrecarré les loges et leurs adeptes, ne commette une grave imprudence ou une folie.
Le plus simple, si Ton a peur des juifs, ou des francs-maçons, est de ne pas faire de politique et de planter ses choux. Mais le plus sage, si l'on fait de la politique, est de n'avoir peur ni des juifs, ni des francs-maçons, ni de personne et d'aller tranquillement son chemin. De chemin, mon ami, fais ton petit bonhomme. La vraie cuirasse, c'est la bonne foi.
L'Affaire Dreyfus, avec ses complications successives, sortant, ainsi que des diables, de tant de boîtes échelonnées a rendu fols et hypocondriaques pas mal de gens. Chez les uns, ce maboulisme a pris la forme torpide et lente d'une neurasthénie mélancolique. On vit des hommes politiques, des écrivains, des savants, portant sur eux le Bordereau et des comparaisons d'écritures de Dreyfus et d'Esterhazy, qui abordaient les passants dans les rues, pour les convaincre. Chez d'autres, cette agitation cérébrale prit la forme maçonnique ou antimaçonnique, soit qu'ils se fussent affiliés et fumassent la fameuse pipe de lycopode, ceints du tablier à bavette, soit qu'ils enregistrassent, dans des ouvrages compacts, les horribles projets de la maçonnerie universelle. Il y en eut qui abandon-
nèrent la maçonnerie, sous l'empire de la crainte et du dégoût, et devinrent aussi embêtants, par leur propagande antimaçonne, que les prêtres défroqués, qui débinent partout le clergé et le pape. Il y en eut qui revinrent aux loges, après un tour dans les sacristies, à l'imitation de feu Léo Taxil, jetant le désarroi dans les cœurs simples. Que de bonnes dames dupées, juste ciel! Que de vieux généraux fourrés dedans! Quel saccage de candeurs! Je ris encore quelquefois en y songeant.
C'est de l'Affaire que date aussi, sous sa forme contemporaine, le désir, éminemment bourgeois, « d'aller au peuple », de résoudre, à l'aide de telle ou telle formule empirique, la question sociale. C'est là un généreux sentiment, mais naïf, qui risque d'être exploité par des charlatans, ou tourné en marotte par des rêveurs. Il y eut donc, par le biais de la grande querelle touchant les juifs, une sorte de recommencement des mirages et des fantaisies économico-politiques de 1848, des tentatives de Fourier, de Considérant, de Cabet. Justice, Vérité, Lumière, ces mots, dépouillés de réel, dansaient à la cime des imaginations débiles ou malades et menaient tout droit à une recrudescence d'iniquités, de mensonges et de ténèbres. Car l'antiphrase préside aux efforts déréglés, qui n'ont point pour base le divin bon sens.
Un brave garçon, un parigot, le camarade X...