‹ Au temps de JudasChapitre 66 sur 69 · LES « BONS OUVRIERS · texte numérisé non relu

LES « BONS OUVRIERS

à la fois subtil et simpliste, avait imaginé — pour faire pièce au syndicalisme naissant — de fonder les Travailleurs Libres de... mettons de Bougival. Ce devait être, dans son esprit, une agglomération d'ouvriers « bien pensants », de ceux qui trouvent que le patron a raison et que le salaire est très suffisant, que les « rouspéteurs » sont des « feignants » et qu'on doit être toujours content de ce qu'on a. Appuyé sur l'obligeant Devos, Drumont et la Libre Parole, cet homme du peuple, comme on n'en fait plus, groupa effectivement un certain nombre de purotins, qui assistaient religieusement aux réunions, où des personnes de la meilleure société venaient moraliser les masses, à l'aide de petites comédies de salon, de récitations de poèmes et de morceaux de musique. Mais je ne sais pas trop à quoi travaillaient, dans la journée, les Travailleurs Libres de Bougival. Je pris la parole à une de ces réunions, à la demande du président, et je n'oublierai jamais l'expression confite, et prête à applaudir n'importe quoi, de cette assistance introuvable. C'étaient, non des ouvriers mais des mendigots, qui auraient écouté patiemment une lecture en hébreu ou en turc, uniquement attentifs à la quête de la sortie, aux bottines et aux pantalons expédiés par ballots aux adhérents et auditeurs. « Oui, monsieur le comte... hélas non, madame la duchesse... oui, mon cher maître... » On n'entendait que cela,

accompagné de malédictions contre les mauvais esprits de la Bourse du Travail qui voulaient chambarder tout, « sans savoir quoi mettre à la place ». Une abonnée de la Libre Parole s'approcha de moi, toute joyeuse : « Monsieur, Monsieur Daudet, je viens de faire une conversion. Un anarchiste, un vrai, m'a promis, après avoir entendu Joseph Ménard, qu'il allait se faire baptiser. » Devant mon mouvement de surprise, la charmante femme ajouta : « Je m'occupe de lui depuis six mois, je réponds de sa sincérité. Il avait résisté à tout, mais il n'a pas résisté à Joseph Ménard. » Or, j'avais dormi, je l'avoue, pendant la harangue trop bien balancée de Joseph Ménard, pavot sonore.

Drumont, en dépit de son ironie naturelle croyait dur comme fer aux Travailleurs Libres de Bougival, et, devant mon scepticisme quant au résultat : « Vous avez tort, mon bon Léon ces gens-là sont des simples, comme ils disent, et très dévoués à leurs bienfaiteurs.

— Mais, patron, s'ils étaient des simples, ils ne se qualifieraient pas eux-mêmes de simples. La bonne foi du camarade X... n'est pas en cause. C'est l'efficacité du remède antirévolutionnaire, qui me semble douteuse. »

J'ai vu s'intéresser successivement aux Travailleurs Libres de Bougival, des fils de banquiers, des polémistes célèbres, des hommes politiques, des princesses, des ecclésiastiques. A un moment,

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