GABRIEL HANOTAUX
de sifflets laryngés : « Il arrivera, ce monsieur Hanotaux. Il a des roulettes tout autour du ventre. » C'était exact, et Gabriel est arrivé maintenant au faîte des honneurs dont dispose le régime, c'est-à-dire exactement à rien du tout. Hé! hé!
Je n'ai pas connu Casimir Périer. Je n'ai fait que l'apercevoir, triste et grave comme un étui à lorgnette, peu de temps avant son rapide passage à la Présidence de la République. On sait qu'il la quitta, écœuré, à la suite précisément d'un mauvais tour que lui avait joué Gabriel Hanotaux, qu'il croyait son ami, hé! hé! Quant à Félix Faure, ce n'était pas un méchant homme, ni même un exceptionnel serin; mais il eut le tort de mourir, de la façon décrite par Montaigne, entre les bras et même les jambes de sa jolie petite amie, mariée elle-même, — proh pudor — et qui fut mêlée plus tard à une terrible histoire d'assassinat. Comme on disait devant un garde de Paris, au courant de la chose : « Ce pauvre Président n'a pas recouvré sa connaissance », cet homme, simple et franc, répliqua, en clignant de l'œil : « Il n'avait pas à la retrouver. Il était quasiment collé à elle. »
Waldeck- Rousseau, juriste au regard froid de poisson dans sa gelée, a joué un rôle important au cours de l'affaire Dreyfus. Avant de mettre la main à la pâte empoisonnée, il a conseillé les manœuvriers. Vandal disait de lui, spirituellement, qu'il avait pris le dossier contre la France.
Comme beaucoup de magistrats et de jurisconsultes, ce bizarre personnage méconnaissait totalement la réalité, les gens, et ne se complaisait qu'aux tours de force parlementaires. J'étais jeune quand je le voyais chez Charcot, jeune mais habitué à regarder, et je me demandais : « Est-il bête, ou est-ce un passionné qui distille, pour se mettre à l'abri, une coque de glace? » Probablement les deux à la fois. Ses relations déconcertantes allaient de Dreyfus Gonzalès, propriétaire de je ne sais plus quel château historique (naturellement), à Dufayel le marchand de meubles à tempérament, au prétentieux et turbulent docteur Poirier et à Edmond Haraucourt, qui n'a même pas de talent quand il vise à être chien, comme dans la Légende des Sexes. Pouvait-il croire, ce déplorable Waldeck, que la libération de Dreyfus et l'expulsion des congrégahistes étaient liées -au salut de la France, ou ne se fichait-il pas plutôt profondément de cette France, que l'abaissement du régime, le plus bas qui soit, lui mit, pendant une heure critique, entre les mains? Cela est demeuré une énigme. Les hommes font le mal pour beaucoup de raisons, qui ne tiennent pas toutes à ce qu'ils sont foncièrement mauvais. Ils le font souvent par manque de clairvoyance, entraînement et confiance absurde dans des talents qu'ils n'ont pas. Waldeck, tant prôné, tant vilipendé, a abouti à ceci : découronner le pays de ces savants et