‹ Au temps de la PucelleChapitre 10 sur 14 · PARIS SOUS LA DOMINATION ANGLAISE · texte numérisé non relu

PARIS SOUS LA DOMINATION ANGLAISE

Nous apprenons de Chastellain que lors de son entrée solennelle à Paris, comme régent et comme héritier de France, le l'^'' décembre 1420, Henri V avait plutôt l'allure d'un conquérant que celle d'un souverain légitime et paternel. >< Moult fière était sa contenance, dit Vindiciaire, et il regardait le peuple d'un étrange œil. » Cette altitude, confirmée, nous l'avons vu, par sa conduite, fut comme le présage et le symbole de la fière dureté du régime anglais dans la capitale. Malgré l'intérêt qu'ils auraient eu à faire ratifier par l'opinion publique l'usurpation conclue à Troyes, les princes et les seigneurs d'outre-mer ne se départirent point à l'égard des Parisiens de leur morgue britannique, et leur orgueil se soucia peu des blessures infligées à l'amour-propre français. Ils ne tinrent pas seulement à être les maîtres, mais à montrer qu'ils

relaient. Ce ne fut pas uniquement le patriotisme des armagnacs de la capitale qui souffrit de cette arrogance, les bourguignons eux-même, se sentant traités aussi en vaincus, ne dévorèrent pas l'afiront sans peine et de la bouche de quelques-uns, même des plus passionnés en faveur du nouveau régime, s'échappèrent à huis clos des grognements sourds. L'auteur du Journal dit d'un bourgeois de Paris, grognon de nature, il est vrai, n'a pu s'en taire. « Ilem, note-t-il sur son cahier ou registre, en avril, après Pâques, qui fut le quatrième jour de ce mois, l'an 1 i23, il fut tenu un grand conseil en la cité d"Amiens de nos seigneurs, et là ils firent mariages et alliances afin de maintenir la guerre contre les Armagnacs, et fut donnée la sœur du duc de Bourgogne au régent de France (Bedford). Après lesdits mariages vinrent à Paris le duc de Bedford, le comte de Salisbury, le comte de Suffolk et plusieurs autres seigneurs d'Angleterre, et n'y vint aucun seigneur de France, et il n'y avait donc que des Anglais, qui tenaient le plus grand état de beaux vêtements et de joyaux que l'on eût vu de mémoire d'homme; et nul ne se mêlait du gouvernement du royaume, sinon eux... Jtem, en ce temps (1424) rien ne se faisait que par l'Anglais, et nul des seigneurs de France ne se mêlait du gouvernement du royaume. »

Il faut entendre le même chroniqueur remémorer en grondant sur l'un de ses feuillets l'insolente

conduite de Jean de Lancastie à Tégaid dune procession. « Ilem, tout le mois d'avril et jusqu'à environ trois ou quatre jours avant la fin du mois de mai (1427), il ne cessa de faire grand froid et il n'y eut guère de semaine où il ne gelât ou grêlât très fort, et il pleuvait toujours. Et le lundi avant l'Ascension, la procession de Notre-Dame et sa compagnie ordinaire s'en allèrent à Montmartre. Ce jour-là, il ne cessa de pleuvoir depuis environ neuf heures du matin jusqu'à trois heures après dîner. La procession ne ralentit point le pas en raison de la plaie, mais il est certain que les chemins furent si fort défoncés entre iMontmartre et Paris que nous mîmes largement une heure pour venir de Montmartre à Saint-Lazare. Et de là vint la procession à Saint-Laurent, et, au départ de Saint-Laurent, il était alors environ une heure, la pluie tomba encore plus fort qu'auparavant. Or, à cette même heure, le régent Bedfordj et sa femme s'en allaient par la porte Saint-Martin. Ils rencontrèrent la procession, mais ils en tinrent bien peu de compte, car ils continuèrent à chevaucher très fort, et les gens de la procession ne purent reculer, et ces gens furent tout éclaboussés de la boue que les chevaux jetaient par devant et par derrière. 11 n'y eut personne de l'escorte qui montrât quelque courtoisie et qui pour châsse ou pour procession daignât un peus'arrêter. Ainsi s'en revint à Paris la procession le plus vite qu'elle put ; et il était entre deux et trois heures quand elle

arriva à Saint-Merry. Ce jour donc, le régent s'en alla vers le duc de Bourgogne, et ce fut le vingtsixième jour de mai de l'an 1427. »

Une chose particulièrement blessante pour les notables bourguignons de la capitale, mais dont se souciait peu le commun peuple, c'est l'état d'roandon et de dénuement relatif où vivait la veuve de Charles YI, leur chère régente de naguère. On était déjà loin, après trois années, des honneurs et des promesses par où avait été si pleinement et si honteusement séduite la coupable reine, la molle et luxueuse marâtre, qui avait renié son fils et la France à Troyes. « En ce temps (1423), remarque notre grondeur, d'ailleurs si peu patriote, la reine de France résidait à Paris, mais elle était entretenue si pauvrement qu'elle n'avait tous les jours que huit setiers de vin tout au plus pour elle et pour sa maison, et, à la plupart des gens de Paris si l'on eût demandé : « Où est la reine? » ils n'en auraient su que dire, car on faisait d'elle si peu de compte qu'à peine le peuple en avait quelque souci parce qu'on disait qu'elle était cause des grands maux et douleurs qui pour lors étaient sur le pays... //t'?7i, note-t-il encore l'année suivante, la reine de France ne bougeait jamais de Paris et elle y était comme une étrangère, enfermée tout le temps dans l'hôtel Saint-Paul, où était trépassé le noble roi Charles VI, son bon mari, à qui Dieu pardonne! Elle observait bien les convenances de

sa retraite, ainsi qu'une veuve doit faire. » Soit remords efficace, soit apathie croissante, Isabeau en eftet demeura désormais dans Tombre.

Un autre grand personnage donnait à nos bourguignons parisiens un très douloureux sujet de mécontentement, c'était le duc de Bourgogne. Ils en voulaient aux Anglais de son efîacement et ils lui en voulaient à lui-même. Il semble bien que Pliilippe, quoiqu'il jugeât en ce moment de son intérêt l'alliance avec l'usurpation étrangère, ne tenait nullement à s'identifier avec elle et à y jouer un grand rôle. Il se préoccupait surtout de profiter des circonstances pour agrandir ses propres États et ne prêtait qu'une attention médiocre au sort de ses partisans dans la France anglaise. C'est de quoi ceux-ci gémissaient, faisant de tristes retours sur ce prince et sur son père, sur l'égoïsme de Philippe et sa vie peu édifiante. « Item, écrit le pessimiste auteur du /ou?'Hrt/, la veille de l'Epiphanie (1422), vint à Paris le duc de Bourgogne, et il amena foison de gens d'armes qui firent beaucoup de mal aux villages d'entour Paris, car il ne demeura rien après eux qu'on pût emporter, sauf ce qui était trop chaud ou trop pesant ; les Armagnacs étaient ducôté de la porte Saint-Jacques, de Saint-Germain, de Bordelles jusqu'à Orléans, et ils faisaient de pires dévastations que jamais brigands sarrasins... //em, pour la bienvenue du susdit duc on fit crier qu'une petite monnaie nommée noircis, qui ne valait qu'une poitevine, vaudrait

une maille tournois. Ce fut là tout le bien qu'il nous lit pour lors et à la ville de Paris, qui l'aimait tant et qui avait eu tant à souffrir et soutirait encore derechef pour lui, comme autrefois pour son père, prince si lent et si négligent en toutes ces choses que Dieu sait. Et vraiment le fils tenait bien de lui en ce défaut, car il aurait bien pu faire en un quart d'année ce à quoi il mettait deux ou trois ans. Il laissait bien paraître que de la mort de son père il avait peu ou point de souci, car, certes, il menait une vie damnable et de jour et de nuit, comme avaient fait le feu duc d'Orléans et les autres seigneurs qui étaient morts très honteusement, et il était gouverné par de jeunes chevaliers pleins de folie et d'outrecuidance, et il se conduisait selon leur conduite, et eux selon la sienne, et en vérité aucun d'eux ne pensait à Dieu et n'avait cure que d'agir selon son caprice... Jtein, le duc de Bourgogne vint à Paris, le samedi vingt-deuxième jour de mai (1428), veille de la Pentecôte, et il vint sur un petit cheval, comme un simple archer, et il n'aurait pas été reconnu du peuple, si ce n'est que le régent (Bedford) l'accompagnait et aussi la régente (Anne de Bourgogne)... Jiem, il s'en alla le deuxième jour de juin suivant, veille de la fête du Saint-Sacrement. »

L'attitude de Henri V à l'égard du maréchal de L'Isle-Adam avait témoigné que même les grands chefs de la faction bourguignonne feraient bien de marcher droit. L'arrestation de ce capitaine souleva

dans Paris une émeute darement réprimée. « Je ne sais, nous raconte Chastellain à ce propos, s'il vous souvient de ce que je vous ai dit naguère de la marque de mécontentement donnée par le roi Henri au seigneur de L'Isle-Adam pendant le siège de Melun. Après ce siège, à Paris, il lui ôta son office de maréchal de France. Puis quand il eut repassé la mer pour aller séjourner en son royaume d'Angleterre, et quand aussi le duc de Bourgogne' qui aimait sincèrement ledit L'Isle-Adam, son serviteur, se fut aussi éloigné et retiré en ses pays, le duc de Glocester, capitaine de Paris, qui avait reçu les ordres secrets du roi avant son départ, fit mettre la main sur L'Isle-Adam, et le fit conduire par une bande de soldats anglais à la Bastille Saint-Antoine. Or, quand le bruit se répandit dans la ville que L'Isle-Adam était arrêté, un grand nombre de gens de la commune se soulevèrent, comme on dit, à hacques et à macgues (haches et masses ou maillets), se proposant de le secourir et de l'enlever de force aux Anglais. Mais alors vinrent à leur rencontre cent vingt arcliers, les arcs bandés, tirant sur eux à mort et dont les flèches s'enfonçaient dans leurs corps jusqu'aux ' pennons. Les Anglais se jetèrent ainsi au travers des émeutiers et les rechassèrent en désordre dans leurs demeures. Et ledit L'Isle-Adam fut emmené, que les habitants de Paris le voulussent ou non. Toutefois ils en eurent grande déplaisance, car ils l'aimaient fort de tout temps, principalement parce

que c'était un serviteur du duc de Bourgogne. L'Isle-Adam fut donc mis dans la Bastille et y fut retenu prisonnier durantla vie du roi, son ennemi.» — Après la mort de Henri V,non seulement il recouvra la liberté, mais il rentra en faveur auprès du duc de Bedford, devint un de ses lieutenants et reçut de lui une large part dans les dépouilles des proscrits. Toutefois il demeura, ce semble, au fond du cœur Bourguignon plutôt qu'Anglais.

D'autres chefs, au contraire, de la faction bourguignonne se firent vraiment Anglais et se distinguèrent par leur dureté impitoyable dans la part qu'ils prirent au gouvernement de l'étranger. Tel fut entre tous, et nous en avons déjà vu des preuves, l'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, dont l'assiduité aux conseils du régent à Paris témoigne d'une très grande activité politique. L'ancien avoau ParlementPhilippedeMorvilliers, devenu depuis la révolution de 1418 premier président de cette cour souveraine, etchar^éen outre spécialement de la police de la capitale, se rendit odieux même aux partisans parisiens du duc de Bourgogne, a Item, gémit notre bourgeois, vers la fin de l'année 1421, îl y avait en ce temps à Paris le premier président du Parlement, nommé Philippe de Morvilliers, le plus cruel tyran que l'on eût jamais vu dans cette ville. Pour une parole contre son autorité ou si l'on avait surfait aucune denrée, il faisait percer les langues, mener bons marchands en tombereaux à travers Paris et tourner les gens au pilori; bref,

il rendait jugements si cruels, si terribles, si épouvantables, que personne n'osait parler contre lui ou appeler de ses sentences. Avec cela, il faisait payer de très grosses et lourdes amendes. Aussi ceux qui tombaient entre ses mains s'en ressenlaient toute leur vie, soit dans leur lionneur, soit dans leur avoir, soit dans quelque partie de leur corps. »

Il est juste de le reconnaître, la tyrannie policière de Morvilliers, quand elle ne s'appliquait point à la politique, n'est pas sans indiquer, parmi ses outrances, un effort, louable en soi, du gouvernement anglais pour rétablir dans Paris l'ordre public, si violemment ébranlé par les commotions furieuses des derniers temps et par les saturnales sanglantes de la démagogie bourguignonne. Il semble notamlamment qu'il y ait eu de la part de l'administration du régent un certain effort pour prévenir ou réprimer, non pas, certes, en rase campagne ou dans les villages des environs, mais tout au moins dans l'enceinte de la capitale, dans la vie quotidienne de ses rues et de ses places, la turbulence et les excès delà soldatesque, et même des hommes d'armes d'outre-mer. Le pardon sollicité par quelques-uns de ceux-ci et qu'on leur accorde, atteste du moins le péril et même le commencement de châtiment où ils se sont vus. Les lettres de rémission (1), expédiées au- nom du roi

(1) Les lettres de rémission ou lettres de grâce, dit M. Auguste Longnon, étaient accordées sur une requête adressée par

Henri VI, au mois de septembre 1424, à un jeune soudoyer d'Angleterre, nous oflrent le spectacle d'une curieuse scène du Paris d'alors.

« Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et d'Angleterre... Le cas suivant nous a été exposé de la part de Sander Russell, Anglais, pauvre jeune homme âgé de vingt-quatre ans ou environ, maintenant prisonnier en notre Châtelet de Paris. H y a trois mois ou environ, ledit Russel, Thomas Tournoul et un nommé Guillaume Le Maréchal, soldats anglais de la garnison de Melun, arrivèrent un dimanche en cette ville de Paris, où ils étaient venus par la rivière en la compagnie de notre chère et très aimée cousine, la dame de Salisbury, à laquelle ils faisaient escorte. Or le mardi suivant, lesdits trois soldats, ensemble et d'un commun accord, s'en allèrent boire à l'hôtel et taverne de VEcn de Bretagne^ situé à la porte Baudoyer. En cet hôtel les trois compagnons dépensèrent en dépense de bouche la somme de trois ou quatre

l'accusé oi; ses amis, qui y relataient toutes les circonstances du délit pour lequel on implorait la commisération du prince. Le récit, ordinairement détaillé, fait par le « suj)pliant », était reproduit dans les lettres do grâce dont il constitue le principal intérêt; on comprend qu'il ne faille pas toujours y ajouter une foi complète, car le coupable, porté à laisser dans l'omiice les circonstances défavorables à sa cause, altérait souvent la vérité ou neladisait pasentièrenipnt. Malgré ce défaut, il est peu de documents aussi réellement curieux pour l'histoire des mœurs. » — Paris pendant la domination anglaise [IâîO-I 436). Documents extraits des registres de la chancellerie de France. Introduction, p. xn.

sous parisis. Cela fait, ils virent qu'ils n'avaient point de menue monnaie pour payer leur écot. Alors Thomas Tournoul tira de sa bourse un écu d'or et le remit à la maîtresse dudit hôtel en la priant de leur en voulo'r donner la monnaie, afin qu'ils la pussent payer et contenter. Or, Thomas réclama d'elle en échange de ladite pièce la somme de vingt-six sous parisis, en lui disant que telle était alors la valeur d'un écu d'or. Mais ladite dame lui répondit qu'elle n'en donnerait que vingt-quatre. Sur cela, Sander Russel dit à cette hôtesse de VÉcu de Bretarjne : « Madame, rendezmoi l'écu que Thomas Tournoul vous a donné. Tenez, voici un florin que je vous remets à la place pour la sûreté de votre écot, et cependant j'irai en ville changer l'écu que vous a donné Thomas. » — Mais l'hôtesse refusa et les tint en suspens et en demeure. Alors Sander, voyant que ■ cette dame ne voulait agir plus gracieusement ni se payer de son écot, et que ses compagnons et lui, quoique tout disposés à payer leur dépense, ne pouvaient sortir de cette taverne, se sentit grandement animé, courroucé et indigné. Il s'écria : « De par le diable! ne pourrons-nous donc sortir de céans? Pourtant, nous voulons bien acquitter l'écot! » Et en disant cela il jeta contre le mur, l'un après l'autre, deux verres vides, qui furent brisés et mis en morceaux. Et aussitôt ledit Russell et ses deux compagnons virent apparaître un nommé Robin Morillon, sergent à verge, dit-on, nu

Châtelet de Paris, lequel leur dit ces paroles : « Que faites- vous ici? Est-ce là votre conduite? A qui êtes-vous? » — Sander lui répondit : « Vous pouvez assez voir et entendre à notre langage quelles gens nous sommes et à qui. » — Morillon leur répondit d'une façon générale : « Vous voleriez, bien les gens hors d'ici ou aux champs, si vous les y teniez, puisque vous les volez ici. » — Sander répondit pour lui et ses compagnons audit Morillon qu'il mentait en disant cela et qu'eux n'étaient point des larrons et ne volaient ni là ni ailleurs. — « Tais-toi, dit alors Morillon, et sache que je te ferai bien obéir au roi, notre seigneur! — lime semble, repartit Sander, que je suis aussi bon pour te faire obéir au roi, notre seigneur, que toi pour moi. » — Et enfin, ces paroles échangées, ledit Morillon s'approcha et mit la main sur la dague dudit Sander, et il la tira si fort qu'il rompit la ceinture où elle était attachée, un tissu de soie ferré d'argent, auquel tenait également une bourse dans laquelle il y avait de la menue monnaie d'argent et de billon, Sander ne sait pour combien,, et Morillon tira le tout à lui. Sander, se voyant ainsi traité, tira sa dague que Morillon tenait par le fourreau : ce fourreau vide, la ceinture et la bourse demeurèrent audit Morillon, qui les doit avoir encore. Sander, lui, se mit alors en posture de frapper ledit Morillon. Mais Thomas Tournoul et Guillaume Le Maréchal, ses compagnons, l'en empêchèrent et se mirent entre eux deux. Alors

Morillon descendit de l'étage supérieurdudit hôtel, où se trouvaient et buvaient lesdits compag-nons, et s'en alla jusqu'au bout ou au milieu de l'escalier à vis descendant de cet étage. I.ui parti, Thomas Tournoul et Guillaume Le Maréchal conseillèrent à Sander Russell, pour éviter plus longue noise, de ne pas séjourner davantage à l'hôtel de VEcu de Bretagne et de se retirera l'hôtellerie où il logeait, à l'enseigne de la Souche, rue Frogier-l'Asnier. Eux cependant se chargeaient de satisfaire l'hôte et l'hôtesse de VÉcu de Bretagne. Se rendant à ce conseil, Sander se mita descendre les degrés de l'escalier. Mais alors Morillon, qui, de propos délibéré, l'attendait et l'épiait sur la vis dudit escalier, lui sauta sur le cou et les épaules en disant : « Oh ! traître, ribaud, tu viendras maintenant en prison! — Tu mens, répondit Sander, tu sais bien que je ne suis pas traître! » — En même temps il saisit Morillon à la poitrine, par le corps et les vêtements, et le frappa de trois coups de dague d'estoc, c'est assavoir un dans le col et les deux autres sur les épaules ou environ. Or, pour le cas dont il s'agit, ledit Sander Russell aété arrêté etenfermé en notie Châtelet de Paris, où il est retenu prisonnier depuis trois mois ou environ en grande peine, pauvreté et misère, et il est en péril d'y demeurer longtemps et d"y finir misérablement ses jours, si nous ne lui accordons notre grâce et miséricorde. Il nous en supplie humblement et de sa part on nous certiQe que c'est un jeune homme de bonne

vie et renommée, non suspect, qui n'a été atteint ni convaincu d'aucun autre vilain cas, blâme ou reproche. On nous prie aussi de considérer qu'il a déjà tenu et souffert la peine de prison pendant trois mois ou environ, comme il a été dit, et encore qu'il n'est pas au courant des us et coutumes de notre royaume de France, et aussi que, dans le conflit dont il s'agit, il ne lui fut en aucune manière apparent que ledit Morillon fût notre sergent en notre Châtelet de Paris, car celui-ci ne lui en dit rien ni n'en fit aucune mention, et ledit Morillon ne portait point en ce moment la verge fleurdelisée ou autre insigne de cette charge, mais seulement une épée sans dague; enûn, on nous certifie qu'audit cas, il n'y a eu ni mort d'homme, ni blessure grave. Nous donc... audit Sander Russell le cas susdit avons quitté, remis et pardonné, et par ces présentes quittons, remettons et pardonnons, à condition toutefois qu'il sera encore un certain temps retenu en prison au pain et à l'eau. »

Les lettres de rémission accordées, le mois suivant (octobre 142 i), à Jeannette Bardin, surnommée ■la Noire, visent un cas inverse. Cette femme, qui s'avoue elle-même de mœurs légères, était emprisonnée pour le fait ainsi exposé en son nom : << Le vendredi septième jour de ce présent mois d'octobre, un nommé Richard Quatre, Anglais, accomgné d'un autre Anglais, tous deux inconnus de la suppliante, vinrent entre minuit et une heure

frapper à la porte de la maison où elle demeurait» rue des Augustins, assez près du pont Saint-Michel. En ce moment, elle était seule et couchée. Elle ne leur voulut rien dire ou répondre, de sorte que lesdits Anglais continuèrent de heurter à sa porte à coups redouhlés, au point qu'ils faillirent rompre ladite porte. Ladite suppliante alors leur demanda ce qu'ils voulaient, et leur dit que ce n'était pas le fait de gens d'honneur de venir frapper à la porte des gens, tard comme il était. Ne sachant pas s'ils ne la voulaient point voler ou lui jouer quelque mauvais tour, elle ajouta qu'ils n'entreraient pas dans sa maison. Lesdits Anglais lui répondirent qu'ils y entreraient et ils heurtèrent derechef avec menaces contre elle. Voyant qu'ils ne cessaient point, la suppliante leur dit que s'ils ne reculaient pas, elle leur enverrait quelque objet de sa maison. Lesdits Anglais n'en tinrent compte, mais frappèrent encore plus fort qu'auparavant. Alors ladite suppliante, pour se défendre, jeta par une^fenêtre plusieurs pierres, afin d'éviter lesdites menaces et de pourvoir à la sûreté de sa personne et de ses biens. Elle fit tant qu ils n'entrèrent pas dans sa maison. Mais l'une desdites pierres .tomba sur la tête dudit Richard, lequel, après en avoir été malade au lit l'espace de huit jours ou environ, est allé de vie à trépas, à ce que Ion dit. Et pour ce fait ladite suppliante, qui ne savait rien de cette blessure, a été arrêtée, il y a trois jours, et est actuellement détenue en notre Châtelet de Paris»

en (Janvier d'une rigoureuse exécution de justice et de la fin de sa vie, si nous ne lui accordons notre grâce et miséricorde. » — Et cette grâce lui est accordée sans prolongation d'emprisonnement, bien qu'il y ait eu ici mort d'homme et, qui plus est, de soldat anglais.

Si les habitants de Paris, en passant de la domination bourguignonne à la domination anglaise, avaient, à ce qu'il semble, gagné quelque peu enfait d'ordre matériel, néanmoins, outre l'humiliation morale, leur sécurité personnelle, la paisible jouissance de leur vie, de leur liberté, de leur avoir, laissait singulièrement à désirer sous des maîtres rudes, inquiets, soupçonneux. En dépit du ralliement de l'ancienne faction bourguignonne, si nombreuse et si puissante dans la capitale, au. gouvernement issu du traité de Troyes, il y avait entre ce gouvernement peu soucieux de plaire et la population parisienne une opposition latente, un mur invisible de méfiance et d'hostilité. Les anciens Armagnacs, devenus les patriotes, entretenaient, fomentaient cette disposition des esprits et souvent essayaient d'en tirer la conséquence. De là naissaient des conjurations d'une part, et, d'autre part, de terribles mesures répressives ou préventives. Nous sommes loin de connaître tous les complots tramés à Paris contre les Anglais. Vallet de Viriville, d'après les auteurs contemporains, nous en a raconté deux bien notoires, qui se rapportent l'un et l'autre à l'année 1422. Le

premier eut lieu du vivant de Henri V. Il fut découvert pendant que ce roi visitait Compiègne récemment tombé entre ses mains.

M Le roi d'Angleterre, raconte donc Thistorien précité (Ij, explorait par ses yeux cette nouvelle conquête, lorsqu'un avis alarmant lui fut apporté. Ses agents venaient de découvrir à Paris les fils dune conspiration orléaniste. D'après cet avis, l'armurier du roi Charles VI, Maître Jean, demeurant en la rue de la Heaumerie, et un sien voisin, autre bourgeois, boulanger, auraient été les principaux acteurs du complot. Vers le 15 juin, la femme de Maître Jean, de concert avec les conjurés, se rendit à Capeau de grand matin. C'était un lieu situé hors de la capitale, proche le village ou faubourg de Saint-Marcel. La femme se mit en rapport avec des gens d'armes, armagnacs, qui pt-nétraient souvent jusqu'aux abords de la ville. Elle les entretint, dit-on, des moyens propres à livrer Paris au dauphin.

« Par malheur, cette femme attira l'attention d'un prêtre anglo-bourguignon. Ce dernier était venu se divertir à sa maison de campagne, et la conversation des conjurés avait lieu dans un endroit contigu à son jardin. Aussitôt, il alla dénoncer l'armurier aux gardes de la porte voisine. Lorsque la femme rentra dans Paris, elle fut arrêtée, mise à la torture, et révéla le secret auquel elle était ini-

liée. Henri Y, instruit de ces faits, accourut à Paris, suivi de ses forces militaires. Après une instruction sommaire et secrète, la femme fut noyée, ainsi que les principaux agents du complot, et le roi •d'Angleterre retourna immédiatement à Senlis...

« Le gouvernement anglais ne pouvait se guérir de son vice ineffaçable. Il ne pouvait se préserver de Tantipathie naturelle qu'il suscitait autour de lui. A peine le nouveau roi (Henri VI) était-il pro- ■clamé, que, vers la fin de novembre, une nouvelle trame s'ourdissait à Paris même contre les dominateurs étrangers.

« Des bourgeois de la ville conspirèrent délivrer cette capitale au roi Charles. Le gouvernement anglais découvrit le complot et réussit à l'étouffer par la force. Bon nombre des conjurés furent pris. Parmi eux se trouvait une femme, que l'on brûla. Plusieurs autres furent décapités. D'autres purent s'enfuir, laissant entre les mains des juges leurs biens confisqués. De ce nombre était Michel de Laillier, l'un des exécuteurs testamentaires de Charles VI, désigné (pour cet office) par le Conseil (anglais) de France, pendant l'interrègne.

« Le gouvernement redoubla de méfiance et de rigueur. Le prévôt de Paris fut changé. Au mois de février suivant (1423), tous les habitants de Paris durent prêter serment, « c'est à savoir, dit l'auteur du Journal, bourgeois, ménagers, charretiers, bergers, vachers, porchers des abbayes, et les chambrières, elles moines même, d'être bons

el loyaux au duc deBedf'ord, frère du feu roi Henri d'Angleterre, régent de France, de lui obéir en tout et partout, et de nuire de tout leur pouvoir à Charles, qui se disait roi de France, et à tous ses alliés et complices. Les uns de bon cœur le firent, les autres de très mauvaise volonté. »

« On ne cessait jour et nuit, ajoute un peu plus loin le même chroniqueur, (jui ne sait trop s'il doit s'en réjouir ou en gronder, d'arrêter des gens de Paris, que l'on soupçonnait d'être du parti des Armagnacs, elon les mettait en prison. » Les relations secrètes des Parisiens avec le roi de Bourges el ses agents tenaient constamment en éveil la police anglaise. Cest ainsi que, comme nous l'apprend M. Alexandre Tuetey dans une des excellentes notes qu'il a jointes au texte du Bourgeois, il est fait mention, dans le registre criminel du Parlement, à la date du 21 mai 1423, du cas de Micbelette d',\uxerre, veuve de Guiot le Bossu, qui avait accueilli et caché dans sa demeure un messager du parti français, et s'était même chargée de faire tenir à divers habitants de Paris les lettres dont il était porteur. Arrêtée pour ce fait, elle avait été soumise à la torture, puis condamnée au pilori et au bannissement. Mais la Parlement, ne jugeant pas le cas si grave, ou l'estimant assez expié, commua cette peine en celle dun mois d'emprisonnement.

Dune façon générale, on peut dire que le régime appliqué à la capitale par le gouvernement anglais

était une véritable loides suspects. « Ainsi, comme le rapporte M. Auguste Longnon, d'après les lettres de grâce, qui en tempéraient parfois, mais qui en attestent la rigueur (l), Jeannette Bontils fut bannie de France pour avoir reçu du maître des monnaies du Puy-en-Velay une lettre, paraît-il, d'un caractère purement intime. Un honnête bourgeois, Jean de la Fontaine, est menacé delà prison perpétuelle, pour avoir eu, presque malgré lui, si l'on en croit sa supplique, quelques rapports avec un religieux de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, qui servait de messager au dauphin et pour lequel il avait payé une part de rançon àla garnison anglaise de Chevreuse, afin d'éviter que ce compromettant personnage parût devant lajustice parisienne. Un septuagénaire, d'origine tourangelle, Jean Michault, est poursuivi pour avoir donné l'hospitalité, durant une nuit, à un homme venu de Tours, et pour ne pas avoir livré à la justice les lettres de son frère que cet homme lui avait apportées. Enfin, une malheureuse veuve, demeurant à Longchamps, est jetée dans les prisons du Louvre, pour avoir demandé, sans l'aveu de l'administration anglaise, un sauf-conduit à la garnison dauphinoise de Saint-Denis à l'elTet de vendanger ses vignes de Chaillot.

« Les autres lettres de rémission pour délits politiques sont octroyées à des émigrés parisiens,

(1) Recueil cité, introduction, pp. xiii-xv.

dont le plus grand nombre avaient quitté la capitale en suite de l'entrée des Bourguignons et de la ruine du parti armagnac, en 1418; cependant le départ de quelques-uns était antérieur de plusieurs années à cette date. Mais, quel que fût lâge des émigrés à l'époque où ils avaient quitté Paris, — certains étaient alors de jeunes enfants que leurs parents avaient naturellement emmenés avec eux, — ils ne pouvaient rentrer dans leur ville natale qu'après avoir obtenu des lettres de rémission de lautorité anglaise. Un habitant de Paris voyait-il frapper à sa porte un individu venant des pays obéissant encore au dauphin, il était tenu de le livrer à la justice, cet individu fût-il son parent^ son frère, son ûls, son père même. Ne le faisait-il pas, alléguant que le malheureux auquel il n'avait pas voulu refuser un asile, n'aurait pu, à moitié mort de froid et de misère, supporter la prison, il était emprisonné en même temps que son hôte, et ne pouvait échapper à la vengeance du gouvernement anglais qu'en faisant solliciter par ses amis des lettres de rémission. »

Deux de ces actes royaux, qui nous semblent tout spécialement caractéristiques, ne seront pas,, croyons-nous, ici hors de leur place. L'un est daté du mois de décembre 1426.

« Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et d'Angleterre... L'humble exposé suivant nous a été fait de la part de Thomas Boesseau, demeurant en notre ville de Paris, fils d'André Boesseau, pauvre

tonnelier, âgé de soixante-douze ans ou environ, considérablement affaibli des yeux et d'autres membres. Ledit André est né dans un village appelé Troô, dansle comtéde Vendôme, et il ya toujours demeuré, y gagnant sa vie du mieux qu'il a pu de son métier de tonnelier, jusqu'à environ la ■dernière fête de Pâques. Alors, à cause des guerres et des gens d'armes qui approchaient, il fut contraint de s'éloigner dudit village afin d'éviter pis et de chercher à gagner sa vie ailleurs. Il s'en alla dans la ville de Tours et s'y tint depuis, travaillant et gagnant sa vie à sondit métier de tonnellerie. Mais, il y a deux ou trois mois, il vit bien -qu'à cause de son grand âge et de l'affaiblissement de ses yeux et de l'une de ses mains, dont il ne se peut plus servir, il ne pouvait plus gagner sa vie à sondit métier ni autrement. Il savait aussi qu'il n'avait en ce pays aucun parent ou ami, qui pût ou voulût le prendre à sa charge. Or, il fut averti que son fils Thomas, qu'il n'avait pas vu depuis onze ans, le recueillerait volontiers. C'est pourquoi il partit de la ville de Tours en compagnie de Perrenet de la Haye, et vint en cette ville de Paris au domicile de son fils, qui lui fit un bienveillant et doux accueil. Mais, en raison de ce fait, ils ont été, lui et son fils, il y a deux mois ou environ, emprisonnés en notre Châtelet. Thomas Boesseau, au nom de qui nous est fait cet exposé, a été condamné à une amende, qu'il a payée, en suite de quoi il a été mis en liberté. Mais André Boesseau,

son père, fut retenu dans ladite prison et y demeura l'espace de six à sept semaines en grande pauvreté et misère. Puis il en fut mis hors, mais, parce qu'il avait résidé dans les pays obéissant à nos adversaires et qu'il était venu de IJi dans ceux de notre obéissance, sans permission de nous ni de notre justice, il fut banni par sentence et contraint de s'en retourner dans le comté de Vendôme. Or, il ne possède là aucun avoir, il n'a ni parents ni amis qui le puissent aider. Il est donc exposé à y terminer bientôt et misérablement ses jours, ce qui serait pitié, attendu son grand âge et l'alfaiblissement de sa vue et autres membres, qui ne lui permettent plus de gagner sa vie. Mais son fils, ému de pitié et d'amour filial, lui assurerait volontiers son existence en notre ville de Paris» s'il nous plaisait de lui remettre et pardonner leschoses susdites. Il nous supplie donc humblement d'accorder notre grâce audit André son père. C'est pourquoi, etc. »

L'autre pardon porte la date du 4 février i427. Voici l'exposé qui le motive :

« Nous avons reçu l'humble supplication de Jean du Pré, boulanger, demeurant à Pari^ dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, natif de la Villette près Paris, âgé de trente ans ou environ, maintenant prisonnier en notre Châtelet. Il y est dit qu'il y a treize ans ou environ, Guillaume du Pré, laboureur de bras, natif aussi de la Villette, alla demeurer à Étampes et s'y maria. Puis,

environ cinq ans après, [ledit Guillaume et sa femme revinrent à Paris, pensant y demeurer et y gagner leur vie, Mais, à cause de la cherté des vivres qui régnait alors, ils quittèrent de nouveau cette ville. Toutefois ledit suppliant ne sait bonnement où ils allèrent. 11 sait seulement qu'un certain dimanche, il y atrois semaines ou environ, ledit Guillaume du Pré, son frère, est revenu en celte ville de Paris et s'est présenté au domicile dudit suppliant. Il lui a dit qu'il venait de Sainte- Catherine-de-Fierbois et de Saint-Mathurin-de- Larcbant, et qu'il avait été au pays des ennemis, et avait travaillé de son labour, mais sans lui indiquer autrement les villes oii il avait passé. Toutefois ledit Guillaume, comme il le déclarait, ne s'était en aucune façon mêlé à la guerre. Ledit suppliant avait l'intention d'amener son frère à notre justice. Mais quand ledit Guillaume s'est présenté à son domicile, il était tout nu, en chemise et chaperon, malade du froid et de la misère qu'il avait soufferts sur la route, de sorte que ledit suppliant, son frère, craignit que s'ill'amenait aussitôt à notre justice et qu'il fût retenu prisonnier en l'état où il était, il ne tombât en grande et dangereuse maladie. Mais il avait le ferme propos et intention de l'y amener aussitôt qu'il serait un peu remis. Sur ces entrefaites, ledit suppliant et ledit Guillaume, son frère, furent arrêtés et amenés prisonniers en notre Chàtelet par Colin Feucher et Jean de Cologne, sergents à verge, et ils

sont encore en cette prison, en grande pauvreté et misère. Et ledit Jean du Pré est exposé à y être durement traité, pour avoir contrevenu aux proclamations et ordonnances en n'amenant pas sur-lechamp son frère à notre justice. Il nous supplie donc humblement d'avoir égard à ce qu'il est homme simple et ignorant, à ce qu'il a toujours été bon, vrai et loyal sujet de notre très cher seigneur et aïeul le roi Charles, naguère trépassé, dont Dieu ait l'âme ! à ce qu'il a toujours tenu son parti et le nôtre et celui de feu noire cher cousin le duc de Bourgogne, aussi naguère trépassé, dont Dieu ait l'âme! à ce qu'il n'a jamais été convaincu d'aucun autre vilain cas, blâme ou reproche. Il nous supplie aussi de considérer que ledit Guillaume, son frère, est homme de labour, et qu'il ne s'est mêlé en rien du fait de la guerre, et que lui-même Jean du Pré a été en cette affaire mil par la pitié et la voix du sang, et qu'il avait lintention de mener son frère à notre justice, comme il a été dit, et ne croyait pas nous tant oflenser ni tomber en faute, comme il a fait. Il nous demande donc humblement d'étendre sur lui notre grâce et notre miséricorde. C'est pourquoi, etc. » '^ Ajoutons que par un autre acte de rémission, du 4 mars suivant, le pardon du gouvernement anglais fut également accordé à Guillaume du Pré, qui fut autorisé à s'établir à Paiis.

La confiscation des biens : hôtels, maisons, revenus, de ceux que l'usurpation étrangère consi-

dérait comme des rebelles, et, d'une façon générale, elle regardait et traitait comme tels les « absents », c'est-à-dire les personnes émigrées hors de la capitale, cette confiscation a dû molester par contre-coup bien des familles restées à Paris. C'était un vrai crève-cœur pour les habitants patriotes et une mince consolation pour les résignés de voir telle et telle maison du voisinage, enlevée à son propriétaire légitime, passer, en guise de récompense, dans des mains anglo-bourguignonnes. Mais quelle souifrance pour tous de les voir attribuer à des Anglais de naissance, et servir peut-être comme de prélude et de prime à une sorte de colonisation britannique de la vieille et noble capitale de Hugues Capet et de saint Louis ! « Treize des lettres de don que contient notre recueil, et ce ne sont pas les moins curieuses, dit M. Auguste Longnon (1), sont accordées à des hommes de guerre anglais : à Robert de Wideville, écuyer et chambellan du duc de Bedford ; à Jean de Haveford, chevalier; à Robert de Willougby, que Bedford fit successivement comte de Vendôme et de Beaumont-sur-Oise ; à Richard de Beauchamp, comte de Warwick; à Walter de Hungerford, chevalier, grand maître d'hôtel du roi Henri VI; à Thomas de Montagu, comte de Salisbury; à Thomas Blount, chevalier, chambellan du duc de Bedlord; à Robert Brit, écuyer; à Jean Harbotel, maître des

(1) Recueil cité, introduction, p. viii-ix.

ordonnances de larlillerie du roi anglais; à Jean Chetwood, chevalier, « serviteur >< du régent; à Jean Popeham, chevalier, son chambellan, et à Guillaume Cotismor, son bouteiller et aussi son chambellan. » M. Longnon fait remarquer qu'aucune de ces lettres n'est antérieure à la domination pseudo-légale du roi d'Angleterre à Paris, c'està-dire à la mort de Charles YI : la plus ancienne est en date de juin 1423. — C'est un défilé lamentable que les longues listes d'immeubles enlevés à leurs propriétaires, extraites par Sauvai des « Comptes des confiscations de Paris » pendant la domination anglaise (1).

Atteints, au moins indirectement, par ces violentes mainmises, par ces transferts arbitraires d'immeubles et de revenus, les habitants actuels de la capitale étaient directement grevés dans leur avoir par les taxes et emprunts forcés, au moyen desquels le gouvernement du régent Bedford les associait malgré eux à son œuvre de conquête. Parmi ces exactions, celle du mois de mars 1423 tire des entrailles de notre annaliste morose, qui sans doute nv fut pas lui-même épargné, ce profond soupir : « It(;m, bientôt après fut faite une grosse taille et emprunt, qui fit tant de mal aux pauvres gens, qu'un très grand nombre s'en alla demeurer hors de Paris »

(i) Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, t. III, p. 288 et suiv.

Quelques-uns des rôles de cette contribution très peu volontaire nous ont été conservés. On y peut considérer de plus près l'application cuisante de « l'emprunt et aide mis sus et imposé par le roi notre seigneur... en et sur toutes manières de gens, selon la faculté d'un chacun, le fort portant le faible, pour le recouvrement de plusieurs places et forteresses... occupées par les ennemis, sujets rebelles et désobéissants du roi, notredit seigneur, €t pour résister aux grands maux et inhumanités que font chaque jour lesdits ennemis aux bons et loyaux sujets dudit seigneur ».

Dans ce curieux document, tout récemment publié par M. Henri Moranvillé (1), la quote-part de chaque contribuable est évaluée en francs. Il s'agit ici du franc d'or, dont la dernière émission constatée avait eu lieu le 11 septembre 1389, et dont la valeur intrinsèque, au titre légal, correspondait, selon les calculs de M. N. de Wailly (2), à la somme de 13 fr. 38 de notre monnaie. La cote

(1) Bulletin de la Société de l'histnire de Paris et de l'ile- ■de-Frauce, t. XXX, 1903.

(2) Mémoi)es sur les variations de la livre tournois, dans le tome XXI, 2" partie, des Mé>noires de l'Académie des insoipiions et belles-lettres. — Quant à la valeur effective, comme pouvoir d'achat, de la même somme à celte époque, elle était, semble-t-il, de beaucoup supérieure. Mais il n'est guère possible de la déterminer avec quelque exactitude. — Dans le cas où le mot franc serait ici seulement synonyme de livre tournois, la valeur intrinsèque, à la date du 20 janvier 142a, en peut être ûxée à 7 fr. 44 de notre monnaie. — l.e franc d'argent, origine du nôtre, date seulement de Henri 111.

contributive dans notre texte varie de cent à cinq francs. Mais 1 immense majorité des taxés Testa dix francs. Dans celte catégorie nous relèverons, à titre d'échantillons, les noms suivants, avec l'indication de leurs professions ou qualités diverses : w Jean Courtillier, changeur; Jean de Campans l'aîné, drapier; Baudouin de Hestal, orfèvre; Robin Pastoureau, épicier; Robin Morel, épicier et apothicaire; Jean Chiefdeville, mercier; Thomasse la Barbette, mercière; Jeanne de Rueil, mercière et boursière; Agnès la Vauqueline, marchande; Jean Cousin, boulanger; Simonne la Derote, aumussière ; Jacquet Menart, pelletier; Jean Daulphin, poissonnier d'eau douce; Jean Pascal, vendeur de poissons de mer aux halles; Jean Gasse, hôtelier; Pierre Jourdain, tavernier; Ymbelol Jamet, tavernier à Saint-Germain-des-Prés (1,; Jean Gilbert,^ vendeur de vins; Jean Choppin, boucher; Jean le Roi, vendeur de bétail; Ambroisin du Palais, bourgeois; Maître Guillaume Greslé, notaire et contrôleur de l'audience du roi notre seigneur; Maître Jean Salant, notaire du roi ; Jean Béguinot, notaire du Châtelet; Maître Jean Fourquaut, procureur au Parlement; Pierre Neel, procureur au Châtelel; Pierre de Nantes, tailleur de robes; Thierry de

(l)C.'est-à-direlialiilantlequ;iitier dépendant de cette grande abbaye parisienne et placé sous sa juridiction particulière. — Une maîtresse d'Iiôtel de plus haut relief, « Martine la Comtesse, dame (patronne; du Lion d'Or », fut taxée ii quinze francs.

Lubecque, couturier; Henri Souriz, pourpointier; Maître Denis de Laon, chirurgien; Maître Michel le Mire (médecin sans doute); Guillaume Nicolas, cordonnier; Colin Dyonis, tapissier; Baudouin Henri, dit Courbet, armurier; Jean Chevance, maître des Quinze-Vingts; Macé de Valenciennes, maître général des monnaies; Maître Jean Marcel, avocat du Châtelet; Jean Rutiles, chandelier; Laurent Aufroy, potier d'étain; Jacquet Petit, tanneur; Pierre de Thoury, tombier (marbrier); Guillaume Tireverge, marchand de bouteilles; Christophe de Canevaz, monnayeur. »

En dépit de leur inévitable monotonie, ces listes sont intéressantes, parce qu'elles font passer sous nos yeux une sorte d'image en raccourci de la population parisienne d'alors. Celle-ci n'était en ce temps-là que trop souvent soumise à la dure obligation de « fouiller à Tescarcelle », comme dit le bon La Fontaine. Les gémissements de Chuffart (si Chuffart est réellement l'auteur du Journal) ne nousle laissent pas ignorer. « //em, au mois de novembre (1424), le sire de Toulongeon célébra ses noces en l'hôtel de Bourgogne. C'était le frère du seigneur de la Trémpille, qui y vint moyennant un sauf-conduit. On lit aussi les noces du seigneur de Scales, Anglais. Il y eut à cette occasion des joutes qui durèrent plus de quinze jours sans discontinuer, et puis le duc de Bourgogne s'en retourna dans ses États. Quand il fut parti, dans la première quinzaine de décembre, le duc de Bedford s'installa

lo.

dans l'hôtel de Bourbon et y célébra une grande fête qui coûta fort cher. La conséquence fut qu'on imposa une très grosse et lourde taille, et ce fut quinze jours avant Noël, et quand elle fut assise, tous les grands seigneurs s'en allèrent à Rouen... Item, en ce temps (commencement de 1426) la guerre avait recommencé entre le duc de Bourgogne et le frère Glocesterj du régent de France, et en ce même temps, on leva une grosse taille qui greva fort le menu peuple... Item, en ce temps (juin 1427j fut ordonné une grosse taille, et on la leva sans merci... 7/em, le dix-huitième jour d'août suivant, l'an 1427, le régent partit de Paris. Il enrichissait toujours son pays de quelque dépouille de ce roj^aume, et il ne rapportait rien en France qu'une taille, quand il revenait. » — Chuffart ne voit ici qu'un côté des choses. La vérité vengeresse, c'est que l'Angleterre se ruinait à conquérir, comme la France à être conquise. Mais l'orgueil l'emportait, et les Anglais d'ailleurs, une fois la conquête acquise, espéraientàbondroitdes dédommagements de plus d'une sorte.

Une des plus graves erreurs du droit politique au moyen âge attribuait à l'autorité royale un pouvoir arbitraire dans la fixation de la valeur des monnaies. « Le roi, dit M. Paul Yiollet (1), frappe sa monnaie. Le roi donne à sa monnaie la valeur

(1) Histoire des institutions politiques et administratives de la France, t. Jll, p. 41".

qu'il veut; et, quand il le veut, il change cette valeur.» De ce principe erroné Philippe le Bel, en dépit des admonitions de Boniface VIII, avait tiré des conséquences vraiment tyranniques, qui lui valurent la qualification de faux monnayeur. Jean le Bon, dans la pénurie du trésor causée par les •désastres successifs de Crécy et de Poitiers, recourut au même expédient détestable, qui futemployé par les gouvernements divers agissant au nom de Charles VI, et par celui de Charles VII, dans la période critique du nouveau règne. Le gouvernement de Henri V, puis celui de Bedford accablèrent les Parisiens sous le poids réitéré de mesures semblables. Les lamentations de l'auteur du Journal sur ce sujet sont à recueillir.

« Item, le jeudi suivant, veille de la Saint-Martin (3 juillet 1421), on cria les monnaies à Paris, à savoir que le gros de seize deniers ne vaudrait plus ■que quatre deniers parisis, le blanc de trois deniers un denier parisis, une pièce de monnaie de deux deniers parisis, qui existait alors, ne valait plus qu'une maille. Ce fut là un grand dommage pour les pauvres gens... Item, en ce temps il y avait un grand murmure à Paris à cause du cri susdit de la monnaie, car tous les gros bonnets, les gens du Palais, du Châtelet, se faisaient payer en forte monnaie, et aussi les percepteurs du domaine, des impositions et subsides. Ils ne prenaient le gros que pour quatre deniers parisis et en toutes choses ils le comptaient aux pauvres gens pour seize. Le

peuple s'en courrouça et il y eut sur ce sujet une assemblée à riiôlel de ville. Quand les gouverneurs le virent, ils eurent peur et firent crier que le terme prochain des maisons se paierait à raison dedouze gros pour un franc et que Ion remédierait au malle mieux qu'on pourrait... //^m, le troisième jour du mois de novembre suivant, il y eut derechef un cri de monnaie, savoir que les gros de seize deniers ne seraient reçus que pour deux deniers. Ils firent aussi une autre monnaie qui ne valait que deux deniers tournois. Le peuple en fut si opprimé et grevé, que les pauvres gens ne pouvaient vivre... Item, en ce temps, le premier président ordonna, de sa volonté orgueilleuse et arbitraire, que nul orfèvre ni personne d'autre métier ne changerait sous aucun prétexte, même à un ami, or contre monnaie ni monnaie contre or, sauf les changeurs... Item, en ce temps, il n"y avait que misère à Paris à cause de ce président qui contraignit toute personne, sauf celles tjue leur importance mettait à l'abri de cette mesure, de verser, selon sa qualité, l'une quatre marcs, l'autre trois, l'autre deux, l'autre trois ou quatre onces d'argent fin, et cela pour faire cette méchante monnaie dont on a parlé. Celui qui refusait avait bientôt des sergents dans sa demeure et on le menait en prison. Et il n'y avait pas à réclamer, il fallait payer, n'eût-on pas un denier vaillant, puisque ce président l'avait dit. Et il faisait tout cela d'accord avec deux autres tyrans, Jean Dole et

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Pierre d'Orgemont, qui mirent le commerce si à bas, que personne ne vendait ou n'aciietait sinon du pain et du vin, car un liomme qui portait dix francs en monnaie en avait sa charge, et, à cause de cela, on n'en portait point dehors. Et chacun était si grevé que plusieurs renoncèrent en ce temps à leurs propres héritages et s'en allèrent de Paris comme gens désespérés. Les uns allaient à Rouen, les autres à Senlis ; les autres devenaient brigands des bois ou Armagnacs, et faisaient tant de maux ensuite que l'on aurait dit des Sarrasins, et tout cela par le mauvais gouvernement des personnages susnommés, vrais loups ravissants, qui enfreignaient dans leur conduite l'interdiction de l'Ancien Testament et du Nouveau, car ils mangeaient la chair avec le sang, prenant la brebis et la laine.

« Item, en ce temps (1424) il courait des blancs de huit deniers parisis, des pelils blancs aux armes de France et d'Angleterre. Il courait aussi des niquets et des noirets : quatre noirets valaient un niqnei et trois niquets valaient un blanc. Il y avait très grande foison de blancs de huit deniers aux armes de Bretagne, et plusieurs marchands, bourgeois et autres, qui en avaient, furent trompés, car soudainement, le neuvième jour de décembre, il fut publié que lesdits blancs ne courraient plus que pour sept deniers parisis. Ainsi tous ceux qui en avaient perdirent la huitième partie de leur argent... /ie?n, en ce temps (1425) il courait à Paris

une monnaie nommée plaques pour douze deniers parisis. Cette monnaie avait été émise au nom du duc de Bourgogne. Quand on vil que chacun en avait une bonne quantité, on fit un cri dans Paris, le samedi 12 novembre, à savoir que ces plaques seraient comptées pour huit doubles. Or, elles avaient été prises pour neuf doubles. Cela produisit un grand murmure, mais il fallut en passer par là, si mal qu'on en eût au cœu>\.. Item., le septième jour de janvier 1427, il fut crié que les doubles du coin de France ne vaudraient plus qu'un blanc, un denier la pièce, mais que ceux qui portaient les armes d'Angleterre ne changeraient point. — Item., les écus d'or, que l'on prenait jusque-là pour vingttrois sous, furent mis à dix-huit. — Ifemjespetits moutons d'or, parce qu'ils étaient aux armes de France comme les écus, furent mis à douze sous parisis, et auparavant ils en valaient quinze. La conséquence fut que le lendemain de ce cri on ne pouvait avoir ni pain, ni vin, ni rien de ce qui est nécessaire, avec les doubles français, et les changeurs n'en voulaient donner deniers ni oboles. Or, le menu peuple n'avait point d'autre monnaie que celle-là, qui ne lui servait plus à rien. AJors, en voyant une telle perte, les gens se mirent à maudire leur destinée en secret et même ouvertement, et à parler des gouvernants selon leur humeur. Et il advint même que beaucoup jetaient leur monnaie dans la rivière, puisqu'ils n'en pouvaient rien tirer, et il en fut ainsi jeté à l'eau, dans

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la semaine dudit cri, pour la valeur de plus de cinquante florins, par un mouvement de vrai désespoir... Item, dans les premiers jours du mois d'août (14:27), il fut crié et publié que les écus d'or ni les moutons d'or n'auraient plus cours à aucun prix et ne vaudraient que leur poids d'or. » — Le plus récent éditeur du Journal, M. Tuetey, nous donne sur cette dernière mesure, d'après les documents des Archives nationales^ des renseignements plus amples. -< Un mandement du 8 août 14i27, publié le 9 août à la seule fin « d'abattre le cours des écus et des doubles faits aux armes de France », prohiba d'une manière absolue toutes monnaies d'or et d'argent autres que les monnaies en voie de fabrication et ne laissa dans la circulation que les saluts et angelots d'or, nobles, et fractions de nobles^ grands blancs de dix deniers, petits blancs de cinq deniers, enfin les doubles de Normandie de trois pour un petit blanc. -> Ce n'était rien de moins que la dénationalisation de la monnaie.

Cette instabilité arbitraire des moyens d'échange produisit naturellement de violentes fluctuations économiques, accrues encore par les ravages et les interceptions d'une guerre continuelle, dont les hauts et bas faits, dans le temps qui suivit le traité de Troyes, avant raffermissement temporaire de l'usurpation anglaise au nord de la Loire, s'accomplissaient fréquemment dans les environs, parfois jusque dans les faubourgs de la capitale. Aussi cette période (14:20-1421) vit-elle d'effrayants

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accès de misère. Notre quinteux Cliullart (si Chuflart il y aj n'a pas négligé de les noter. 11 s'y est daulani mieux complu qu'il avait une attention particulière au prix des denrées. On se le figure en colloque animé sur ce sujet avec la personne chargée du soin de son ménage. Mais écoutons-le gémir, gronder contre ses chefs, les gouverneurs anglo-bourguignons, et ne pas oublier pourtant de faire ressortir la responsabilité de ses ennemis, les Armagnacs.

« Item, en ce temps (ii^O; on était en pleines vendanges à la mi-août et les Armagnacs faisaient encore plus de courses qu'auparavant. A cause d'eux tout enchérit tellement à Paris qu'une paire de souliers valait dix sous parisis(li, une paire de chausses assez peu bonnes deux francs ou quarante sous, et toutes choses nécessaires à l'existence dans la même proportion... Jlem,... pour grever encore plus le pauvre peuple, le pain de huit deniers fut mis à dix et celui de seize à vingt. — Ili'iii, une livre de bonne chandelle valait dix blancs, un œuf quatre deniers, la livre de fromage de i)resse, huit blancs. — Item, à la Saint-Remy,

(1) Le 6 m;ii 1420, le sou parisis pouviiit équivaloir à environ 0 Ir. 20 de notre monnaie, valeur intrinsèque. Quant à la valeur effeclive, correspondant au pouvoir habituel d'achat, on ne saurait guère la déterminer, même d'une la(;on approximative. — La valeur intrinsèque du denier parisis, à la même date, peut être estimée à environ un centime et demi. — .Nous suivons les tableaux de .M. de Wailly aveclaus^mentation du qaart en sus qui distinguait le système dit parisis du système dit louniois.

ce jour-là même (1-'' octobre 1420), on cria le pain de cinq blancs à deux sous parisis, celui de dix deniers à douze deniers; un œuf, six deniers; un hareng caqué, douze deniers; un hareng poudré, cin(i blancs... Item, en ce temps les Armagnacs couraient toujours devant Paris et venaient jusqu'aux portes. Ils metlaient le feu dans les environs et saisissaient les marchands à l'entrée de la ville. On ne laissait sortir personne. Il semblait vraiment que quelques-uns de ceux qui gouvernaient s'entendissent avec les ennemis, car aucun marchand ne s'en allait de Paris ou n'y venait si secrètement que les Armagnacs ne le sussent. C'est pourquoi Paris demeura si dépourvu de toutes provisions, spécialement de pain et de bois, qu'un setier de bonne farine valait seize ou dix-sept francs (1), la méchante bûche de Marne quatre francs, et toutes clioses à proportion. L'armée du roi qui était toujours devant Melun sans rien faire se livrait à de tels ravages que l'on s'en ressentait bien à vingt lieues tout autour... Ilem, liuit jours à peine après l'entrée solennelle de nos souverains (décembre 1420), le blé et la farine enchérirent tant que le setier de froment valait, à la mesure de Paris, aux halles, trente francs de la monnaie qui courait alors, et la bonne farine valait trente-deux

(1) Si, comme il y a lien di> le croire, le mot franc est synonyme ici de livre tournois, le franc à la date sus-indiquée (6 mni 1420) équivalait à environ 3 fr. de notre monnaie, \aleur intrinsèque.

francs et les autres grains à proportion. Il n'y avait point de pain à moins de vingt-quatre deniers parisis la pièce, et il était plein de son, et le plus pesant ne pesait que vingt onces ou environ. En ce temps-là les pauvres gens et les pauvres prêtres passaient mal leur temps. On ne donnait à ceux-ci que deux sous parisis pour leur messe, et les pauvres gens ne mangeaient d'autre pain que des choux et des navets, et des potages de ce genre, sans pain ni sel.

(c Ilem^ le pain enchérit tant avant la fête de Noël, que celui de quatre blancs valait huit blancx, et encore n'y avait-il personne qui en pût avoir, s'il n'allait avant le jour chez les boulangers, et ne payait pintes et chopines aux maîtres et aux garçons. Or, il n'y avait vin en ce temps-là qui ne coûtât au moins douze deniers la pinte. Mais on ne l'épargnait pas, si l'on en pouvait avoir, car quand arrivaient environ huit heures, il y avait une si grande presse à la porte des boulangers, que nul ne le pourrait croire s'il ne l'avait vu. Et il y avait de pauvres créatures qui, à cause de la presse, ne pouvaient, même avec leur argent, avoir de pain pour leurs pauvres maris qui étaient aux champs, ou pour leurs enfants qui mouraient de faim en leurs maisons. L'on entendait à travers Paris pitoyables plaintes, pitoyables cris, pitoyables lamentations. Les petits enfants criaient : « Je meurs de faiml » Et sur des tas de fumier, dans les rues de Paris, vous rencontriez ici dix, ici

vingt ou trente enfants, garçons et filles, qui mouraient là de faim et de froid. Il n'y avait cœur si dur qui les entendant crier la nuit : « Hélas! je meurs de faim 1 » n'en eût grande pitié. Mais les pauvres habitants ne leur pouvaient venir en aide, car on n'avait ni pain, ni blé, ni bûches, ni charbon. De plus, le pauvre peuple était si surchargé du service du guet qu'il lui fallait faire de jour et de nuit, qu'il était incapable d'aider autrui ou de s'aider lui-même...

« Ilem, en ce temps, à la Chandeleur (2 février 14"21), en guise de réconfort pour les pauvres gens, on ressuscita les enfants de l'Ennemi d'enfer, c'est à savoir les impositions, aides et maltôles, et on fît gouverneurs des gens oisifs, qui ne savaient comment vivre et qui pinçaient tout de si près, que personne ne voulait plus amener à Paris aucune marchandise, tant à cause de la monnaie qu'en raison des impôts. Et il résulta de là une si grande cherté qu'à Pâques un bon bœuf coûtait deux cents francs ou plus; un bon veau douze francs ; la flèche de lard huit ou dix francs; un pourceau seize ou vingt francs; un petit fromage tout blanc six sous parisis, et toute autre denrée à proportion. Et jour et nuit, àcause de cette cherté, il y avait dans Paris de longues plaintes, lamentations, douleurs, cris pitoyables, tellement que je ne crois le prophète Jérémie en ait fait de plus y^trtou-^v^Q\ reux, quand la cité de Jérusalem fut |^i(WHHèAly|C] ment détruite et que les enfants d'Israël

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emmenés captifs à Babylone... Émus d'une telle misère, quelques bons habitants de la ville de Paris se mirent en peine d'y remédier. Ils achetèrent trois ou quatre maisons dont ils firent des hospices pour les pauvres enfants qui mouraient de faim à travers Paris. Ces enfants y avaient bon potage, bon feu, bon lit. En moins de trois mois, il y eut en chacun de ces hospices quarante lits ou davantage, bien fournis, que les bonnes gens de Paris y avaient donnés. L'un de ces hospices était à la Heaumerie, un autre devant le Palais et le troisième à la place Maubert. Et quand on vint au doux temps, comme qui dirait en avril, voici ce qu'on vit en vérité. Les gens qui, en hiver, s'étaient fait leur breuvage avec des provisions de pommes ou de prunelles, quand la boisson était épuisée, vidaient leurs tonneaux et jetaient ces pommes ou prunelles au milieu de la rue, dans l'intention que les porcs de l'abbaye de Saint-Antoine les mangeassent (Ij. Mais les porcs n'y arrivaient pas à temps, car aussitôt jetés, ces fruits étaient ramassés par de pauvres gens, des femmes, des enfants, qui les mangeaient avec délices, et c'était une grande pitié, puisqu'ils mangeaient ce que les pourceaux ne daignaient manger. Ils mangeaient aussi des trognons de choux crus sans pain et les herbes des champs, sans pain et sans sel... Quand

(I) Par un singulier privilège, les pourceaux de l'abbaye de Sainl-Antoine étaient seuls autorisés à \aguer dans les rues.

le tueur des chiens en avait tué, les pauvres gens le suivaient aux champs pour ramasser la chair ou les tri})es pour les manger... Hélas! quelle grande pitié c'était d'aller parmi la ville de Paris, soit un jour de fête ou tout autre jour! On n'y voyait que des gens demandant l'aumône et qui maudissaient la vie cent mille fois le jour, car ils avaient trop à soulfrir. En ce temps on ne leur donnait que très peu, car chacun avait assez à faire de s'aider soimême. Vous ne vous pouviez trouver en quelque compagniesans entendredesgensse lamenter, sans voir couler de grosses larmes. Les uns maudissaient la fortune, les autres les seigneurs, les autres les gouverneurs. On criait souvent à haute •voix et bien hardiment : « Hélas! Hélas ! Dieu très doux, quand cessera donc cette affreuse peine, cette damnable guerre? >^ On répétait maintes fois : « Vrai Dieu, vindica sanguinem sanclorum. Venge le sang des bonnes créatures qui meurent innocentes parle fait de ces faux traîtres armagnacs! » Il n'y eut plus à Paris, dans les années qui suivirent, d'aussi horribles disettes. La misère néanmoins et la tristesse semblent y être longtemps demeurées grandes. L'auteur du Journal note à cet égard, à la tin de l'année 1 i23, un détail significatif. « Ileni, en ce temps, dit-il, toutes les personnes qui avaient des maisons y renonçaient parce qu'elles étaient chargées de rentes. Or, aucun des censiers ne voulait rien abandonner de ses rentes, et ils aimaient mieux tout perdre que de se relà-

cher par humanité en faveur de ceux qui leur devaient des rentes, tant la confiance était petite, et à cause de ce manque de confiance, on aurait bien trouvé à Paris plus de vingt mille maisons vides et marquées d'une croix, saines et entières d'ailleurs, mais où personne n'habitait. »

A mesure que le nouveau régime s'implanta plus fortement et que, en raison même des progrès de l'invasion, le théâtre de la guerre s'éloigna de la capitale, l'usurpation étrangère continua, il est vrai, de faire peser lourdement son joug politique et financier sur la population parisienne, mais, par un effet naturel, lasituation économique s'améliora. On n'eut plus tant de peine à se procurer les objets de première nécessité. Cela résulte soit du silence, soit de quelques notes plus satisfaites de notre quinleux bourgeois sur le prix des vivres. Les malheureux de Paris devinrent alors moins malheureux. Remarquons, à ce propos, que vers le milieu de l'année 14'2^'s une bonne aubaine s'offrit aux plus diligents d'entre eux, qui eurent l'occasion de faire un repas exceptionnel. Un dîner pantagruélique fut publiquement servi à l'occasion de la réception par l'Université de quatre docteurs en droit canon, deux anglais et deux français. « Item, le jour de Saint-Leufroi, c'est-à-dire le lundi 21 juin, on fit au Palais la plus somptueuse fête qu'homme vivant alors eût jamais vue, car toute personne, de quelque état qu'elle fût, y fut reçue à dîner selon son état. Le régent de France

et sa femme et toute la clievalerie furent servis selon leur rang ; mais le clergé d'abord, comme évêques, prélats, abbés, prieurs; ensuite on servit les docteurs de toutes sciences et le Parlement; ensuite, le prévôt de Paris et les gens du Châtelet ; ensuite, le prévôt des marchands, les échevins, bourgeois et marchands ensemble; et enfin le commun peuple de toute condition. Et à ce dîner il y eut bien, l'un dans l'autre, plus de huit mille personnes assises à table. Le pain distribué était à environ trois deniers la pièce (1), et chaque pain était de fort belle dimension, car on avait alors un setierdetrès bon froment pour douze sous parisis. On en distribua bien sept cents douzaines. Item, on y but quarante muids de vin. Ilern^ il y eut bien huit cents plats divers, sans compter le bœuf et le mouton, qui furent sans nombre. »

Le pain à cette heurene manquait donc plus aux habitants de la capitale. Mais l'homme ne vit pas seulement de pain.

(1) A la date du 21 février 1428, la valeur intrinsèque du denier parisis peut être estimée h 4 centimes et demi denotre monnaie, celle du sou parisis à environ 0 Ir. 56.

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