ÉPISODES ET ANECDOTES
On a pu, dans les récits qui précèdent, recueillir quelque image du temps où nous essayons de nous transporter. Cette image, nous allons tenter à présent de la faire mieux saillir encore, de l'amplifier et de la préciser par quelques nouveaux traits et quelques détails complémentaires (1^.
Toujours puissante sur l'esprit et sur le cœur de la nation où elle avait jeté de si profondes racines, la royauté française subissait en ce moment une
(1) Nous nous plaçons ici à un point de vue piltoresf|ue plutôt que méthodique. Nous nous permettons de renvoynr les personnes qui désireraient un exposé plus général et plus didactique de l'étatdes choses d'alors au chapitre intitulé : La France au temps de Jeanne d'Arc, dans notre livre sur la Pucelle publié par la librairie Marne. Ce chapitre ne figure que dans l'édition de luxe.
terrible crise. Le sceptre de saint Louis avait vacillé pendant près d'un demi-siècle entre des mains d'abord inexpérimentées, puis irresponsables. Le règne de Charles VI fut le long cauchemar d'un inconscient, qu'interrompaient de temps en temps des réveils'de lucidité toujours peu durables. Les chroniqueurs nous ont conservé de navrants détails sur cette royale démence. « C'était grande pitié, dit notre bon Jouvenel, de la maladie du roi. Quand il mangeait, c'était d'une façon bien gloutonne et comme un loup. On ne pouvait le décider à se dévêtir, et il était tout plein de poux, de vermine et d'ordure. Il avait mis secrètement un petit morceau de fer en contact avec sa chair, et cette pauvre chair en était toute pourrie. Mais personne n'osait approcher de lui pour y remédier. Il y eut toutefois un médecin qui dit qu'il fallait absolument y porter remède ou que sa vie serait en danger. Sur son avis, on disposa dix ou douze compagnons bien déguisés, le visage noirci, et bien garnis sous leurs vêtements, de crainte que le roi ne les blessât. Cela fait, on fit entrer les compagnons, qui étaient bien terribles à voir, dans la chambre royale. Quand le roi les vit, il demeura tout ébahi. Or, on avait fait faire des vêtements tout neufs : chemise, pourpoint, robe, chausses et bottes. Lesdits compagnons vinrent au roi, le saisirent, le déshabillèrent, le nettoyèrent, et le revêtirent de ces vêtements qu'ils avaient apportés. Ils trouvèrent le morceau
de fer dont il a été parlé. Toutes les fois qu'on le voulait nettoyer, il fallait s'y prendre de cette manière. » A. ce tableau saisissant, Jouvenel ne néglige pas d'ajouter un détail relatif à son propre père. « Il y avait une chose, rapporte-t-il avec conmplaisance, dont quelques gens s'émerveillaient. On venait voir le roi quelquefois, et lui regardait fort les gens, mais sans dire un mot. Pourtant lorsque le visiteur était Messire Jean Jouvenel des Ursins, qui avait eu longtemps (comme prévôt des marchands) le gouvernement de Paris, et qui était maintenant avocat fiscal du roi, celui-ci disait : « Jouvenel, faites bien en « sorte que nous ne perdions rien de notre « temps. »
Mauvaise tète et bon cœur, cet adage s'applique merveilleusement au fils insensé de Charles V' le Sage, bien que parfois, dans ses intervalles lucides, il laissât échapper des traits d'intelligence et de bon sens dignes de la sagesse de son père. Aussi, en dépit des maux affreux résultant de sa démence, demeura-t-il toujours populaire. Il est curieux que lors de son entrevue avec Henri V, quand le roi anglais vint à Troyes pour y consommer, l'œuvre de la déchéance capétienne et française, le pauvre souverain déchu et mis au joug ait eu vis-à-vis de l'usurpateur un éclair de fierté dédaigneuse et une attitude de supériorité royale. Vindiciuire Chastellainnousenaconservéune vivante peinture. « Le roi Charles, dit-il, était assis sous un dais
brodé de fleurs de lis. Son trône doré embellissait toute la salle, merveilleusement pleine de seigneurs. Le roi anglais, en mettant le \ned à la porte de cette salle, tout à l'extrémité de laquelle élail le trône du roi, ôta son chapeau, et ensuite il s'avança rapidement jusqu'au dais, sans que le roi Charles se levât en aucune manière. Quand le roi uQglais fut tout près de lui, le roi Charles se leva si peu que rien. Alors le roi Henri plia le genou assez bas pour lui rendre honneur, et lui dit d'assez humbles et gracieuses paroles, pour un ennemi et un roi tel qu'il était. Le roi de France l)arut en tenir peu de compte et ne lui dit que ces quelques mots d'un ton jovial : « Or çà, vous ! <( soyez le très bien venu, puisqu'il en est ainsi! « Saluez les dames. » Et sur cela, il se rassit. Et il semblait avoir plus de sens mille fois qu'on ne l'espérait, car sa maladie le tenait alors. Et il semblait que Dieu, pour ce bref espace de temps, agît en lui, et lui donnât sens et vertu de savoir faire et omettre, car nul conseil de qui que ce fût ne put le décider à se lever, jusqu'à ce que le roi d'Angleterre fût tout près de lui, pas plus qu'il ne l'aurait fait pour un de ses vassaux, prince de son sang. »
Dans ses accès, le malheureux roi était loin de conserver toujours ainsi la conscience de son rang, puisqu'il perdait jusqu'à celle de sa personnalité. Il soutenait quelquefois qu'il s'appelait Georges et non pas Charles, qu'il était un simple
clievalier ou écuyer, sans femme ni enfants, et que ses armes étaient un lion percé d'une épée. La reine Isaljeau (il y a pour elle là quelque excuse) passait avec lui des moments terribles. Il en fallut venir à les séparer. On s'avisa d'un expédient où se reflète tristement la décadence morale de l'époque, et que notre bon moine de Saint-Denis, sans l'approuver, rapporte avec trop de calme. « Comme on craignait fort, dit-il, qu'en raison de sa maladie il ne se portât à quelque violence contre la personne de la reine, on ne le laissait point cohabiter avec elle. Mais on lui avait donné pour compagne une jeune personne (Odette de Chami)divers) belle, gracieuse et charmante, qui était fille d'un marchand de chevaux. Cela s'était fait du consentement de la reine : ce qui semblait fort choquant. Mais quand elle songeait aux maux qui la menaçaient et aux mauvais traitements quelle avait déjà endurés avec le roi, la pensée quenlre deux inconvénients il faut choisir le moindre faisait qu'elle se résignait à ce sacrifice. Cette fille fut amplement récompensée. On lui donna deux beaux manoirs avec toutes leurs dépendances, situés l'un à Créteil et l'autre à Bagnolet. Elle était généralement et publiquement désignée sous le nom de la petite reine. Elle resta longtemps avec le roi, et eut de lui une fille nommée Marguerite, que le roi (Charles Vllj maria à un certain Harpedanne, en lui donnant la seigneurie de Belleville-en-Poitou : aussi appela- 1- on celte fille
du roi Charles VI la demoiselle de Belleville. » Ce lut comme une fatalité pour la France que son roi étant tel que Charles VI, sa reine fut telle qu'était Isabeau de Bavière. La déplorable iigure de cette princesse maudite a sulïisammenl paru dans les tableaux ci-dessus, et nous la laisserions vieillir et mourir dans l'ombre de l'hôtel Saint- Paul, où nous l'avons vue se tenir close depuis la mort de son mari, si quelques nouveaux détails lelatifs à sa personne et à ses habitudes n'avaient leur intérêt pour le tableau des mœurs du temps. A la fois prodigue et avare, Isabeau aimait non seulement à dépenser, mais aussi à thésauriser. u Elle enfouissait, dit Vallet de Viriville (J).Surun seul exercice, entre autres, de sa trésorerie, Texercice antérieur à 1416, on remarque ce chapitre : Deniers baillés complanl à la reine. Le total s'élève à 104.682 livres, 17 sous, 8 deniers tournois. On peut multiplier par quarante cette somme, pour se faire une idée approximative de l'équivalent en francs de notre monnaie actuelle. La reine absorbait ces sommes énormes, en dehors de ses dépenses proprement dites, imputées sur d'autres chapitres de ses budgets. Une partie notable de ces deniers, provenant des subsides et littéralement de la misère publique, était convertie par elle en vaisselle d'argent, en perles, en diamants non montés et en lingots d'or. Elle plaçait sous main
(1) Histoire de Charles VII, t. I, pp. 40-41.
ces valeurs à titre de dépôts, non seulement dans les coffres de ses diverses demeures, mais çà et là, chez des marchands ou banquiers et chez les gens d'Église. L'abbaye de Saint-Denis, la cathédrale de Chartres reçurent ainsi des fidéicommis clandestins. Le 20 mai 1416, Jean Picard, premier secrétaire de la reine, se présenta devant le sous-prieur du couvent de la Trinité, à Vendôme. Il était porteur de trois mille francs en écus d'or à la couronne. L'envoj'é de la reine montra aussi un acte en bonne forme, scellé et signé du nom et de la main d'Isabeau. L'acte et l'argent furent confiés aux religieux. L'un et l'autre devaient être restitués à volonté, sur l'ordre de la reine. Quant aux dépositaires, afin qu'ils gardassent, touchant cette remise, un silence perpétuel, la reine stipulait dans l'acte que la somme, si elle n'était pas réclamée par la déposante et durant sa vie, appartiendrait au couvent. » Après l'exil d'Isabeau à Blois, le connétable d'Armagnac mit la main au nom du roi sur plusieurs de ces dépôts.
Entre les objets de prodigalité pour laquelle cette triste reine amassait ainsi des ressources futures, il en est un qui mérite d'être relevé, comme une des habitudes du luxe princier d'alors, c'est la ménagerie ou plutôt les ménageries d'Isabeau, peuplées de quantités d'animaux de toute espèce : chiens, chats, singes, perroquets, cygnes, cliats-huants, et aussi de plus gros animaux et de plus féroces, comme, par exemple, cette léoparde,
présent de son fils Jean, le second dauphin, qu'elle nourrissait à Vincennes. Lui offrir des cadeaux de ce genre était un moyen connu de gagner ses bonnes grâces. Aux occasions, d'ailleurs, elle était elle-même magnifique en ses dons. Lors des flan-, cailles de son fils Charles avec Marie d'Anjou, elle offrit à la reine Yolande six hanaps d'or à pied, émaillés au dedans de rouge clair, et d'une valeur totale de 1.072 francs d'or. L'un de ces hanaps, destiné à l'usage personnel de la reine de Sicile, était muni d'un couvercle, en signe de souveraineté. Le jeune fiancé reçut de sa mère une aiguière et un gobelet d'or, d'une valeur de 208 livres tournois. Le prince Louis d'Anjou, alors âgé de dix ans, eut un anneau enrichi d'un diamant. Un diamant fut aussi le présent offert à la première dame d'Yolande, Marie de Craon. Mathieu de Beauvau. principal conseiller de cette princesse, reçut un hanap et une aiguière d'argent doré. Isabeau, qui fut d'ailleurs douze fois mère, expia d'assez bonne heure, même au sein de sa mollesse luxueuse, ses coupables habitudes. Vers l'âge de cinquante ans, elle ne pouvait plus faire usage ni dechevaux, ni de chars. Elle était devenue podagre et son énorme obésité la contraignait à ne plus voyager qu'en sa litière, que des relais de porteurs se transmettaient de distance en distance. A l'intérieur de ses palais on la traînait dans une chaise roulante. Quoiqu'elle dût prolonger longtemps sa vie encore, la crainte de la mort la hantait ou de
quelque entreprise violente contre sa personne. Aussi à l'hôtel Saint-Paul et au château de Vincennes, on avait construit exprès pour elle des logements ou retraits de hois, fermés de divers mécanismes de serrurerie fréquemment renouvelés. C'est là quelle s'abandonnait la nuit au sommeil ou à l'insomnie, entourée de gardiennes qui se relayaient pour la veiller. Elle essayait de fléchir le ciel par les prières et les pénitences d'âmes meilleures que la sienne propre. On la voit, par exemple, charger l'un de ses aumôniers de payer « neuf livres quatre sous à Sœur Jeanne la Brune, religieuse à Saint-Marcel, pour trentesix jours que ladite Sœur avait jeûné pour et à la dévotion de madite dame la reine ».
Le fils de Charles YI et d'Isabeau, que la mort de ses aînés avait fait unique et que déshéritait le traité de Troyes, était né, avait passé sa première enfance dans un milieu de haut luxe et de confortable vraiment princier. Le marquis de Beaucourt a extrait sur ce sujet de curieux détails des comptes officiels de la maison royale. « Le grand berceau de parade qui avait servi aux frères de Charles, nous dit-il (1), fut remis à neuf pour son usage, et l'on refit les quatre « pommeaux de fin cuivre doré», émaillés aux armes de la reine. Il avait, en outre, deux autres berceaux, dont l'un, en bois de sapin d'Irlande, était peint « de fin or
(1; llkloire de Charles VII, t. 1, pp. 6-10
bruni » et muni d'un écran au chevet. La couche était garnie de duvet et d'une plume appelée (leuriii. Dés le lendemain de sa naissance, nous voyons acheter deux écrans neufs, destinés sans doute cl le protéger plus encore contre l'air que contre le feu, car, en ces temps, on avait beau feutrer les fenêtres, on ne se mettait guère à l'abri du froid. Ses premiers jouets furent un hochet d'argent doré, et une chaise d'argent incrustée dans un petit tableau; un peu plus tard, on lui donna pour s'amuser, quand il était « mal disposé », un petit chaudron de laiton; et, le lo février 1404, on achetait une harpe, du prix de trente-six sous parisis, qui fut w délivrée aux gens de Monseigneur de Ponthieu, pour en jouer devant ledit seigneur »... Il eut pour gouvernante Jeanne du Mesnil, qui appartenait à une famille attachée à la maison d'Orléans... Sa nourrice était une femme de qualité, Jeanne de Chamoisy, probablement sœur d'un des écuyers de la reine. Il eut pour berceresse Ouzanne Riou, qui devint plus tard sa demoiselle (suivante), et pour femme de chambre Margot de Sommevère. L'enfant fut élevé au petit poi .• cela est établi par les comptes, qui parlent sans cesse de la « fleur » qui servait à son alimentation, de la « poêle » et de la cuiller d'argent pour faire la bouillie à Monseigneur Charles de France », du « pot d'argent à mettre lait », des serviettes délivrées à ses femmes « pour mettre devant lui quand on lui donne la bouillie »... A
partir du second semestre de 1403, il a part aux distributions d'anis et de noix confits, de sucre rosat, d'orangeat, de citron, de coriandre, etc., qui se font chaque mois pour la bouche des enfants royaux. Le comte de Ponthieu a, pour son usage personnel, six tasses d'argent blanc, six écuelles de même à ses armes, une aiguière d'argent verrée et deux pots d'argent blanc. Le 24 avril 1404, on livre, pour servir à le baigner, un » grand bassin de laiton à deux anses»... On trouve mentionnés (dans lescomi)tes de 1405) et la « chaise de chambre » et le bassin de laiton pour la <■< chaise de nécessité ».
On peut voir au même endroit de son livre le relevé fait par le docte historien de quelques-uns des somptueux vêtements confectionnés pour le jeune prince depuis sa naissance jusqu'à sa sixième année. Ni la somptuosité ni la délicatesse ne firent non plus défaut à son adolescence et à sa jeunesse, soit à la cour d'Yolande, sa future belle-mère, soit à sa propre cour, comme dauphin, régentetroi. Le château de Melfun-sur-Yèvre, l'une de ses résidences de prédilection, situé à quatre lieues de Bourges, était, pour l'époque, un séjour délicieux. « Ce n'était pas, dit M. de Beaucourt (1), une de ces forteresses au sombre aspect, aux étroites meurtrières, faites uniquement pour se mettre à l'abri des attaques, mais, comme nous l'apprend
(1) Ouvrage cité, t. I, p. 21.5.
Froissarf, Tune des plus belles maisons du monde; car le duc de Berry « excellemment y avait fait travailler, enjoliver et construire, et ce château avait bien coûté trois cent mille francs m. Les murs étaient percés de grandes baies ogivales, laissant pénétrer la lumière; de nombreuses tours, sveltes et richement sculptées, étaient reliées entre elles par une galerie à mâchicoulis et à créneaux qui permettait de circuler tout autour de l'enceinte; l'entrée était ornée de sculptures et de statues. L'eau de la Yèvre coulait autour des remparts crénelés qui défendaient la première enceinte; à l'intérieur, le vieux duc avait déployé dans les peintures, les tapisseries, les meubles précieux, tout ce que le luxe du temps offrait de plus magnifique. »
Le voyage du jeune prince en Languedoc, dans les premiers mois de l'année Li20, fournit à Vallet de Viriville l'occasion de nous donner un aperçu de sa garde-robe et de son équipement chevaleresque d'apparat. « Le 1" mars, raconte-t-il (l), Charles, régent du royaume, fit son entrée à Toulouse... Sa suite personnelle comprenait quarante et un chevaux. Le régent avait en sa compagnie son jeune cousin Charles de Bourbon, comte de Clermont; Jean, comte d'Armagnac; les membres de son grand conseil; Guillaume de Boisratier, archevêque de Bourges, vice-chancelier, etc., etc.
(1) Ouvrage cité, t. I, pp. 207-210.
Après lui, marchaient en bataille ses hommes d'armes, portant chacun leur lance, ornée d'un panonceau, et peinte par divers artistes de Lyon, d'Avignon et de Bourges. Puis venaient les hommes de trait ou fantassins. La plupart de tous ces combattants étaient écossais... Des sommes considérables avaient été dépensées pour son harnais de campagne, que l'on véhiculait après lui. L'or, l'argent et le travail de l'orfèvre reluisaient sur sa riche épée de parement, sur son heaume de cérémonie... Son armure complète et de grande tenue consistait en une lourde carapace qui enveloppait et bardait le corps entier; carapace de fer, orfévrée d'or et d'argent; le heaume, ceint d'une couronne d'or et sommé de joaillerie et de plumes. Mais le plus souvent le jeune prince marchait le visage découvert. Il remplaçait alors le heaume par un chaperon, ou par un chapeau soit de velours, soit de feutre orfèvre. Par-dessus la cuirasse ou au lieu de la cuirasse, il portait une robe courte rembourrée aux épaules et froncée de corsage, nommée hur/iie. Sur ces huques les orfèvres, brodeurs ou couturiers royaux épuisaient les ressources de leur imagination et de leur goû-t, qui, sous l'empire de la mode, touchait souvent à l'extravagance. L'une des robes de Charles avait de longues manches pendantes et découpées, chargées de dix marcs d'or en ornements. Il possédait une autre huque plus simple. Celle-ci, de velours vermeil, était recouverte de drap de laine
noir, « découpé en manière de grandes écailles pourdlées et nervées de fil d'or de Chypre », qui pesaientsixmarcsettrois oncesd'argent doré. Nous signalerons, entre autres, une troisième robe à l'usage du prince « brochée d'or sur velours ver-, meil, dorée et ouvragée de besans et de feuilles branlantes ». La plus solennelle, sans doute, le revêtait au jour de son entrée dans Toulouse... Charles YI, roi de France, avait pour emblème un soleil d'or. Son fils, le prince Charles, portait une huque italienne en drap de laine noire, brodéed'or, (( ladite broderie en forme ou manière d'auvent traversé par les rayons d'un soleil d'or ».
Le fastueux et lourd équipement chevaleresque qu'il était obligé de revêtir à certains jours était une obligation du rang de Charles VII plutôt qu'une indication de son humeur. Bien que fort disposé à faire, le cas échéant, tout son devoir, ce prince n'avait ni les aptitudes d'un chef d'armée, ni même, comme on dit, le tempérament militaire. C'était, avec moins de force de volonté, un méditatif, un politique comme son aïeul Charles V, non un héros de chanson de geste ou de poème d'aventure, comme le roi Jean, son bisaïeul. Le bien-être et le luxe, tels qu'il les aimait, auraient eu, ce semble, s'il avait pu toujours suivre son goût, un caractère de jouissance personnelle et familiale, de beaucoup préférée à la satisfaction orgueilleuse, à l'éclat pompeux et bruyant des fêtes de parade. Une qualité vraiment
royale de sa nature, mais qui, par l'excès, devenait an véritable défaut, c'était salibéralité magnifique, si peu en rapport, à l'époque où nous sommes, avec sa situation de plus en plus menacée et la pénurie croissante de son trésor. On est effrayé quand on lit, à la date de 1425, une liste dépensions et dons telle que celle-ci, dressée par M. de Beaucourt (1), ou plutôt résumée, abrégée par lui d'après les actes authentiques : « Le comte de Foix touche deux mille livres tournois par mois, soit une pension annuelle de vingt-quatre mille livres, et il n'est familier ou protégé du comte qui, sur sa recommandation, ne soit abondamment pourvu. Le comte de Comminges a cinq cents livres par mois, soit six mille livres par an, plus une pension de deux mille livres. Le sire d'Albret touche douze mille livres pour la garde de ses châteaux de Guyenne. Si du chapitre despe^sio»*, — où figurent naturellement tous les conseillers de la couronne, — nous passions à celui des rfo»5, la liste serait longue et tristement éloquente. Le chancelier Martin Gouge touche, à plusieurs reprises, des sommes s'élevant à quatre mille six cents livres; le sire de Giac, des sommes formant un total de six mille cinq cents livres; le comte d'Astarac a deux mille livres; la reine de Sicile, trois mille; l'évêque de Laon, mille d'abord, puis deux mille; le comte dauphin d'Auvergne, dix-huit cents; le vicomte de
(1) Ouvrage cité, t. II. [.p. 110-120.
Carmaing-, deux mille; le comte de Clermont, deux mille; Philippe de Lévis, comte de Villars, mille... A côté des dons en argent, il y aies dons en nature, car le trésor est impuissant à satisfaire toutes les convoitises. »
En dehors des impôts, aides et subsides, qui fournissaient à de telles prodigalités un argent prélevé sur l'avoir et sur le labeur des populations fidèles, et aussi de certains dons monnayés, plus ou moins volontaires, des villes que le prince honorait d'une visite exceptionnelle, Charles VII, à son tour, recevait parfois de ses sujets de véritables cadeaux. C'est ainsi qu'un de ses serviteurs, Robinet d'Estampes, lui lit présent, pour son installation à Bourges, d'une « riche chambre de haute lice qui valait bien six cents écus ». De même les bons bourgeois de Tours, quand la reine Marie d'Anjou passa dans leur ville, au mois de février 1428, prirent la peine de s'enquérir des choses qui lui étaient « plus nécessaires ». Ils hésitèrent entre « deux bassins d'argent à laver mains » ou une certaine quantité de linge fin, et, en sages meauaglera, comme on disait alors, ils se décidèrent pour le linge. Qui dit prodigue, dit besogneux. Nous avons vu déjà comment Charles VII empruntait de toutes mains. Ce n'était pas seulement pour les besoins de l'État, mais pour l'entretien de sa maison et celui même de sa table, et il était parfois long à solder ces sortes de dettes. Le 24 juin 1422, il reconnut devoir au chapitre de Bourges, en pois-
son d'étangs fourni pour sa nourriture, la somme de "2. i23 livres, 16 sous parisis. Ce compte ne fut réglé ([ue près de vingt ans plus tard.
Les bons chanoines berrichons se firent, nous n'en doutons pas, un vrai plaisir de nourrir leur roi" légitime, prince sincèrement et profondément religieux. Les dispositions d'esprit et d'âme de Charles étaient conformes aux obligations qu'imposaient à cet égard la tradition royale et le vœu des peuples aux souverains de la chrétienté, surtout aux descendants de saint Louis. Dès sa première enfance, on lui avait organisé sa « chapelle» propre avec autel portatif et desservants spéciaux. Il avait alors Jean de Mantes pour aumônier et pour clerc Jean de Montmoret. Plus tard, naturellempiit, l'organisation en fut bien plus pleine. Outre ses prêtres en titre et ses chapelains auxiliaires, le dauphin, puis le roi eut son groupe d'artistes en musique religieuse, les uns chanteurs, les autres joueurs d'instruments. Charles VII entendait tous les jours deux ou trois messes, dont une chantée. Il récitait régulièrement les heures canoniales en y joignant des prières pour les morts, ne passait guère de jour sans se confesser et ne manq-uait pas de communier aux fêtes. Après l'audience donnée par lui au chevalier qui lui apportait la nouvelle de la victoire deBeaugé,« ledit seigneur, dit Jouvenel, s'en vint du château de Poitiers jusqu'à l'église Notre-Dame en grande joie et diligence, et uniquementàpied, pour remercier Dieu et lui rendre grâce
d'un tel et si heureux avantage. Et môme il y eut une belle et notable messe chantée, et un sermon fait par un docteur en théologie, nommé Maître Pierre de Versailles. Cela t'ait, Monseigneur le dauphin régent s'en retourna au château pour prendre sa réfection, remerciant Dieu, et étant fort joyeux de la signalée victoire qu'il lui avait donnée. «
Le chef de l'usurpation anglaise, le roi Henri V, ne manifestait pas, nous en avons déjà vu la preuve, des sentiments moins religieux que le chef légitime de la dynastie nationale. Nous avons vu aussi que c'était un politique ferme et profond et un général de haut mérite : homme d'ailleurs plein d'ambition, non exempt de cruauté, confît en son froid orgueil. Son frère Bedford, nous l'avons dit, ne lui était pas inférieur soit dans les conseils, soit sur le champ de bataille. Tel qu'il nous apparaît à Verneuil, dans la vive esquisse tracée par Vallet de Viriville (1), c'est tout à la fois un tacticien consommé et comme un héros d'Homère : « Le duc de Bedford, rangea son os^en un seul corps de bataille, marchant à pied. Les chevaux, les vivres, un peu d'artillerie et le reste du charroi furent placés à l'arrière, sous la garde des pages et varlets. Ce vaste carré était bordé de tous côtés par des archers. Chacun de ces soldats, sur le front de bandière, plaça devant lui en terre un pieu aigu et fixé obliquement. Ainsi fut formée
(1) Ouvrage cité, t. I, pp. 414, 4i3, 417.
une palissade qui présentait toutes les pointes à Fennerni. Le régent, durant cette campagne, marchait à la tête des troupes. Vêtu dune robe de velours bleu, il portait à la poitrine une grande croix blanche ou croix de France, sur laquelle se dessinait, un peu plus petite, la croix rouge d'Angleterre. Quatre bannières, sans compter sa bannière propre, le précédaient, confiées à un pareil nombre de chevaliers. Deux de ces enseignes offraient les armes de France, pleines sur la première, et sur l'autre écartelées d'Angleterre, pour signifier aux yeux de tous la réunion des deux couronnes... Pendant trois quarts d'heure, la lutte se balança des deux parts, avec une telle puissance que Tissue resta indécise. Le duc de Bedford, tête énergique, couronnant un robuste corps, dominait les siens de la pensée comme du geste. Armé d'une hache d'armes qu'il agitait à deux mains, il était le centre qui attirait à lui le principal efïort de l'attaque. Le comte de Douglas, notamment, dirigea ses continuels efforts vers le point où il apercevait le duc... Le redoutable Bedford, frappant de mort tous ceux qui rapprochaient, demeura comme invulnérable et inaccessible. )) — Ces flegmatiques et vaillants Lancaslre avaient pourtant leur mauvais sujet, leur écervclé dans la personne de Glocester, dont ci-dessus on a vu les escapades.
Les deux chefs de la maison de Bourgogne, issue de la maison de France et si funeste à la
France, qui ont figuré dans nos récits, le due Jean et le duc Philippe, ne sont pas de beaux caractères. Le second pourtant ne fut pas un scélérat comme le premier. De mœurs aussi licencieuses que fastueuses et politique retors sous son affectation de pompeuse et fausse chevalerie, il montra du moins dans ses États propres de réelles qualités de gouvernant et ne fut pas non plus dépourvu de talents militaires. Il avait fait preuve à la bataille de Mons-en-Vimeu (30 août 1421) d'une brillante valeur. « Le jeune duc de Bourgogne, dit Vallet de Viriville (1), conquit galamment en ce jour ses éperons dorés. Durant tout le temps de la rencontre, Philippe fit son devoir de prince avec autant dintelligence que de bravoure. Engagé personnellement dès le premier choc, il fut tout d'abord enferré de deux lances. L'une perça d'outre en outre l'arçon de sa selle. L'autre faussa en flanc son harnois. Un puissant homme d'armes français le prit à bras-le-corps, menaçant ainsi de le désarçonner et de s'emparer de sa personne. Mais le duc montait un fort coursier qu'il brocha de l'éperon, et grâce à l'impulsion du cheval, il passa outre, échappant de la sorte à cette rude étreinte. Philippe le Bon fit de sa main prisonniers deux chevaliers français : Gilles de Gamaches et Poton de Saintrailles. — Vaillant pendant le combat, Philippe agit en sire de la
(1) Ouvrage cité, t. I, pp. :291-292.
Heur de lis après la victoire. Pour payer sa bienvenue comme nouveau chevalier (il s'était fait conférer, le matin même, Tordre de chevalerie par Jean de Luxembourg;, il mit en liberté, peu de temps après, ses deux prisonniers. Le prince pouvait exiger d'eux une rançon. Bien loin de là, il leur lit présent d'un cheval et d'une armure complète ou harnois. Le duc ordonna, de plus, qu'il fût compté à chacun de ces gentilshommes cinq cents moutonceaux (petits moutons) d'or. Le soir même de la bataille et sans débrider, il se rendit à ^otre-Dame d'Âbbeville, où il entendit tout armé un otîjce d'action de grâces. »
On a pu apprécier déjà le caractère peu imposant du chef de la maison capétienne de Bretagne, Jean M, et les continuelles volte-face de cette girouette ducale. On n'ignore pas non plus l'esprit dominateur et les trop promptes justices du comte de Richemont, son frère. Le chef de la maison de Bourbon, issue de saint Louis, mais bien éloignée alors du trône, était, comme le chef de la maison d'Orléans, qui au contraire y touchait de près, prisonnier depuis Azincourt. Son fils aîné, le comte de Clermont, avait mis son épée au service de Charles VJI, mais son caractère violent et irréfléchi en faisait un serviteur bien peu commode. Dans les derniers jours du mois de mars 1427, il se signala par un acte de fructueuse extravagance", un de ces bizarres enlèvements dont nous avons déjà eu à citer plusieurs exemples. La victime de ce coup de
main n'était autre que le chancelier de France, Martin Gouge, évêque de Clermont, dont l'emprisonnement plus qu'arbitraire se prolongea pendant plusieurs mois. Pour obtenir sa mise en liberté, les instances de Charles Vil et les démarches solennelles du Parlement furent insuffisantes ; il ne fallut pas moins que l'active intervention du pape Martin V. L'excommunication apostolique frappa le brigand princier. Encore dut-on ajouter à cette sanction un argument plus concret, à savoir une lourde rançon acquittée par Martin Gouge. Pour dédommager son ministre, le roi l'autorisa à faire fabriquer à son profit, dans un des ateliers royaux, une certaine quantité de monnaies d'or et d'argent.
Les personnages qui ont défilé sous nos regards dans les scènes et tableaux de cette époque néfaste nous ont fait voir parmi les grands seigneurs et les courtisans, qui, autour et au-dessous des princes, occupaient le théâtre de la haute vie sociale, d'assez tristes échantillons de l'espèce humaine. La vie de cour oftrait alors le contraste d'une imposante magnificence et d'une étiquette à certains égards pointilleuse, avec un sans-gêne et une brutalité encore barbares. Le sire de Giac, par exemple, se laissait aller à de grossières sorties. Blessé d'un avis émis à une séance des États par l'évéque de Poitiers, Hugues de Comberel, il s'en fallut de peu qu'il n'éclatât contre lui. Mais une fois retiré dans la chambre du roi, devant l'entou-
rage ordinaire de Charles, il ne se contint plus et s"écria « en reniant Dieu » que, si on l'en croyait, on jetterait Comberel à la rivière et avec lui tous ceux [qui avaient été de son avis. Un autre favori de Charles, Pierre Frotier, devenu baron de Preuilly , introduisait des fous dans l'égli se paroissiale de sa seigneurie. Il menait en dérision l'abbé de Preuilly par les rues. Il contraignait les meuniers de l'abbaye à jouter contre les siens propres, montés sur des ânes et parodiant de la sorte le jeu chevaleresque de la quintaine. Il ne craignait pas de braver le roi lui-même et disait tout haut qu'il était, lui Frotier, « pape, empereur et roi en sa seigneurie ».
On retrouvait cette rudesse de mœurs, mêlée aux somptuosités et aux raffinements du luxe, dans les fêtes et divertissements royaux. Sous Charles VI, les ballets et mascarades avaient été en grande vogue et, avant sa maladie, le roi se plaisait ù y prendre lui-même un rôle. Un jour, cela faillit lui coûter cher. On avait imaginé une mascarade de sauvages. Or, l'idée qu'on se faisait alors des sauvages était celle d'hommes velus. Charles et plusieurs de ses courtisans firent donc coudre sur eux une toile enduite de poix de résine, où était collée une toison d'étoupes. Par un trait de jovialité qui était une vraie sauvagerie, un des danseurs, pour faire peur aux dames, imaginarde mettre le feu à ces étoupes. De là un flamboiement terrible, où le roi aurait péri, si la duchesse de Berry, sa tante,
n'avait eu l'iieureuse idée de l'envelopper dans son manteau de fourrure et d'y étoufler la flamme. Mais plusieurs des malheureux hommes velus ne furent que trop tard débarrassés de leur ardente enveloppe et moururent de cette plaisanterie après quelques jours de cruelles souffrances. A cette barbarie native se joignait alors dans les cours une superstition, pour ainsi dire, officielle : l'astrologie et la manie des horoscopes. Voulant gratifier son connétable Jean Stuart, le daupliin Charles, au mois d'avril 14:21, lui fit cadeau d'un astrologue. Ce docte personnage, « Maître Germain de Thibouville, docteur en médecine et souverain astrologien », jouissait, paraît-il, d'une belle réputation prophétique.
Les tournois et joutes, divertissements armés, sanglants parfois, des barons de l'époque féodale, avaient eu en France, depuis l'avènement au trône de la branche des Valois, qu'accompagna un réveil factice de l'esprit et des mœurs chevaleresques, un vif regain de faveur. La cour de Bourgogne, sous Philippe le Bon, devait s'y adonner avec une passion théâtrale. Ces combats, dits courtois, étaient tantôt une partie des fêtes de haut parage, tantôt une sorte d'épisode servant comme de délassement et d'ornement aux hostilités d'une guerre en cours. On en a vu, pour cette dernière application, un exemple dans les mines souterraines du siège de Meaux. Qui le désirerait, on pourrait trouver un autre, assez curieux, raconté
par notre grave indiciaire bourguignon au quatrevingt-deuxième chapitre de son premier livre : « D'une joute qui fut près le Pont-de-Remy de six contre six, pour l'honneur des dames. » Notre quinteux bourgeois, quoique nullement guerrier, n'a pas laissé, tout en grognant, de noter en amateur, dans son journal, de tels combats en champ clos. « hem, le onzième jour d'octobre suivant (1414), un jeudi, fut fait un champ de bataille à Saint- Ouen, d'un Breton et d'un Portugais. L'un était au duc de Berry et l'autre au duc de Bourgogne. Ils lurent mis au champ clos pour un combat à outrance, mais ils ne firent rien dont il y ait lieu de parler, car on leur cria : « Ho ! » quand ils allaient se mettre sérieusement aux prises. Et cet arrêt fut crié par l'ordre du duc de Berry, qui avait grand'peur pour son Breton, car le Portugais se montrait d'allure si aisée sous son harnais, que chacun lui donnait d'avance la victoire. Mais, par le fait, on ne put savoir qui l'aurait eue... Jlem, au commencement du mois de février suivant (1415), le roi et les grands seigneurs joutèrent dans la grande rue Saint- Antoine, entre Saint-Antoine et Sainte-Catherine du Yal-des-Écoliers, et on y avait établi des barrières. Le duc de Brabant vint à Paris durant ces joutes pour traiter de la paix; il jouta et gagna le prix... En ce temps aussi étaient à Paris des chevaliers d'Espagne et de Portugal. Or, trois Portugais, ayant renom de chevalerie, se rencontrèrent en champ clos, par je ne sais quelle
folle entreprise, contre trois chevaliers de France, c'est à savoir François de Grignols, La Roque et Maurigon. La rencontre, à outrance, fut flxée au 21 février, veille de la Saint-Pierre, au lieu de Saint- Ouen. Le soleil était couché avant qu'ils entrassent en lice, mais, selon la bonne vérité de Dieu, il faudrait moins de temps pour aller à cheval de la porte Saint-Martin à celle de Saint-Antoine, qu'il n'y en eut avant que les Portugais fussent déconfits par les trois Français, et le meilleur fut La Uoque. »
Ces jeux, ces exercices guerriers avaient été autrefois un excellent apprentissage de la vie militaire. Ils l'étaient moins maintenant que la guerre commençait à se faire d'une façon plus régulière et plus savante. S'ils développaient la bravoure, la force, l'agilité personnelles, ils étaient plutôt nuisibles à l'esprit d'ordre, d'obéissance, de discipline, nécessaire pour une bonne tactique. Or la tactique tenait maintenant une place importante dans la conduite et la rencontre des armées. Les princes conquérants venus d'Angleterre : Edouard III, le Prince Noir, Henri V, le duc de Bedford, étaient des tacticiens distingués. Ce n'est pas sans vraisemblance que le regretté Siméon Luce, dans l'intéressant chapitre sur la bataille de Poitiers que contient le volume consacré par lui à la jeunesse de Du Guesclin (1), a présenté les institutions militaires d'Edouard III, dont héritèrent ses successeurs,
(1) Histoire de Du Guesclin et de son époque. La Jeunesse de Bertrand, chap. vi.
comme ayant opéré une sorte de révolution dans l'art de la guerre. C'est moins peut être à leurs hommes d'armes, à leur cavalerie vêtue de fer, si solide et disciplinée qu'elle fût, que les Anglais durent leur écrasante supériorité durant la guerre de Cent ans, qu'à leur infanterie nationale, devenue presque l'élément prépondérant, l'agent décisif de leurs armées. Cette infanterie de ligne, qu'il ne faut pas confondre avec les auxiliaires équipés à la légère dont nous avons parlé plus haut, maniait avec la plus redoutable habileté et mettait en jeu avec un ordre admirable une arme de choix, le grand arc anglais à tir rapide, sans rival alors en Europe, et en face duquel l'arbalète française ou génoise était d'un effet trois fois moindre. L'artillerie à feu, encore à ses débuts, n'était en rase campagne qu'un engin de destruction secondaire par rapport à ces terribles archers (1). Elle élait surtout d'utile usage dans les sièges, que la stratégie d'alors, moins avancée que la tactique, était amenée à multiplier, en raison du grand nombre des places fortifiées, dont la conquête successive était considérée comme le principal et plus sûr moyen d'assurer soit l'occupation, soit la délivrance du pays disputé par un envahisseur à son souverain légitime.
(i; On commençait pourtant à employer aussi le fusil |irimitif, le « canon à main ». il y avait déjà 11.000 hommes armés de cet en^in dans les troupes que le duc d'Orléans réunit en 1411.
Si la science et l'art techniques avaient déjà leur place dans les guerres du temps où nous nous sommes transporté avec ceux qui veulent bien nous suivre, la vigueur et l'escrime personnelles, à la façon des héros de Vlliade et des preux de l'épopée chevaleresque, y conservaient encore, nous l'avons pu voir, leur antique prestige et une notable efficacité. Il suit de là que les chefs devaient être à la fois d'habiles conducteurs de troupes et de redoutables hommes de main. Ce dernier caractère ne contribuait pas médiocrement à développer en eux une terrible rudesse de mœurs, souvent une férocité sauvage. L'un des meilleurs et plus fidèles soutiens de la cause nationale, l'intrépide La Hire, avait une étrange façon, mais commune alors, de considérer la vie militaire et la morale à y appliquer. C'était un brigand épique. Il ne laissait pas de sentir au fond quelque scrupule et d'être religieux à sa manière. Au combat devant Montargis (septembre 1427), salade entête, lance au poing, il se dirigeait vers l'endroit qu'il avait jugé le plus propice pour l'attaque. En route, il croisa un chapelain et lui demanda l'absolution. «Mais il faut d'abord vous confesser, lui dit le prêtre. — Je n'en ai pas le temps, reprit La Hire, je dois attaquer l'ennemi à l'instant même. Au reste, j'ai commis en fait de péché tout ce que les gens de guerre font d'ordinaire. » — « Sur cela, continue le chroniqueur qui nous a rapporté cette anecdote, le chapelain lui
donna l'absoludon telle quelle. El alors La Ilire fit ainsi sa prière à Dieu, disant en son gascon, les mains jointes : « Dieu, je te prie que tu fasses aujourd'hui pour La Ilire tout autant que tu voudrais que La Hire fît pour toi, s'il était Dieu et que tu fusses La Hire. » Ht il croyait, ajoute le chroniqueur, très bien prier et dire. »
Les simples huinines d'armes pensaient et agissaient comme les chefs. Ils retenaient d'autant moins leurs penchants brutaux, que les Anglais se jugeaient en pays conquis et que, dans les armées françaises de cette époque, le principal contingent se composait de mercenaires étrangers. Toute cause spéciale mise à part, il faut dire, d'ailleurs, que la guerre était généralement conçue en ce temps et pratiquée d'une façon barbare. Cette vaillance même, que l'on admirait chevaleresquement chez un adversaire pendant le combat, on n'hésitait pas à la châtier parfois comme un crime, après la victoire. L'idée de vengeance dominait les caractères les moins cruels. Après la prise de Gallardon par le dauphin Charles, deux des chefs de la défense, Le Rousselet, bailli de la ville et l'avocat Gilles Cousin, lurent pendus ou décapités çt la ville livrée au pillage. De nombreux habitants, inollensifs, furent massacrés dans l'église, oij ils s'étaient réfugiés. Il est vrai qu'il y avait eu prise d'assaut, et qu'en ce cas le dauphin lui-même a pu être impuissant à maîtriser la fureur de ses soldats. Quant au roi d'Angleterre Henri V, ses vengeances,
— Susses représailles étaient froidement, systématiquement atroces. Après la prise d'une forteresse nommée Longueil, il fit noyer dans l'Yonne soixante hommes d'armes français, qui, selon lui, s'étaient trop bien défendus.
Les habitudes de cruauté devinrent chez certains guerriers d'alors à tel point une seconde nature, que l'on peut vraiment dire d'eux qu'ils n'avaient plus rien d'humain. Tel ce bâtard de Vaurus, justement exécuté après la prise de Meaux, et dont la renommée faisait une espèce d'ogre. On voudrait se persuader qu'il y a quelque chose de légendaire dans l'épouvantable anecdote que conte à son sujet notre Bourgeois de Paris ; tableau sinistre dont, en le rapportant, nous effaçons ou adoucissons quelques traits par trop hideux.
« Ce Vaurus, nous dit-il, montra bien par un damnable forfait qu'il était le plus cruel que l'on eût jamais vu, plus que Néron même ou tout autre pareil. Un jour il saisit un jeune homme en train de faire son labour, le lia <à la queue de son cheval et le mena ainsi jusqu'à Meaux. Là il le fit torturer, de sorte que la douleur contraignit ce jeune homme à lui accorder ce qu'il voulait, et c'était une si grosse rançon, que trois paysans réunis ne l'eussent pas pu payer. Ce jeune homme fitsavoirà sa femme, qu'ilavaitépouséecettemême année, et qui étaitsur le point d'avoir un enfant, la grande somme qu'il avait consenti à payer pour éviter la mort et le brisement de ses membres. Sa femme qui l'aimait
(le tout son cœur, vint à Meaux, et essaya de fléchir l'âme du tyran; mais rien n'y fit, et celui-ci déclara que s'il n'avait pas la rançon au jour indiqué, il pendrait l'homme à son fameux orme. La jeune femme partit donc en pleurant et en recommandant à Dieu son mari, qui pleurait aussi à chaudes larmes. Elle rassembla le plus vite qu'elle put l'argent demandé, mais elle ne le put apporter au jour dit, mais seulement huit jours après. Or, aussitôt le jour dit passé, le tyran avait fait pendre le jeune hommç à son arbre, comme les autres, sans pitié ni merci. Quand la jeune femme arriva, fondant en larmes, elle était si épuisée de fatigue et de maladie, qu'elle se pâma. Revenue à elle, elle demanda son mari. On lui répondit qu'elle ne le verrait qu'a[)rès la rançon payée. Elle attendit encore et'vit plusieurs laboureurs que l'on amenait devant le tyran et ses acolytes, et, s'ils nepouvaient payer leur rançon, ils étaient pendus ou noyés sans miséricorde. Elle eut très grand'peur de ce qui avait pu arriver à son mari et son pauvre cœur ne lui disait rien de bon. Néanmoins si fort était son amour, qu'elle livra l'argent recueilli par elle. Alors, quand ilseurentla somme, .ils lui dirent de s'en aller, que son mari était mort comme les autres vilains. A cette cruelle parole, elle eut au cœur une telle douleur, qu'elle leur parla comme une femme désespérée et hors de son sens. Ses paroles déplurent à ce faux et cruel tyran, le bâtard de Vaurus. Il la fil battre à coups de bâton
et mener ainsi baltanL à son orme qu'il lui fit embrasser et où il la fit lier. Puis, inhumanité sans pareille ! il lui fit enlever ses vêtements jusqu'au nombril. Or, au-dessus d'elle il y avaitbien quatrevingts ou cent hommes pendus, les uns en bas, les autres en haut. Parfois ceux d'en bas, quand le vent les faisait brandiller, touchaient à sa tête, et cela lui donnait une telle frayeur, qu'elle ne pouvait se tenir sur ses pieds. De i)lus, les cordes dont ses bras étaient liés lui coupaient la chair, de sorte que la pauvre malheureuse poussait de hauts cris et de pitoyables plaintes. Dans cette affreuse douleur où elle était, la nuit vint ; alors s'empara d'elle une désolation sans mesure, et, dans son épouvantable martyre, elle s'écriait par intervalles : « Seigneur « Dieu, quand serai-je délivrée de cet affreux tour- « mont? » Et sescrisétaientsi fortsqu'onlapouvait ouïr de la ville, mais il n'est personne qui eût osé l'aller délivrer, car on l'aurait payé de sa vie. Parmi ces souffrances, en proie de plus à un vent glacé, elle fut [)rise du mal d'enfant. Ses cris redoublèrent, de sorte que les loups qui rôdaient par là, en quête de cadavres, s'en vinrent droit à l'infortunée et l'assaillant de leurs dents cruelles, dévorèrent la mère et le nouveau-né. Ainsi finit cette pauvre créature et assez d'autres, et c'était au mois de mars, en carême, l'an mil quatre cent vingt (1). »
(1) CV^t-à-dire 1421 du style actuel. L'année alors commençait à l'àques.
Les méfaits, les forfaits commis étaient pins ou moins atroces, selon le degré de méchanceté individuelle, mais il n'est pas douteux d'ailleurs que ces détestables mœurs militaires ne fussent alors générales. C'est ce qui résulte de celte page indignée de notre religieux de Saint-Denis : << Ces courses dévastatrices, s'écrie-t-il, qui duraient déjà depuis longtemps, étaient marquées par des rencontres fréquentes, où bon nombre d'écuyers et de chevaliers étaient faits prisonniers, par des assassinats ou des massacres, par des sacs et pillages de villes, en un mot, par toutes sortes de crimes^abominables, que, en raison de leur atrocité, la postérité ne jugerait pas dignes decréance, si je les rapportais ici en détail. Presque chaque jour, les paysans venaient en foule demander justice à Tautorilé royale et l'assiéger de leurs plaintes. « Ils ont, disaient-ils, incendié tels et tels faubourgs, avecles villages avoisinants; ils ont dévasté, ces exécrables sacrilèges, beaucoup d'abbayes et de monastères non fermés, et ont forcé les religieux et religieuses à se réfugier dans des lieux plus sûrs, non sans avoir indignement fait violence à beaucoup de ces saintes femmes. Ils convertissent en lipux de débauche les cellules des moines et les salles des cloîtres, même dans les villes closes, et ils ne permettent pas d'y garder les observances régulières. Aussi beaucoup de jeunes gens, n'écoutant que Tardeur de leur âge et foulant aux pieds toute pudeur, passent du cloître dans les camps^, quittent
le froc pour la cuirasse et ne se font aucun scrupule trapostasier. Presque partout les laboureurs craignent de les rencontrer; ils abandonnent leurs sillons et leur charrue, laissent les vignes et les champs incultes, et s'enfuient de tous côtés, allant chercher un asile dans des endroits cachés et dans les bois, et se condamnant à vivre de brigandage, ou bien ils évitent la présence de ces ennemis comme Téclatde la foudre et se retirent dans des lieux sûrs, pour y vivre enrepos. » D'autresexpliquaient au roi, en exprimant leur compassion, la cause de cette frayeur. « Tous ceux, disaient-ils, que ces pillards atteignent en les traquant comme des bêtes fauves, ils les dépouillent de leurs vêtements, les chargent de fers, les enferment dans des souterrains et dans d'afîreux cachots, et les accablent de toutes sortes de tortures, pour leur extorquer une rançon. Ils traitent de la même manière les marchands qui vont dune ville à l'autre, soit pour gagner leur vie, soit pour chercher un refuge, et si ces malheureux allèguent leur extrême pauvreté, ils les laissent mourir de faim ouïes pendent aux arbres. Ils n'épargnent pas les enfants à la fleur de l'adolescence, et leur font subir les mêmes supplices, lorsque leurs parents ne les rachètent pas à prix d'argent. Si l'on en croit même la rumeur publique, ils renouvellent les cruautés des tyrans infidèles; ainsi, ils ôtent la vue à quelques-uns de leurs prisonniers en les forçant de regarder pendant longtemps une flamme ardente ou un bassin
rougi au feu, ou ils les mettent à jamais hors d'état de marcher en leur brûlant la plante des pieds. A quelque titre qu'ils guerroient, que ce soit comme Bourguignons ou comme Armagnacs, ils se battent non pour défendre le royaume et l'honneur du roi et pour confondre l'ennemi, mais uniquement pour piller. Partout où ils passent, ils enlèvent les chevaux, le gros et le menu bétail, et toutes les choses nécessaires à la subsistance et à la vie des liabitants, non pour subvenir aux besoins de la guerre, mais pour mettre en vente toutes ces dépouilles dans les villes et cités du royaume, puljliquement, librement et sans vergogne, et pour en tirer profit. » — Le bon moine a pu juger par lui-même de ces liabitudes des gens de guerre, et il n'a pas omis de détailler dans un chapilre spécial, au quarantième livre de sa chronique, « an du Seigneur 1419 », les « nombreux dommages « causés « à l'abbaye et à la ville » par « la garnison chargée de défendre Saint-Denis « contre les Anglais.
Les jeunes moines défroqués et devenus soldats, que nous signale notre religieux, sont assurément un trait curieux des mœurs du temps. Un autre trait, que nous ont offert les récits des guerres d'alors, c'est le spectacle de moines, fidèles à leur vocation et à leur habit, et néanmoins prenant une part active aux combats, notamment à la défense d'une ville assiégée, alors même que celle ville n'est pas celle de leur couvent. Cette bra-
vouro anlicanonique naquit à Torigine du sang trop chaud des Barbares, dont le mélange était venu ranimer la société agonisante de la Gaule romaine; leur conversion au christianisme ne put triompher que lentement et par une action morale prolongée durant des siècles de leurs instincts héréditaires, transmis par eux à l'ensemble de la population, surtout à la classe guerrière et féodale, issue du mélange. Prêtres et moines batailleurs se retrouvent du commencement à la fin du moyen âge et au delà. L'Église ne cessa pourtant jamais de lutter contre cette irrégularité, plutôt approuvée par l'opinion, mais réprouvée par l'esprit évangélique. Cet esprit, à l'époque où nous sommes, avait subi de cruelles atteintes, en raison particulièrement de l'anarchie ecclésiastique, qui fut la déplorable conséquence du grand schisme d'Occident. De làde fâcheux abus, dont le moindre ne fut pas la vocation oulaconduite, politique plutôt qu'apostolique, d'un certain nombre d'évêques et de prêtres à leur suite, plus préoccupés du parti à prendre dans les discordes civiles ou dans les délibérations des conseils princiers, des charges ou des missions à remplir pour le compte de leurs souverains respectifs, que de leurs offices pastoraux, de l'instruction et de l'édification des peuples. Que le génie chrétien, la vraie foi catholique, le zèle et la charité de l'Évangile fussent alors néanmoins vivants encore dans le clergé séculier et régulier de notre malheureuse France, c'est ce qu'attestent bien des
exemples consolants. Nous avons entendu le courageux Pierre Flour rappeler publiquement à Philippe le Bon ses devoirs de chrétien et de prince français. Écoutons maintenant la leçon exemplaire que reçut un jour en face, en pleines oreilles, de la bouche d'un autre prédicateur, la scandaleuse Isabeau.
« Comme je me suis fait une loi, dit notre religieux en son livre vingt-sixième (année 1405), de retracer dans cette histoire les actions dignes de blâme aussi bien que celles qui méritent l'éloge, je crois devoir dire que l'extrême incurie avec laquelle la reine et le duc d'Orléans gouvernaient les affaires pendant la maladie du roi excitait de vifs mécontentements dans le royaume. Le peuple ne craignait point de les accabler publiquement de rnalédiclions, et de dire qu'ils n'avaient d'autre pensée que de multiplier contre toute justice les taxes et les exactions, pour s'engraisser de la substance des pauvres et assouvir leur exécrable et aveugle cupidité. Ils ne songeaient en effet qu'à s'enrichir au préjudice du royaume, s'inquiétant peu du chétit état du roi et de son fils aîné, Monseigneur le duc de Guyenne. Ils avaient tellement restrernt les dépenses du roi, que ses intendants ne pouvaient dépasser d'un écu d'or la somme qui leur avait été fixée par écrit. On leur reprochait encore, entre autres actes de tyrannie, d'insulter à la misère publique en faisant grande chère aux dépens d'autrui. Ils enlevaient les vivres sans les payer, et
quand on en demandait le prix, les pourvoyeurs de la maison royale regardaient cette réclamation comme un crime. Indifférents à la défense du royaume, ils mettaient toute leur vanité dans les richesses, toute leur jouissance dans les délices du corps. Enfin, ils oubliaient tellement les règles et les devoirs de la royauté, qu'ils étaient devenus un objet de scandale pour la France et la fable des nations étrangères.
« On parlait beaucoup et en termes assez vifs de ces déportements; mais personne n'osait entreprendre publiquement d'y remédier par des avis salutaires. Enfin un moine augustin, nommé Jacques Legrand, prit la résolution de faire entendre la vérité en prêchant devant la reine le jour de l'Ascension. Ce hardi dessein était d'autant plus louable, à mon avis, que, connaissant Ihisloire du passé, ce religieux n'ignorait pas que les femmes et surtout les nobles dames s'irritent facilement des paroles qui leur déplaisent, et que leur courroux a été fatal à beaucoup de gens. Il n'hésita pas cependant à développer avec beaucoup d'éloquence une mordante fiction, consistant en un dael supposé entre les vertus et les vices des gens de cour, et, à ce propos, il montra la conduite à suivre et celle qu'il fallait éviter. Il serait contraire à la brièveté dont je me suis fait une loi de rapporter ici tout au long le sermon qu'il prononça. Mais je noterai quelques applications particulières qu'il ne craignit pas de faire.
« Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien dire qui ne vous fût agréable, mais votre salut m'est plus cher que vos bonnes grâces : je dirai donc la vérité, quels que doivent être vos sentiments à mon égard. La déesse Vénus règne seule à votre cour ; l'ivresse et la débauche lui servent de cortège et font de la nuit le jour au milieu des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes, qui assiègent sans cesse votre cour, corrompent les mœurs et énervent les cœurs. Elles efïeminent les chevaliers et les écuyers et les empêchent de partir pourles expéditions guerrières, en leur faisant craindre d'être défigurés par les blessures. » Passant ensuite au luxe des vêtements que la reine avait principalement contribué à introduire, il le censura énergiquement et ajouta : « Partout, noble reine, on parle de ces désordres et de beaucoup d'autres qui déshonorent votre cour. Si vous ne voulez pas m'en croire, parcourez la ville sous le déguisement d'une pauvre femme, et vous entendrez ce que chacun dit. »
« Ce langage fut loin de plaire à la reine. Quelques demoiselles de sa suite témoignèrent au prédicateur leur étonnement de ce qu'il avait -osé dire publiquement tant de mal. « Et moi, leur répondit-il, je suis bien plus étonné que vous osiez commettre d'aussi méchantes actions et même de pires, que je révélerai hautement à la reine, quand il lui plaira de m'entendre. » Un des familiers de la reine, passant en ce moment auprès de
lui, se mil à dire avec liumeur : « Si Ion m'en^ croyait, ou jetterait à l'eau ce misérable. » Le religieux, bravant ses menaces, lui répondit liardiment : « Oui, sans doute, il ne faudrait qu'un tyran comme toi pour exécuter un tel crime. » Il eut encore beaucoup d'autres propos outrageants a essuyer pour avoir eu le courage de dire la vérité. Quelques courtisans, afin d'attirer sur lui la colère du roi, allèrent raconter à celui-ci que le moine augustin avait parlé de la maison de la reine dans les termes les plus offensants. Le roi en témoigna au contraire beaucoup de satisfaction. 11 désira même l'entendre, et voulut qu'il prêchât devant lui le saint jour de la Pentecôte.
(.< Ce jour-là donc le religieux prêclia en présence du roi, des ducs de la maison de France et du roi de Navarre. Il prit pour texte : LEsprit sailli vous enseignera louie vérité^ et commença par célébrer avec ardeur la venue du Saint-Esprit. De là, passant à la morale, il déclara que le devoir d'un prédicateur était de dire la vérité devant tout le monde, quelque importune qu'elle pût être à ceux qui l'entendaient. 11 représenta éloquemment comment dans la cour des grands et des chefs de l'État les préceptes divins étaient foulés aux pieds, la doctrine de l'Évangile méprisée, la foi, la charité et toutes les autres vertus théologales et cardinales presque anéanties. S'élevant ensuite avec force contre les vices de ceux qui étaient à la tête des affaires, il leur reprocha hautement leur lié-
deur pour le 1 ien de TÉtat et leur mauvaise administration.
« Après avoir entendu toutes ces choses, le roi, soit de son propre mouvement, soit à Tinsligation de ses courtisans, se leva et vint se placer en face du religieux. Tout autre eût été intimidé parla vue d'un si grand prince. Mais lui n'en montra que plus de résolution. Il continua son discours, et adressant la parole au roi lui-même, il lui dit qu'il devait prêter une sérieuse attention à ce qu'il venait d'entendre, sinon, la faute en retomberait sur ses conseillers, et l'on pourrait dire qu'ils n'osaient point lui faire connaître la vérité. Puis, lui rappelant l'exemple de son père : « Il est vrai, dit-il, qu'il imposa des tailles au peuple pendant son règne ; mais du moins ces contributions servirent à la grandeur de la France. Il construisit des forteresses, repoussa vigoureusementles ennemis du royaume, s'empara de leurs places, et amassa des trésors qui l'avaient rendu au moment de sa mort le plus puissant des rois de l'Occident. Nous ne voyons rien de pareil aujourd'hui, et pourtant des impôts bien plus lourds pèsent sur le peuple. » Il ajouta qu'on navait retiré aucun avantage des taxes générales qui avaient été levées deux fois cette année, qu'on navait fait aucune expédition glorieuse pour le royaume, qu'on ne payait pas même la solde aux gens de guerre, que l'argent de ces tailles avait été détourné au profit de quelques particuliers qui ne rougissaient pas d'en faire le plus honteux usage.
« La suprême noblesse de ce temps-ci, continuat-il, c'est de fréquenter les bains, de vivre dans la débauche, déporter de riches habits bien lacés, à belles franges et à longues manches. Cela vous regarde aussi, Monseigneur, et je vous dirai que c'est vous vêtir de la substance, des larmes et des gémissements du malheureux peuple, dont les plaintes, nous le proclamons avec douleur, montent sans cesse vers le souverain Roi pour accuser tant d'injustices. » 11 signala une personne, sans la désigner autrement que par le titre de duc (1), qui avait, dit-il, montré dans sa jeunesse les plus heureuses dispositions, mais qui depuis s'était attiré les malédictions du peuple par ses dérèglements, par son insatiable cupidité, et par l'oppression insupportable que lui et ses pareils faisaient peser sur tout le royaume. 11 termina son discours en disant que, si tant de méfaits duraient encore longtemps, il craignaitque Dieu, qui dispose à son gré de la couronne des rois, ne transportât bientôt le sceptre à des étrangers, ou ne permît que le royaume lût divisé en lui-même, par l'effet de la mauvaise conduite des princes. 11 présenta éloquemment d'autres considérations en faveur de la réforme des mœurs, et parla en prédicateur courageux et en apôtre de la vérité. 11 s'attira par là le ressentiment et la haine des méchants; mais les
(1) C'était le duc d'Orléans, la future victime de Jean sans Peur.
honnêtes gens et les sages le félicitèrent etlelouèlent de toutes les choses qu'il avait eu le courage de dire. Le roi lui-même applaudit à sa fidélité, et contre l'attente des gens de la cour, qui ne cherchaient qu'à le perdre, il le prit sous sa protection et résolut de mettre un terme aux excès qu'il avait signalés. Mais il ne put accomplir cette résolution: il éprouva une rechute, le 9 juin, et resta malade jusqu'à la fin de juillet. >;
Les voix ecclésiastiques étaient loin malheureusement de retentir toujours d'une façon aussi salutaire. L'avantage qu'avait la France de posséder le plus grand corps intellectuel de la chrétienté, rUniversitéde Paris, devint, dans les douloureuses circonstances où se trouvait le royaume, un inconvénient funeste. Dans l'anarchie du grand schisme, ce corps, que déjà commençait à gâter la décadence de renseignement scolastique, avait vu croître toutensemble ses défauts et ses prétentions. Saisis d'un vertige d'orgueil, les docteurs parisiens s'imaginèrent qu'ils étaient dans l'F-glise la maîtresse autorité doctrinale, dont l'épiscopat et la Papauté même devaient suivre etexécuter les décisions. Ils prétendirent également régenterl'État. L'Université de Paris, que la chancellerie qualifiait de fille aînée du roi, concluait de là qu'elle avait mission de guider son père. « La filledu roi, écrivait Gerson, bon patriote, mais entiché des idées universitaires, a étéétabliedans ce royaume pour en être l'œil clairvoyant; elle doit prévoir tout ce qui est à faire;
elle est comme la garde habitant les sommets pour écarter toute calamité; elle est cette statue de Pallas placée dans la principale tour de Troie ; Troie n'aurait pas péri si l'image de Pallas n'en avait pas été arrachée. L'Université représente-t-elle dune tout le royaume ? Elle représente bien plus, elle représente l'univers entier, en tant que de tout l'univers viennent, ou peuvent venir lessujetsdésireiix d'acquérir la doctrine et la sagesse; elle est la pépinière vigoureuse de tout le corps politique, de laquelle naissent des hommes de toute perfection (1). »
Cette déesse si clairvoyante, qui voulait tout conduire, se conduisit elle-même en aveugle. Gagnée parles adroites flatterieset les alléchantes rémunérations de Jean sans Peur, elle donna, tête baissée, dans les égarements de la faction bourguignonne. Le sombreassassindeLouis d'Orléans était devenu son dieu, llfautlire la lettre qu'elle écrivit officiellement à la duchesse de Bourgogne après le meurtre de Montereau :
a Très haute et très excellente Dame, nous avons reçu vos très affligées et douloureuses lettres, écrites le septième jour d'octobre, et quelques autres contenant le très horrible et détestable meurtre, perpétré et commis en la personne de feu très haut et très puissant prince, le duc de Bourgogne, votre
(1) Nous empruntons ce passage au R. P. Ayroles : L'Université de Paris au temps de Jeanne d'Arc, p. '73.
très cher et très aimé seigneur et époux, et notre singulier défenseur et protecteur, à qui Dieu, par sa sainte grâce, fasse douce merci à Tâme ! Nous en sommes si dolents et marris que plus ne pouvons l'être. Plus grande tristesse ne nous pouvait venir en ce monde que de perdre par si fausse et mauvaise trahison le prince de ce siècle qui, après le roi notre souverain seigneur, tout le temps de sa vie. nous a plus chéris et aimés; qui s'est toujours efforcé de nous garder, de nous secourir et maintenir en nos libertés et franchises, en qui principalement nous avions ferme espérance pour la paix, la défense et la conservation de ce royaume. C'est pourquoi nous devons ressentir grande douleur et déplaisir; et non pas nous seulement, mais quiconque aime le bien et l'honneur du roi et de sa seigneurie.
« Mais, très noble et puissante Dame, ce n'est pas le temps des plaintes, des douleurs ni des larmes; il faut faire effort, travailler et peiner pour la réparation de ce très énorme et cruel meurtre; tout prud'homme doit s'y employer de tout son cœur et de toute sa puissance, et résistera la mauvaise et damnable entreprise des cruels et damnables meurtriers.
« Pour ce qui est de nous, très excellente Dame, nous sommes en ferme propos et volonté de poursuivre la réparation dudit meurtre, de nous y employeret d'y travailler de touteslesmanièresque faire le pourrons, selon notre état et profession»
soit i)ar nos prédications, soit par lettres envoyées à Notre Saint-Père le Pape, au saint collège des cardinaux, aux rois, aux ducs, aux princes, aux Universités ou communautés; pour être plus brefs, par toutes les manières que l'on pourra concevoir et croire être profitables au bien et à l'bonneur du roi, de son royaume, devons et de la cause. Telle a été notre résolution, formée dun commun accord et consentement, sans qu'aucun de nous y contredise. Nous en feronstant, au plaisir de Notre- Seigneur, que le roi, vous, votre fils, vos parents et amis et tous les sages en seront bien contents.
« Très haute et puissante Dame, nous nous recommandons à vous aussi humblement que faire le pouvons, et nous vous supplions très humblement que vous nous ayez toujours pour recommandés, et qu'auprès devons et de votre trèscher et très aimé fils nous trouvions telle grâce et amour que nous l'avons trouvée auprès de notre très cher et très aimé seigneur, votredit seigneur et époux. Mandez-nous, commandez-nous tous vos bons plaisirs; nous les accomplirons de tout notre pouvoir, à la volonté du roi, de vous et de tous ceux qui vous veulent du bien.
« Que le Saint-Esprit vous donne bonne vie et longue, et l'accomplissement de tous vos désirs.
« Écrit à Paris, en notre congrégation générale solennellement célébrée à Saint-Mathurin, le seizième jour d'octobre.
« Vos humbles et bienveillants, les recteur, docteurs et maîtres de l'Université de Paris (1). »
L'Université ne tint que trop bien les promesses ainsi faites à la veuve de Jean sans Peur. Dans son zèle pour venger ce prince elle provoqua le traité de Troyes, y souscrivit et se fit Anglaise. Henri V lui montra pourtant, dès son entrée à Paris, comme nons l'avons vu, qu'il n'était pas disposé à l'excopler de la soumission stricte et des sacrifices pécuniaires qu'il entendait exiger de tous. Bien loin de régenter, il lui fallut obéir, ce qui lui dut être d'autant plus dur qu'elle s'était depuis longtemps accoutumée à voir plier devant elle les autorités politiques et civiles et même les illustrations militaires. Malheur à qui touchait à ses privilèges I En 1404, l'un des principaux gentilshommes et capitaines de l'époque, Charles de Savoisy, l'avait éprouvé à ses dépens, ^'otre religieux a raconté cette curieuse histoire tout au long. Nous nous en tiendrons pour aujourd'hui à la version abrégée, pittoresque d'ailleurs, de notre ami Jouvenel. « Le treizième jour de juillet audit an, rapporte cet historien de Charles VI, ceux de l'Université tirent une belle et notable procession pour la santé du roi. Ils partirent de Sainte-Geneviève et vinrent à Sainle-Calherine-du-Val-des-Écoliers en bien bel ordre, comme ou a coutume de faire. Quand ils fu-
(1) Nous empruntons cette lettre au H. 1*. Ayroles : La vraie Jeanne d'Ave. La Paysanne el l'Inspirée, pp. 31-32.
rent arrivés, on commençalamesseetle sermon. Or, plusieurs jeunes écoliers s'allèrent ébattre autour de Sainte-Catherine, du côté de l'hôtel de Messire Ciiarles de Savoisy. Mais il se trouvait là des pages qui ramenaient leurs chevaux de boire, et qui firent exprès de les mener à travers lesdits écoliers en les excitant à des ruades, tellement que plusieurs de ces écoliers furent jetés par terre. Leurs compagnons ramassèrent des pierres et les lancèrent sur les pages, qu'ils poursuivirent jusqu'à l'hôtel où ceux-ci se réfugièrent. Quand les gens de Messire de Savoisy ouïrent ce vacarme, ils sortirent avec des arcs et des flèches, et commencèrent à tirer de telle sorte, que les flèches tombèrent jusque dans l'église, pendant le sermon. Tous ceux qui étaient à la procession furent fort eftrayés. Messire Charles de Savoisy était alors en son hôtel, mais il ne fit semblant de rien. Les docteurs, écoliers et autres gens de la procession s'en retournèrent; mais il y eut bien vingt-quatre écoliers blessés. Le recteur se rendit en bonne compagnie chez Messire Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, et le somma de faire arrêter les auteurs de ce méfait, qui était un cas grand et énorme. Il alla aussi trouver le duc d'Orléans, parce qu'on disait que Savoisy faisait partie de sa maison. Il s'adressa enfin à la cour de parlement, laquelle répondit qu'elle lui ferait justice et raison. Il y eut des gens arrêtés; on les mit à la Conciergerie. Les parties •ouïes, parmi lesquelles Savoisy en personne,
l'arrêt fut rendu. Savoisy fut condamné à fonder cent livres de rente amortie, et à payer deux mille francs, et de plus son hôtel serait abattu. S"il ne fut pas condamné à faire amende honorable, c'est que lui-même était clerc non marié (et jouissait par conséquent des privilèges ecclésiastiques). Mais trois de ses gens le furent, et de la façon suivante : ils devaient aller en chemise, une torche au poing, à Sainte-Geneviève, au carrefour de Sainl- Séverin et devant Sainte-Catherine, être battus de verges par les carrefours, et bannis pour trois ans. Cet arrêt fut rendu le vingt-troisième jour d"aoùt. >r Le prévôt de Paris Tignonville eut lui-même maille à partir, en Tannée 1407, avec cette terrible corporation universitaire. Le bon moine de Saint- Denis, partisan zélé des droits des clercs, a fait de cette querelle un récit intéressant, mais un peu prolixe. Résumons-le. c Deux mauvais garnements de l'Université, nommés Maître Olivier François et Maître Jean de Saint-Léger, l'un Breton, l'autre Normand, furent enfermés dans les prisons du Châtelet. » Le prévôt les y maintint. « Ce chevalier, pensant que ses connaissances dans le droit civil le dispensaient de se soumettre aux sacrés canons,, refusa, malgré les prières et les exhortations réitérées de l'Université, de renvoyer les deux coupables devant l'Ordinaire; il osa même les mettre à la question pour leur arracher l'aveu de leurs larcins et de leurs crimes, et les condamna à être pendus. 11 n'y avait point d'exemple que l'ordre du clergé
eût jamais subi un pareil aflront. Les deux coupables furent conduits au supplice publiquement et en plein jour, et, comme c'est l'ordinaire, la foule accourut de tous côtés pour être témoin de leur ignominie, et chacun se disait : « Il paraît que les écoliers et les réguliers seront désormais punis comme les séculiers. » — L'évêque de Paris prit en main la cause du droit canonique. II fit afficher l'excommunication du prévôt aux portes de toutes les églises. D'autre part, l'Université porta plainte au roi et traita Tignonville comme le dernier des hommes. « Elle insista sur la gravité de cet attentat, pour qu'on lui fît subir une expiation publique et qu'on lui infligeât une flétrissure éternelle, et requit instamment qu'il fût contraint de dépendre les corps des suppliciés, et de les rendre à la justice ecclésiastique, après les avoir baisés sur la bouche, qu'il demandât à genoux pardon de son forfait, qu'il fût déclaré à jamais indigne de tout office royal, et qu'il fondât deux chapelles pour les âmes desdits défunts. » — Les conseillers de Charles VI le dissuadèrent de se soumettre à cette exigence. Il fit donc répondre par son chancelier que l'Université devait se contenter, en guise de réparation, que les corps des écoliers pendus fussent retirés du gibet par qui bon semblerait aux maîtres et qu'ils reçussent ensuite les honneurs de la sépulture. C'est de quoi l'Université ne se contenta aucunement. Elle se mit en grève et suspendit ses leçons etprédications « pendant le temps
de Noël, du Carême et des fêtes de Pâques, au grand déplaisir de toutes les personnes pieuses». Le Conseil royal ne céda point. Alors l'Université, fille désolée, déclara solennellement au monarque, son père, que, « comme une brebis errante », elle allait s'éloigner de la capitale et chercher une autre demeure, mais que, « pour éviter le reproche d'ingratitude, elle ne voulait point partir sans avoir pris congé de lui » et Tavoir remercié de tous ses bienfaits. — Cette scène pathétique fit capituler, en partie du moins, le roi et son conseil. Il fut décidé « que le prévôt avait agi avec trop de légèreté et de précipitation; que les corps des écoliers seraient dépendus publiquement par l'exécuteur public, accompagné des ministres de la justice, et qu'ils seraient conduits au parvis Notre-Dame pour être rendus à l'évêque de Paris et au recteur. — Cet arrêt, continue notre religieux achevant son récit, fut exécuté vers le milieu du mois de mai de Tannée suivante, en présence d'une foule innombrable de personnes des deux sexes. Tous les religieux des ordres mendiants, ainsi que les curés des églises paroissiales de la ville, accompagnèrent les corps processionnellement et avec un grand luminaire à l'église de Saint-Mathurin, où ils devaient êtres inhumés, et leur firent des funérailles solennelles. Afin d'ajouter à la pompe de cette cérémonie, le roi paya pour le prévôt cent écus d"or. Il le destitua ensuite de son office; mais, cédant aux vives instances des membres de son
conseil, il le nomma premier président de la Chambre des comptes, à condition toutefois qu'à un jour marqué, il demanderait humblement pardon au recteur, aux maîtres et aux docteurs des offenses qu'il pouvaitavoir commises envers eux. » — A. bien considérer les choses, les privilèges des clercs au moyen âge, dans la barbarie militaire et judiciaire d'alors, avaient, à côté de réels inconvénients, de grands et sérieux avantages. Mais l'Université vraiment en abusait.
Dans la décadence des institutions et des mœurs du moyen âge, si sensible à l'époque dont nous essayons de nous faire les contemporains, du moins la foi chrétienne et le sentiment catholique sont encore, parmi tant d'abus, de vices, de crimes même, les hauts principes dirigeants et comme la souveraine pensée commune des diverses classes de la population française : croyances trop souvent démenties, préceptes constamment violés, mais non reniés; règles acceptées, mais auxquelles les actes font, hélas! une exception continuelle. Les observances religieuses sont pratiquées non seulement avec fidélité, mais avec zèle, surtout celles qui donnent occasion à un déploiement d'activité corporelle et de jouissance esthétique, comme les prières publiiiues, les processions, les pèlerinages. Prêtres et lldèles y api)ortent même quelquefois une grande intensité de ferveur intime. « llem, rapporte notre Bourgeois, le vendredi suivant, dixième jour du mois de juin (14i2), fut faite une
procession générale, une des plus imposantes que l'on eût encore vues. Toutes les églises, collèges et paroisses y furent tous, nu-pieds, et tant de peuple qu'on ne l'aurait su compter, car le jour précédent il avait été ordonné que de chaque maison il s'y trouvât une personne. Et pour celte dévote procession plusieurs paroisses des villages d'entour Paris y vinrent en grande dévotion et de bien loin, même de plus de quatre lieues, comme de par delà Villeneuve-Saint-Georges, de Montgeron et d'autres endroits voisins. Et ils y vinrent avec toutes les reliques dont ils pouvaient disposer, tous nu-pieds, vieillards très âgés, femmes grosses et petits enfants, tenant chacun cierge ou chandelle en sa main. »
Cette foi universelle, qui produisait souvent une familiarité plutôt excessive avec les choses de la religion, ne tolérait pas en revanche d'atteinte sérieuse à l'orthodoxie. L'accusation d'hérésie ou d'impiété, si l'accusé y donnait quelque prise, le mettait dans un triste cas. « L'an mille quatre cent et six, note Jouvenel dans sa chronique, un nommé Mahiet de Ruilly, sergent à cheval au Châtelet, se permit de dire, à plusieurs et diverses reprises, des paroles très déshonnêtes touchant la foi En conséquence, le vingt-cinquième jour de mai, il fut prêché au parvis Noire-Dame. VA néanmoins il persista en plusieurs erreurs. C'est pourquoi, le seizième jour de décembre, il fut brûlé au marché aux pourceaux. »
La pratique de la sorcellerie menait aussi au bûcher. Néanmoins, elle n'était que trop commune, et l'on n'est pas peu surpris de la voir appliquer, aux risques et périls des auteurs de l'expérience, à un essai de guérison de Charles VI. « En ce temps (1403), raconte le même chroniqueur, un prêtre, nommé Yves Gilemme, demoiselle Marie de Blans, Perrin Hémery, serrurier, et Guillaume Floret, clerc, faisaient certaines invocations de diables, et le prêtre disait qu'il en avait trois à son commandement, lesquels se vantaient qu'ils guériraient le roi. 11 fut décidé qu'on essaierait et qu'on soufîrirait qu'ils lissent leurs invocations. Ils demandèrent qu'on leur donnât douze hommes enchaînés de fer. 11 fut ainsi fait. Alors ils disposèrent un enclos et dirent auxdits douze hommes de n'avoir aucune peur. Ceux-ci tirent tout ce qu'on voulut, mais il n'en résulta rien. Les conjurateurs furent alors interrogés sur la cause de cet échec. Ils ré[)ondirent que lesdits douze hommes avaient fait le signe de la croix, et que cela seul avait amené l'insuccès. Mais cette chose n'était que tromperie, comme le clerc l'avoua au prévôt de Paris, qui les lit tous prendre. Et fmalement, le vingt-quatrième jour du mois de mars, ils furent publiquement prêches et punis ensuite selon le cas, c'est à savoir brûlés et consumés. » Plus innocentes que ces pratiques, mais encore influentes même sur les esprits éclairés, régnaient certaines superstitions d'origine païenne, comme l'interpré-
talion morale et prophétique des phénomènes naturels. « Le seizièmejour dejuin (14'J6;, dit Jouvenel, entre six et sept heures du matin, il y eut une éclipse de soleil bien merveilleuse, qui dura près d'une demi-heure. On ne vit pendant ce temps quelque chose que ce fût, pas plus que si c'eût été la nuit, et une nuit sans lune. C'était grand'pitié de voir le peuple se réfugier dans les églises, et on se croyait à la fm du monde. Toutefois, la chose passa; et ensuite on assembla les astronomiens, qui dirent que la chose était étrange et signe d'un grand mal à venir. »
Quoique la piété populaire au moyen âge ait été plutôt joyeuse, elle s'assombrit, ce semble, à certains égards au milieu des désastres et des ruines qui s'accumulèrent dans les premières années du quinzième siècle. L'idée de la mort hanta, pour ainsi dire, les esprits. L'époque où nous sommes vit la grande vogue de ces représentations figurées, où l'inévitable spectre était dépeint conduisant la danse symbolique de toutes les conditions humaines, depuis le Pape jusqu'au mendiant. L'un de ces tableaux fantastiques, connus sous le nom de danses macabres ^1), devint célèbre à Paris. C'était une peinture à fresque exécutée au grand charnier dit des Innocents. « Jteni, l'an mil quatre cent vingt-quatre, note Chuffart sur son registre,
(1) Nous suivons IVjrtliogi'iphe usuelle. Mais le nom vérit.'il)Ie est danse Macabre. .Macabre est pour Marhaliée. Les textes latins emploient l'expression chorea Machabœorum.
fut faite la danse macabre aux Innocents, et fut commencée environ le mois d'août et achevée au carême suivant (1425). » — A côté de ses iiabitants défunts le fameux cimetière comptait une pensionnaire vivante, une recluse, Jeanne la Verrière, qui y faisait publiquement pénitence dans une loge ou maisonnette. Nous savons par les comptes royaux qu'elle recevait une aumône régulière de huit livres parisis chaque année.
Une coutume beaucoup moins lugubre de la dévotion de nos ancêtres, c'était leur groupement en confréries de toutes sortes, où trouvaient tout «nsemble à se satisfaire leur piété, leur charité et, à certains jours, leur jovialité d'humeur. Paris notamment regorgeait de ces associations, et il ne cessait pourtant pas de s'en créer de nouvelles, dont les fondateurs aimaient à se distinguer par quelque trait d'invention frappante. « Item, rapporte notre Bourgeois, le peuple s'avisa de faire en la paroisse Saint-Eustache la confrérie de Saint- Andry, et ils la fondèrent le jeudi neuvième jour de juin 1418, et chacun de ceux qui s'en mettait portait une couronne de roses vermeilles. Et tant de gens de Paris s'en mirent que les maîtres de la confrérie disaient et affirmaient qu'ils avaient fait faire plus de soixante douzaines de couronnes, et avant qu'il fût midi, on n'en pouvait plus avoir. L'église de Saint-Eustache était toute pleine de monde, et il yavait bien peu d'houimes, soitprêtres ou autres, qui n'eussent sur la tête une couronne
de roses vermeilles, et léglise était toute pleine d'une si bonne odeur, qu'on aurait cru qu'on l'avait lavée avec de l'eau de rose. »
Le cadre très souple et très complexe des confréries s'ouvrait à toutes les classes et à tous les rangs, mais ces associations et les réunions auxquelles elles donnaient lieu étaient surtout un des éléments importants de la vie bourgeoise. A l'époque où nous sommes, on peut les compter au nombre des consolations soulageant les peines dont la bourgeoisie, à tous ses degrés, avait à supporter le poids très lourd. Les hautes fonctions des conseils royaux et des suprêmes magistratures exposaient alors à des périls où la vie même était en cause. Dieu sait combien les propriétaires et les rentiers avaient fréquemment à trembler pour leurs propriétés et pour leurs rentes ou, pis encore, à pleurer sur elles. Les marchands et les maîtres des métiers souffraient des entraves apportées par la guerre et le désordre général au commerce et à l'industrie. Aux impôts, subsides, exactions de toute espèce venaient se joindre des obligations personnelles, dontla bourgeoisie goûtait sans doute le côté honorable, mais redoutait aussi la charge onéreuse, ou même périlleuse. Telle était la part qu'elle était obligée de prendre, sous forme de guet et de garde, à la surveillance et à la défense des cités.
Les souffrances de la bourgeoisie étaient toutefois peu de chose en comparaison de l'affreuse
Il condition'faite aux travailleurs ruraux, aux paysans, par l'interminable continuité de la guerre étrangère et de la guerre civile, menées comme nous l'avons vu. Cela en était venu au point que les laboureurs quittaient la charrue pour le glaive et se faisaient soudards et brigands eux-mêmes. « Partout, dit le religieux de Saint-Denis, excepté dans les lieux clos de murs, toutes les productions de la terre étaient saccagées et dévastées, et on était si peu assuré de vivre du travail de ses mains que bon nombre de paysans, poussés au désespoir, ou, pour mieux dire, entraînés par la soif du pillage, abandonnèrent la charrue pour courir aux armes, et cherchèrent à s'enrichir par la rapine comme les autres bandits ; on les désigna sous le nom de brigands. Ces bandes indisciplinées, qui s'étaient formées dans la vallée de Montmorency et sur plusieurs autres points du royaume, commencèrent par effrayer pendant la nuit leurs voisins et les gens de leur connaissance, les forçant à sortir de chez eux par les fenêtres ou autrement et quelquefois tout nus, a(in de saccager leurs maisons en toute liberté. Pendant le jour, ils parcouraient les bois comme des bêtes sauvages, et tombant par surprise sur les voyageurs, ils leur volaient leur argent et leurs vêtements, leur faisaient subir toutes sortes de tourments, et exigeaient d'eux une rançon, ou les mettaient à mort sans pitié, surtout lorsqu'ils craignaient d'être dénoncés par eux. Les uns se contentèrent long-
temps de pourvoir à leurs besoins par ces détestables moyens ; mais bientôt les autres achetèrent de beaux chevaux, prirent les allures de nobles écuyers, et se réunirent aux Bourguignons et aux troupes qui gardaient les places fortes et les villes closes. De là, ils firent de fréquentes sorties, et renforcés par d'autres bandits, ils commirent les atrocités les plus épouvantables. »
Les classes inférieures de la population urbaine avaient peut-être un sort moins misérable, bien que nous ayons reproduit ci-dessus d'horribles tableaux des disettes parisiennes. En tout cas, il fallait bien, bourgeois, paysans, ouvriers, mener la vie quotidienne et se consoler par ses joies passagères de ses souffrances alors si fréquemment, si cruellement renouvelées. Dans les sombres circonstances où l'on était comme enchaîné, les fêtes et jeux populaires, les feux de joie, occasionnés parfois par des événements peu réjouissants en eux-mêmes, faisaient, pour un jour, oublier la douleur de la veille, détournaient l'esprit de celle du lendemain. Les concurrents du mât de cocagne dressé, le 1" septembre li25, sur la paroisse de Saint-Leu et Saint-Gilles se soucièrent peu ce jour-là, sans doute, des Anglais, des Bourguignons et des Armagnacs. « Item, le jour de Saint-Leu et Saint-Gilles, samedi premier jour de septembre, quelques personnes de la paroisse proposèrent un nouveau jeu, qui fut tel. Ils prirent une perche bien longue d'environ six toises, et la fichèrent en
terre, et au sommet ils mirent un panier, avec une oie grasse et six blancs dedans, et ils graissèrent très bien la perche, et ensuite il fut crié que qui pourrait aller chercher l'oie susdite en grimpant sans aide, il aurait la perche, le panier, Foie et les six blancs. Mais aucun, tant sut-il bien grimper, ne put arriver jusqu'en haut. Enfin, au soir, un jeune garçon, qui avait grimpé le plus haut, reçut l'oie, mais non pas le panier, ni les six blancs, ni la perche. Et cela fut fait devant Quincampoix, en la rue aux Oies (la rue aux Ours d'aujourd'hui). »
La gaieté naturelle au Parisien se donnait volontiers carrière, même en des occasions moins récréatives que celle-là. Chuffart nous en fournit la preuve en nous décrivant une épidémie qui n'est pas sans quelque ressemblance avec notre désagréable inflaenza : « Item, en ce temps-là (1 yi) lespetits enfants chantaient le soir, en allant chercher du vin ou de la moutarde, tous communément :
Votre gorge a la toux, commère, Votre gorge a la toux, la toux.
Or, il advint par la volonté de Dieu qu'il tomba sur le monde un mauvais air corrompu, qui mil à Paris plus de cent mille personnes en un tel état, qu'elles perdirent le boire, lemangeretle sommeil. Elles avaient une très forte fièvre et tremblaient toujours, où qu'elles fussent. Et avec cela, qui pis est, on perdait toute force en son corps. Cette
maladie dura bien trois semaines. Elle avait commencé à rentrée du mois de mars, et on la nommait le tac ou le horion. Ceux qui ne l'avaient point ou qui en étaient guéris disaient par manière de jeu : « En as-tu? Par ma foi, tu as chanté :
Votre gorge a la toux, commère.
Car, outre le mal susdit, on avait la toux si fort et le rhume et l'enrouement, que l'on ne chantait pour ainsi dire plus de grand'messes à Paris. Et sur la fin de la maladie on rendait par le nez, par la bouche et par ailleurs beaucoup de sang coagulé, ce dont on était fort ébahi. Et cependant personne n'en mourait, mais on n'étaitguériqu'àgrand'peine, car quand l'appétit était revenu aux malades, il se passait encore plus de six semaines avant qu'on ne fût complètement guéri. Et aucun médecin ne savait dire quel mal c'était. »
Le costume n'est pas une partie à négliger dans la physionomie d'une époque. On a déjà pu prendre quelque idée de celui du temps où, pour ainsi dire, nous voyageons, dans ce qui a été rapporté cidessus de la garde-robe de Charles Vil et de celle d'Isabeau de Bavière. De peur de trop nous étendre, nous emprunterons seulement à l'ouvrage de Jules Quicherat, Histoire du costume en France^ quelques traits caractéristiques.
Vers 1340, au milieu du règne de Philippe de Valois, on avait vu l'habillement long du treizième
siècle (co/fe et 5urt'oi) remplacé par un habillement court [jaquette et pourpoint), qui d'abord lit scandale, puis fut ensuite universellement adopté, sauf par les clercs et les hommes de loi ou de plume, qui demeurèrent gens de robe longue en face des gens de robe courte. La jaquette était l'habit de dessus, \e pourpoint l'habit de dessous. Ce dernier était une sorte de justaucorps rembourré. Ces vêtements courts persistaient encore sous Charles VI, mais rhabit long avait pris sa revanche sous la forme de la houppelande, dont on se plaisait à recouvrir son justaucorps. C'était une sorte de redingote, serrée à la taille par une ceinture, mais dont la jupe était flottante et traînante et dont les manches pendaient jusqu'à balayer le sol. Bientôt, il est vrai, cet ample vêtement se divisa en plusieurs espèces, dont l'une, qui servait surtout pour aller au bal, ne descendit plus au delà de la naissance des cuisses. La houppelande dut se prêter à des ornements d'un goût et d'un faste insensés, l'^n 1414, le duc d'Orléans acquit, au prix de 276 livres, 960 perles destinées à ornerunehouppelandesurles manches de laquelle étaient brodés les vers d'une chanson, accompagnés de leur musique. Les portées étaient de broderie d'or, et chaque note formée de quatre perles cousues en carré. On laçait volontiers au sommet de la houppelande une courte pèlerine ou collet en étoffe de couleur. Sur le collet on étalait un carcan d'orfèvrerie. De plus, des chaînes battaient sur la poitrine; des chaî-
— XiH —
nettes, avec des breloques au bout, pendaient de la ceinture. Enfin, ce qu'on appelait alors une écharpe, c'est-à-dire une bandelette de brocart ou de velours, ornée de perles, était posée en bandoulièi'e de l'épaule gauche sur le flanc droit.
Lsi jaquette eut sous Charles VI plusieurs équivalents, dont le moins goûté ne fut pas la huque. On appelait ainsi d'ordinaire une courte casaque sans manches et sans boutons, qui restait ouverte du haut en bas sur le devant. Les hommes d'armes s'en servirent comme de vêtement de dessus. La coiffure, dans la vie civile, se présentait sous une triple forme : chaperon, chapeau et barrette. Jean sans Peur avait une prédilection marquée pour ce dernier couvre-chef. Presque tous les portraits qu'on a de lui nous le montrent affublé d'une barrette noire pointue. Les chaussures étaient des souliers très montants, ou des bottes courtes, ou de longues et larges bottes à récuyère. A toutes ces espèces on ajoutait ces longues et ridicules pointes nommées/jou/oZ/jes, contre lesquelles prédicateurs et gens sensés protestaient en vain depuis si longtemps, et que le sage Charles V avait officiellement qualifiées, dans le préambule d'une de ses ordonnances, de « difformité imaginée en dérision de Dieu et de sa sainte Église ».
Certaines parties du costume féminin ne bravaient pas moins le bon goût et le sens commun. Pour une notable partie de leur habillement les dames sans doute se conformaient encore aux
usages traditionnels : la cotte, lesurcot, \a.colardie in faisaient toujours le fond. Mais les manches du surcot étaient démesurément ouvertes à partir du coude. 11 n'y avait rien à dire à leur manteau, très ample et fort semblable à celui des béguines. Mais la plupart adoptèrent la houppelande en la modifiant à leur usage. Leur houppelande, parfois démesurément longue, n'était pas fendue sur le devant, et la ceinture, placée très haut, leur rendait un office analogue à celui du corset actuel. Plus d'une, selon les mauvaises langues, y ajoutait le secours de certaines poches rembourrées et piquées, qui étaient cousues après la chemise. Mais c'est surtout par la coiffure que l'extravagance se manifesta dans la parure du beau sexe. Vers le milieu du règne de Charles V une mode parut, qui devint dominante sous Charles VI, et continua son triomphe sous Charles VII. Autour de la coiffe des dames on disposa des bourrelets que Ton arrangeait sur le devant de manière à figurer des cœurs, des trèfles, des cornes montantes ou rabattues, et mille autres objets plus ridicules les uns que les autres. On les appela des atours. Sous Charles VI, le chapeau était la coiffure de négligé. « En toilette, dit Quicherat (1), il fallait avoir des atours en largeur, tantôt de la forme d'un auvent, tantôt de celle d'une paire de cornes abattues. Des iruffeaux ou gros sachets
(1) Ouvrage cité, p. 259.
sur les tempes, des bandeaux encore plus proéminents que Ton faisait passer sous les oreilles, servaient de support à l'édifice, qui recevait en outre le couronnementd'un couvre-chef ou d'un chaperon. C'est à ces modes que se rapporte la remarque consignée dans la chronique de Jouvenel des Ursins, en l'an 1417. « Les dames déployaient un luxe excessif et portaient des cornes merveilleusement hauteset larges. Elles avaient de chaque côté deux si grandes oreilles que, quand elles voulaient passer par la porte d'une chambre, il fallait qu'elles se tournassent de côté et qu'elles se baissassent. Ce fut au point que la reine jugea nécessaire de faire agrandir les portes des appartements au château de Vincennes. » — Une recrudescence de la mode des atours produisit le hennin, né en Flandre, mais qui se répandit promptement en France. En 1428, un réformateur zélé, de l'ordre des Carmes, Frère Thomas Couette, attaqua par une série de prédications en plein air et en places publiques, dans le pays même d'où elle tirait son origine, cette coiffure, la plus haute qu'on eût jusqu'alors imaginée ^1). Il ameutait contre elle les petits enfants, qui poursuivaient les dames affublées de cet ornement en criant après elles : « Au
(1) << On n'est pas fixé sur sa forme exacte, dit Qnicherat. Proijablement nous en avons la représentation dans ces ridicules coiffures qui se composent d'un bourrelet en pain fendu, dressé sur le front et soutenu par une calotte élevée. » — Ouvrage cité, p. 284.
— Ui —
hennin! au hennin! » Le bon Carme remporta une victoire signalée, mais peu durable. « A l'exemple du limaçon, dit le chroniqueur Monstrelet, lequel, quand on passe près de lui, retire ses cornes par dedans, et quand il n'entend plus rien, les reboute dehors, ainsi firent les dames. Peu de temps après que ledit prêcheur s'en fut allé du pays, elles oublièrent sa doctrine et reprirent petit à petit leur vieil état, tel ou plus grand même qu'elles n'avaient coutume de le porter autrefois. »
Le trait caractéristique du grand costume militaire, celui de l'homme d'armes, du combattant à cheval, dans les premières années du quinzième siècle, ce fut la substitution, déjà commencée au quatorzième, de l'armure en fer battu à l'ancien équipement de mailles. On vit vers 1400 apparaître la cuirasse. « Elle fut, dit Quicherat (1), composée de deux plastrons, un pour le dos et un pour la poitrine, qui descendaient jusqu'à la taille. Au bord inférieur était attaché un court jupon de mailles, recouvert de lames, que l'on trouve désignées sous le nom de faldes ou fauldes. Peu après, le camail (enveloppe de mailles protégeant le cou) ayant commencé à être remplacé par une mentonnière et par un gorgerin de fer battu, adaptés au bassinet (casque conique à visière), la carapace de mêlai fut complète sur le corps de l'homme d'armes. L'habillement par-dessus la cuirasse fut une
(1) Ouvrage cité, p. 261
■courte cotte déceinte à larges mancherons ou une huque déchiquetée. Les seigneurs elles capitaines décorèrent leurs bassinets de panaches ou de houppes de passementerie posées à la pointe, de -cercles d'orfèvrerie, de couronnes faites en petites plumes couchées ou en élofie de tripe. » Les solerefs ou souliers de fer étaient, comme les •chaussures civiles, bizarrement allongés par des poulaines. Les gens de pied ne portaient point la cuirasse, mais un pourpoint à longue jupe, rembourré et piqué, que l'on appelait un jacr/ue, ou encore un hocqueton de buffle par-dessus le vêtement de mailles appelé haubergeon. Les miniatures nous les montrent, en général, coiffés du bassinet, mais avec camail. 11 ne faut pas oublier que, dansla physionomie réelle du temps, ces grandes lignes, rapidement retracées ici, de l'équipement militaire et du costume civil, encadraient quantité de détails, admettaient entre elles et à côté d'elles .nombre de modalités et de variétés vivantes.