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dans son chef réel un équivalent de l'homme supérieur qui en avait préparé, puis recueilli le succès.
Cette régence, saisie par Bedford d'une main si ferme, Philippe de Bourgogne l'avait refusée. Cela n'indiquait point une confiance absolue dans l'ordre présent des choses ni ^une adhésion sans arrière-pensée à la royauté de Henri VI. Philippe cependant resserra ses liens avec l'Angleterre. Il conclu t le mariage de sa sœur Anne avec Jean de Lancastre, s'entremit pour confirmer l'alliance que le duc de Bretagne, mécontent de l'inexécution des promesses du dauphin, avait, le 8 octobre ii22, transportée de nouveau de la cause française à la cause anglaise, et repoussa les ouvertures qui lui étaient faites de la part du légitime héritier de Charles VI par l'intermédiaire du duc de Savoie. Le 14 janvier 1423, il adressa de Lille aux villes françaises d'opinion bourguignonne une circulaire où il se montrait pleinement fidèle au triste pacte de Troyes.
(^ Très chers et bons amis, bien que nous-même et quelques-uns de nos bons et loyaux amis nous vous ayons depuis peu écrit et notifié quel était notre état présent, car nous savons que vous aimez à en avoir de bonnes nouvelles, néanmoins nous avons été informé que par divers moyens les ennemis de Monseigneur le roi (Henri VI), qui sont les nôtres, s'efforcent de vous faire croire le contraire et de vous persuader quantité de choses contre la vérité, à notre préjudice et à celui de
nos partisans, dans l'intention de vous séduire et de vous attirer malicieusement à leur damnable parti. C'est pourquoi, très chers et bons amis, nous vous déclarons et certifions que, bien qu'il ait plu à Notre-Seigneur Jésus-Christ de nous éprouver par maladie, consistant en fièvre quarte, mal commun à plusieurs en ce moment, toutefois, grâces lui en soient rendues 1 nous en sommes maintenant en bonne disposition, car ladite maladie est bien moins forte qu'elle n'a été. Nous espérons donc de sa bonté et miséricorde que nous en viendrons bientôt à parfaite convalescence et guérison. Cela nous permettra daller en France pour agir en toute alTection et puissance de concert avec notre cher frère, le régent du royaume (Bedford) et avec le duc de Bretagne, afin de relever ledit royaume en bonne paix et justice et de le débarrasserdesennemisqui sont causedeladésolalion qui y est. Nous vous requérons donc instammentetdecœur,trèscherset bons amis, devons conserver toujours dans vos mêmes sentiments, en rendant bonne obéissance à Monseigneur le roi et à ses officiers, sans aucunement varier ni prendre une autre attitude que celle tenue par vous jusqu'à présent, car vous devez savoir que s'il vous survient quelque chose ou que vous désiriez quelque action de notre part qui nous soit possible, nous serons prêt à la faire et accomplir de très bon cœur. Très chers et bons amis, que le Saint-Esprit vous ait en sa sainte garde. »
Ce que le duc de Bourgogne qualifiait dans cette lettre de « damnable parti », c'était désormais à tous les yeux non aveuglés soit par l'intérêt personnel, soit par les illusions, par les rancunes, par les passions d'une politique à outrance, la cause même de l'indépendance française, représentée par le chef de la dynastie nationale. Au moment de la mort de son redoutable antagoniste, Henri deLancastre, le dauphin Charles se trouvait à Bourges, où il résidait depuis plusieurs mois. Le 2G septembre 1422, ilquittacettevillepour se rendre à La Rochelle. Un complot dirigé par le duc de Bretagne menaçait de livrer aux Anglais cette place maritime, d'autant plus précieuse au dauphin, qu'elle était sur l'océan son unique port, et formait le point de jonction habituel de ses relations militaires avec ses fidèles alliés de Castille et d'Ecosse. Arrivé lelOoctobre, il en repartit leloet, durant ces quelques jours, prit avec une active énergie les mesures nécessaires pour le maintien de son pouvoir et la sûreté de la place. Mais durant son séjour il faillit être victime d'un singulier accident. Il avait convoqué dans l'hôtel que l'évoque de Maillezais possédait à La Rocnelle une assemblée des principaux de la ville, afin d'obtenir un subside, et il la présidait, assis dans une haute chaire de bois, placée sous une arcade cintrée, et adossée à la muraille. Tout à coup, au milieu de la délibération, le plancher de la salle s'efîondra sous le poids des assistants, dont un grand
nombre, le dauphin compris, furent précipités dans un cellier sis au-dessous. Il y eut des morts et des blessés. Le prince, préservé par sa chaire même, qui atténua sa chute en glissant dans l'ouverture, en fut quitte pour de légères contusions. Cependant le bruit de l'événement faillit causer de graves désordres. « Tous ceux, dit un chroniqueur bien informé l'Perceval de Cagny) qui n'étaient pas dans riiôtel furent sur le point de s'entre-tuer; car ils crurent que le dauphin et les seigneurs de sa suite avaient succombé par trahison et mauvais complot. » La fausse nouvelle de la mort du prince se répandit même par tout le royaume. Pour témoigner à Dieu sa reconnaissance, Charles fonda une messe spéciale dans la Sainte- Chapelle de Bourges. Il envoya au Mont-Saint- Michel en péril de mer, pour la consacrer à larchange qu'il vénérait d'une manière toute particulière, une pierre qui, pendant sa chute, s'était détachée au-dessus de sa tête. Il joignit à cet ea?-ro;o un buste de cristal fait à sa ressemblance.
Ce fut au retour de ce voyage de La Rochelle, au château de Mehun-sur-Yèvre, le -li octobre, que lui parvint la nouvelle de la mort de Charles VI. Le 30, il affirma son droit héréditaire. Quittant son vêtement noir, il revêtit, à sa messe, une. robe de couleur vermeille. La bannière de France fut solennellement élevée dans la chapelle du château, pendant que les hérauts d'armes poussaient à
plusieurs reprises le cri traditionnel : « Vive le roi! » Le surlendemain, 1"' novembre, il se rendit à Bourges, oîi dans l'appareil royal il célébra la fête de la Toussaint. Le dauphin Cbarles désormais porta le nom de Charles Vil. Par dérision, ses ennemis, maîtres de Paris, la vieille capitale capétienne, et de Reims, la ville du sacre, devaient bientôt l'appeler le roi de Bourges.
Ses possessions d'ailleurs étaient les mômes que la veille. C'étaient les provinces du Centre : Touraine, Berry, Poitou, Saintonge, Limousin, Auvergne ; c'étaient encore le Dauphiné, le Languedoc et une certaine partie de la Guyenne. Son autorité s'étendait aussi, à titre de souverain et de seigneur suzerain, sur l'Orléanais et le Blaisois, apanage du duc Charles d'Orléans, prisonnier en Angleterre; sur le Vendômois, possédé par un prince de la maison de Bourbon ; sur le Maine et l'Anjou, domaines de la reine Yolande et de son fils. Parmi les positions isolées que lui conservaient encore dans la France bourguignonne et dans la France anglaise l'épée de vaillants capitaines et le patriotisme de la population, une mention spéciale est bien due à l'est, dans la vallée de la Meuse, à la châtellenie de Vaucouleurs; à l'ouest, sur son rocher dominant la mer, à l'abbaye fortifiée du Mont-Saint-Michel. Il ne faut pas négliger non plus de rappeler le glorieux souvenir de la noble cité de Tournai, la bonne ville flamande, inébranlablement fidèle àla cause française, et qui
ne consentit même pas, malgré les interpellations comminatoires de ses voisins des Pays-Bas et des^ « quatres membres de Flandre », à proclamer sa neutralité.
Le gouvernement de Charles VII et son entourage demeurèrent aussi d"abord tels qu'étaient ceux. du dauphin. C'était le vieux parti armagnac qui dominait toujours dans ses conseils et le président Louvet y conservait la haute main. Le 3 févrierl422, il avait fait enlever les sceaux à Robert le Maçon pour les faire donner à Martin Gouge, évêque de Clermont, qu'il jugeait plus dans sa dépendance. La clause secrète du traité de Sablé avec le duc de Bretagne était demeurée lettre morte, et son inexécution, jointe à la mobilité native d'un prince toujours prêt aux tours de girouette sous les sautes de vent de la fortune, avait rejeté Jean VI, comme nous l'avons vu, dans l'alliance anglaise. L'influence de Louvet s'était encore récemment accrue par le mariage de sa fille avec Jean, bâtard d'Orléans, si célèbre plus tard sous le nom de Dunois. Sa faveur, son autorité de premier ministre s'appuyaient, entre autres titres, sur sa qualité de créancier de son souverain. « Depuis longtemps, dit M. de Beaucourt analysant une série d'actes authentiques, il avait su se rendre nécessaire parles prêts faits au trésor : en août 1418, il avançait une somme de 4.300 livres ; en février 1420, il fournissait une partie de la vaisselle d'argent dont le dauphin avait fait pi ésent
aux comtes de Buchan et de Vigton à leur arrivée en France; au commencement de 1421, il livrait comptant une somme de 7.500 moutons d'or pour les frais de l'armée amenée d'Ecosse par les comtes de Douglas et de Mar. Le dauphin lui avait donné, en garantie de ce prêt, la chàtellenie de Meullion en Dauphiné. Dans les lettres de don, en date du 8 mai 1421, on rappelait les éminents services rendus par le président de Provence qui, depuis longtemps, aidait la couronne, non seulement « de sa faculté et chevance », mais aussi « de la peine et du travail de sa personne », qu'il avait c( du tout exposée et abandonnée », et qu'il exposait chaque jour « pour le bien et service » du roi et du dauphin, et dont le dévouement avait été jusqu'à se priver « de la plus grande partie de son vaillant » pour subvenir à son maître dans sa (' nécessité ». L'insistance mise par le dauphin à exiger l'accomplissement de ce don par le conseil du Dauphiné, atteste à la fois l'empire exercé par Louvet et le joug que subissait à son égard le prince. »
Les nécessités de sa situation politique et militaire, aggravées, dans Tordre financier, par ses goûts de magnilicence et sa générosité volontiers prodigue, entraînèrentfréquemment Charles, dauphin ou roi, dans des emprunts à ses ministres, à ses courtisans et même à ses serviteurs. Nous voyons Guillaume d'Avaugour lui prêter 6.000 livres en 1420, 1.000 livres en 1422. Il est bien à
croire que ce seigneur n'y perdait rien, car, outre les remboursements, il était favorisé de dons de terres et de chevaux. En outre, le prince s'adressait volontiers à lui, comme à bon nombre de ses familiers, pour l'entretien, l'accroissement de ses écuries, etcetraficsansdouten'étaitpas sansprofits. Sur ce même chapitre des emprunts royaux, ce n'est pas en vain non plus que Vallet de Virille a dépouillé les documents contemporains. « Le 2o mars 1423, Charles VII, par acte daté de Bourges, reconnut avoir reçu de Georges, seigneur de la Trémoille, 2.000 écus d'or. Cette somme avait été avancée ou prêtée au roi par La Trémoille, dit l'acte, « pour le paiement de certain nombre de gens d'armes et de trait du pays de Bretagne, que nous envoyons promptement de là à la rivière de Seine. » Le 12 janvier précédent, les États, réunis à Bourges, avaient votéen faveur du roi un subside ou taille générale à répartir entre les pays qui reconnaissaient Tautorilé de Cliarles VII. Le prince devait indemniser La Trémoille de son avance : il lui accorda, par ce même mandement, le droit de lever ladite taille pour le compte et au profit de lui, LaTrémoille,surles sujets du roi qui habitaient les terres et seigneuries de Georges, situées dans le royaume. Quelques jours plus tard, le 5 avril, Charles donna 200 livres à Lubin Raguier, son queux ou gentilhomme de cuisine, « en considération de ce que ledit Lubin avait prêté, par l'ordonnance du chancelier et des conseillers du
roi à l'évoque de Laon (intendant iiénéral des finances), la somme de 1.000 livres, pour remettre à Louis Boyaux, chevalier, chambellan, tant pour lui que pour certains gens d'armes à Beaugency ». La cour de Charles était agréable et luxueuse, fructueuse aussi pour les gens avisés, mais non pas paisible. La violence des caractères et des passions s'y donnait parfois carrière jusqu'aux plus sanglants excès. Témoin cette anecdote racontée par M. de Beaucourt d'après les lettres de rémission, c'est-à-dire de pardon, accordées au comte de Ventadour, qui y tient le principal rôle. « Jacques, comte de Ventadour, avait épousé la tille du grand maître des arbalétriers Torsay : c'était unjeune et brillant seigneur, que le dauphin avait nommé conseiller et chambellan. Un soir, au mois de mai 1421, Charles étant à la Ferté-Bernard au moment d'aller rejoindre ses troupes devant Montmirail, le comte de Ventadour se présenta pour remplir les devoirs de sa charge et assister au coucher de son maître. h'huisdu.retrait du dauphin était gardé par Guichard du Puy, son premier huissier d'armes, lequel dit au comte qu'ordre lui avait été donné de ne laisser pénétrer personne, et qu'il n'entrerait pas. Le comte lui répondit que cette défense ne le concernait point. « N'êtes-vous pas homme? Ne me croyez-vous pas? reprit brusquement Guichard. — Je me souviendrai de cette réponse », dit le comte en se retirant dans l'antichambre. Survint
Jean du Cigne, l'un des écuyers décurie du daul^hin. Yentadour rentra à sa suite, et se mit à apostropher Guichard; ils allaient en venir aux. mains, quand le premier écuyer. Pierre Frotier, et les autres gens de la maison du prince qui étaient là, les séparèrent. Le dauphin, entendant la dispute, sortit de son retrail et demanda ce que c'était. Guichard et Yentadour, s'agenouillant tous deux, donnèrent chacun son explication. A la plainte du comte, Charles répondit : « Ne vous en prenez point à nos gens, mais dites-nous-le, et on leur ordonnera ce qu'on vous devra faire, car il faut qu'ils fassent ce que leur avons commandé. » Le comte se retira en silence, mais avec la vengeance dans le cœur : quatre jours après, Guichard du Puy, sortant de l'église, tombait frappé de deux coups dépée par le comte de Yentadour, qui, le lendemain, était arrêté et mis en prison. » — Mais, au mois de juillet suivant, Charles lui fit grâce.
Parmi les dépenses du nouveau roi, après son avènement, quelques-unes semblent indiquer chez lui l'intenlion de se mettre personnellement en campagne contre lacoalilion anglo-bourguignonne. En décembre 1422, ilachèle quatre coursiers ouchevaux de bataille; desselles et des harnais en janvier 1423. Au mois de février, il fait fourbir ses armures. On garnit pour lui plusieurs sortes de casques ; à savoir un bassinet, deux armets et une salade; on renouvelle de plumes fraîches la houppe dune de ces coiffures martiales; on peint des bannières.
pour les trompettes de son escorte, des cotles d'armes et trois lances à ses couleurs. Mais avec tout cela, il ne s'éloigne pas de Bourges et ne surveille les opérations militaires que par l'esprit et en conseil. Louvet et ses séides n'aimaient pas sans doute à le voir s'éloigner de leur tutelle.
Le duc de Bedford payait davantage de sa personne. Vers la fin de l'année 1422,1a ville de Meulan avait été enlevée par deux capitaines français : Jean Malet, sire de Graville et Yvonnet de Garancières. Jean de Lancastre vint bientôt avec des forces considérables pour la reprendre. Elle fut énergiquement défendue par Louis Paviot, chargé de sa garde, et une armée française de six mille hommes fut envoyée pour la secourir. Mais la mésintelligence qui régnait entre ses chefs, et à laquelle correspondait l'indiscipline des soldats, fut cause qu'elle se débanda sans avoir atteint son objet. L'un de ces chefs, le fameux Tanguy du Chastel, avait, paraît-il, appliqué à son usage personnel, en achat de vaisselle, joyaux et pierreries, une contribution de deux mille livres obtenue des Orléanais pour cette expédition. Louis Paviot fut tué d'un coup de canon. Irritée de l'abandon où on la laissait, la garnison renversa publiquement la bannière de Charles; les gens d'armes qui la composaient arrachèrent de leurs vêtements la croix d'étofîe blanche, signe distinctif des soldats français d'alors. Le 1 " mars 1423, une capitulation fut
•signée, et le lendemain, les portes furent ouvertes aux Anglais.
Quelques mois plus tard, un plus cruel écliec atteignit la cause nationale. Il fut précédé de particularités assez curieuses. Un aventurier bourguignon, nommé le Bâtard de la Baume, avait passé en secret au service du roi de France. L'ignorance où l'on était dans la région auxerroise de ce changement de parti favorisa le coup de main par lequel, dans les derniers jours de juin, le Bâtard se rendit maître de Gravant. Les habitants, qui l'avaient reçu en ami, payèrent cher cette erreur. La ville fut mise à sac avec des excès de tout genre, et les plus riches bourgeois enfermés sous une trappe, dans l'étage souterrainde la tourcarrée qui dominait la place et servait de citadelle. Mais, dans la bande actuelle de la Baume, il y avait encore un certain nombre de gens d'armes bourguignons. Trois d'entre eux, tout en suivant leur chef, étaient demeurés attachés de cœur â leur ancienne cause. L'un d'eux s'échappa et alla trouver un des principaux lieutenants de Philippe le Bon, Claude de Chastellux. Il lui fit connaître et adopter le plan combiné pour lui livrer Gravant. Ghastellux, comme on le lui demandait, arriva le 3 juillet au matin, avec cinq ou six cents combattants, à deux lieues de la place, en vue de la grande tour. Des signaux lui firent connaître que les conjurés suivaient leur -dessein.
L'exécution en avait été assumée par deux
écuyers, auxquels leur troisième compagnon avait servi d'émissaire. L'un s'appelait Jacques de Catry, (lit le Velu, l'autre Etienne de Ville, connu sous le sobriquet soldatesque de Sauye-/e-Z>e?«(?ura/?/ [Sauve i^ui peut.'). C'étaient eux qui, cette nuit môme, avaient l'ait le guet sur la plate-forme de la tour. Sauve-le-Demeurant descendit dans la salle du rezde-chaussée, où se trouvaient trois hommes d'armes, chargés de la garde de la tour et des prisonniers logés sous la trappe. C'était un samedi, jour maigre. En bon camarade, l'écuyer annonça aux trois soudards qu'il viendrait dîner avec eux, mais enrichirait leur ordinaire d'une tarte dont ils lui diraient des nouvelles. A dix heures du matin, moment de ce repas, il revint en effet avec sa tarte et trouvâtes trois gardes attablés déjàen compagnie de deux femmes. Il leur fit part de l'arrivée prochaine d'un nouveau convive, son compagnon le Velu. En l'attendant, il se mit à considérer d'un œil de connaisseur une hache de bataille déposée contre le mur. II la prit dans ses mains et, tout en la maniant, s'approcha de la table. « Y a-t-il un de vous, dit-il aux soudards, ({ui sache faire ce qu'on appelle les trois coups de la hache? — Si vous le savez, vous, montrez-le nous», lui répondit-on. Sauve-le-Demeurant fit aussitôt cette démonstration, mais d'une façon inattendue et terrible. Levant la hache à deux bras, il en asséna un coup si fort sur le crâne de l'un des attablés, que sa cervelle se répandit sur le pavé de la salle. Il retourna
— lUi.
sur-le-champ la liaclie et du choc de la seconde lauie, aiguisée en une pointe ohluse, il renversa le deuxième convive de son escabeau et le coucha raide mort. Quant au troisième, ce fut du manche qu'il le frappa en pleine poitrine. Celui-ci, à la vérité, ne perdit pas la vie, mais il fut du coup jeté en arrière, les pieds en l'air, et demeura deux heures comme foudroyé, anéanti de douleur et de terreur, sans parole et quasi sans souffle. Le même manche, mais, ce semble, plus doucement mis en œuvré, fut l'arme dont le robuste écuyer se défendit contre les deux femmes, qui bravement lui sautèrent au visage et le balafrèrent d'égratignures.
Cependant le Velu, derrière la porte, se rendait compte de ce qui se passait. Il remonta en toute hâte sur la plate-forme, y déploya une enseigne blanche et y alluma un feu de nature à produire beaucoup de fumée. Le temps, très clair, favorisait ces signaux. Le sire deChaslellux s'élança au galop vers Cravant avec trois escadrons. Le Velu, redescendu près de Sauve-le-Demeurant, mit à profit la situation du garde suffoqué, en train de reprendre ses sens. Soucieux avant tout de sa vie, le soudard indiqua la trappe qui s'ouvrait dans le corps de garde, et conseilla à ses vainqueurs de se faire des prisonniers délivrés par eux une garnison provisoire . Cet expédient permit en efïet aux deux écuyers d'organiser la défense de la tour contre le Bâtard de la Baume qui, averti, arrivait avec ses gens d'armes et de l'artillerie. Ils lui envoyèrent.
en guise de premiers projectiles, les deux cadavres, victimes du jeu des « coups de la hache». Toutelois, ils risquaient de ne pouvoir tenir longtemps, mais l'ingénieux le Velu, suivi de trois hommes, réussit à s'esquiver du côté d'un pont-levis situé à lune des extrémités de la forteresse et qui donnait sur les champs. Lui et ses compagnons abaissèrent le pont et ouvrirent la porte correspondante. Quelques minutes après, Chastellux et ses Bourguignons s'introduisaient par là dans la place, tombaient, lance baissée, sur le Bâtard et ses gens ainsi surpris et mis en déroute, et finalement s'emparaient de Gravant au cri de .' Notre-Dame ! Bourgogne !
Le Bâtard de la Baume réussit à gagner les champs avec un certain nombre de ses hommes. Une fois en sûreté, il se rendit à Bourges et, après son rapport, insista auprès du roi et de ses conseillers sur l'importance de Gravant comme position militaire, et sur l'avantage qu'il y aurait à s'en emparer de nouveau. Une expédition, commandée par Jean Stuart, connétable d'Ecosse, fut entreprise à cet effet. Le sire de Ghaslellux fut bientôt assiégé dans sarécente conquête par des forces imposantes. Mais alors une armée anglo-bourguignonne s'assembla dans Auxerre pour lui porter secours. On remarquait parmi ses chefs quelques-uns des plus renommés lieutenants de Bedford, les comtes de Salisbury et de Suftolk, les seigneurs de Scales et de Willoughby. Le samedi 3J juillet 1423, elle avait
pris position sur la rive irauclie de l'Yonne. La rive droite était occupée par l'armée française, en réalité composée principalement de mercenaires étrangers : Écossais, Aragonais, Lombards, Espagnols, et faible sur la discipline. Une partie main tenait le siège de Gravant, l'autre faisait face à l'ennemi. Malgré une vigoureuse résistance des Écossais, les Anglo-Bourguignons forcèrent en deux endroits le passage de la rivière et la bataille s'établit sur la rive droite. Chastellux, à la tète de la garnison de Gravant, fit alors une sortie heureuse, perça les lignes des assiégeants et vint prendre ù revers le connétable d'Ecosse. Gela décida de la journée. La débandade se mit parmi les routiers de l'armée française, qui subit des pertes considérables. Jean Stuart eut un œil crevé et tomba aux mains de l'ennemi. Le chapitre de l'église cathédrale d'Auxerre, qui possédait la seigneurie de Gravant, récompensa Ghastellux par un singulier privilège. Un acte capitulaire du IG août 1423 décida que désormais, à perpétuité, l'aîné de cette maison serait clianoine-né de la cathédrale. 11 eut en conséquence le droit d'assister à l'ofTice avec le surplis canonial passé par-dessus ses vêtements de gentilhomme et, tout ensemble (marque bizarre de cet honneur exceptionnel ) de siéger dans sa stalle avec un faucon au poing.
Voici en quels termes par ses lettres datées de Bourges, le 2 août, Gharles VII annonça aux habitants de Lyon, en l'atténuant par une considération
assez singulière, la défaite que ses troupes venaient de subir:
« Chers et bien-aimés, nous avons eu nouvelles diine entreprise que les Anglais, nos ennemis, ont faite sur nos gens qui étaient occupés au siège de Gravant, ensuite de quoi ladite place est demeurée auxdits ennemis. Toutefois, il n'y avait audit siège que très peu et, pour ainsi dire, rien des nobles de notre royaume, mais seulement des Écossais, des Espagnols et autres gens de guerre étrangers, qui avaient coutume de vivre sur nos pays, de telle sorte que la perte n'en est pas bien grande. Et néanmoins, nous vous écrivons la chose comme elle est, afin que, à tout événement et pour plus de sûreté, vous vous teniez encore mieux sur vos gardes, et fassiez toujours bonne diligence de bien garder votre ville. Mais il ne faut pas vous troubler ni ébahir en rien pour la chose dont il s'agit, car. Dieu merci ! nous ne nous en sentons nullement abattu et nous sommes assez puissant pour y donner bon remède. Dans peu de temps nous réunirons nos forces pour agir en cette circonstance selon que Dieu nous conseillera; mais déjà nous avons pourvu à la défense des voies les plus exposées. »
Un heureux événement de famille et de dynastie avait dû contribuer par avance à mettre le nouveau roi en garde contre le découragement. La reine Marie d'Anjou, fiancée à Charles depuis son enfance, mais qu'il n'avait définitivement épousée que l'année précédente (avril 142:2, Charles avait
alors vingt ans et Marie dix-sept) avait donné, le 3juillet 1 423, au roi un fils, au trùne un héritier direct. L'enfant fut baptisé solennellement le lendemain dans la cathédrale de Bourges par Guillaume de Ghampeaux, évêque de Laon. 11 eut pour parrains Jean, duc d'Âlençon, et Martin Gouge, évêque de Clermont, chancelier de France; pour marraine, Catherine de TIle-Bouchard, comtesse de Tonnerre. Il reçut le nom de Louis. Ce devait être Louis XL
Le 9 octobre suivant, Charles VII, se prévalant d'un brillant succès remporté, le 26 septembre, par le comte d'Aumale près de La Gravelle, en Normandie, se montre plein d'ardeur et de confiance, plus qu'il ne l'était peut-être, dans une lettre adressée aux habitants de Tournai. « C'est bien, leur dit-il, notre intention, s'il plaît à Dieu, conformément à votre bon conseil, de nous mettre en campagne avec toutes nos forces, à l'entrée de la saison nouvelle, et d'aller par delà et jusqu'à Reims pour nous y faire sacrer et couronner et réduire tous nos sujets rebelles. » Plusieurs années devaient s'écouler, et Charles devait passer par de terribles angoisses, avant que ce hardi projet ne fût mis, un peu malgré lui, à exécution par un ange envoyé du ciel.
Le retour de la reine Yolande, qui était venue de Tarascon pour assister aux couches de sa lille, et qui donnait maintenant de plus près son attention aux intérêts de son gendre, était pour celui-ci, eu égard aux aptitudes politiques de cette princesse,
une garantie contre ses propres défauts. L'année 1424 nous le montre néanmoins, comme les précédentes, livré à la direction de Louvet, qui abuse de toute façon de son autorité politique et financière, et cela d'autant plus aisément qu'il s'est fait délivrer par le roi des blancs-seings qu'il remplit à sa volonté. Tanguy du Chastel, qui partage avec lui la faveur de Charles, compense tristement ses services par ses violences et ses malversations. Le grand écuyer Pierre Frolier, qui forme avec ces deux hommes une sorte de triumvirat dirigeant, est un parvenu brutal et cupide, qui ne sait même pas se contenir dans les cérémonies publiques et en présence de son maître. Lors de l'entrée solennelle de Charles à Poitiers, où il porte, en vertu de sa charge, l'épée royale, apercevant un sergent, nommé Jean de Muy, dont il croit avoir à se plaindre, il l'apostrophe en jurant : « Vous voilà donc, ribaud. Vous ne mourrez que de mes mains.
— Monseigneur, répond le sergent effaré, je vous supplie de m'écouter.
— Je ne vous écouterai pas, ribaud, repart Frotier, je vous ferai mourir cruellement et manger aux chiens. »
Une chose à noter, c'est que le chancelier Martin Gouge, précédemment créature du rieil Armagnac Louvet, incline maintenant à la politique que la reine Yolande désire voir suivre par son gendre, à savoir une réconciliation avec le duc de Bourgogne.
Au printemps de cette année pourtant la cour de
Bour^res était encore toute à la guerre. Le ban et l'arrière-ban avaient été convoqués pour le 15 mai. Dans une conversation avec un cordelier venu de Bourjiogne, comme émissaire du parti français, Charles VII exprima de nouveau son intention de marcher en personne sur Reims et, de là, sur la Normandie, « parce que, dit-il, nombre de gens des bonnes villes étaient venus le trouver sous des déguisements pour l'assurer que, quand il lui plairait de venir vers eux, ils le recevraient bien et lui rendraient obéissance ». Toutefois, les conseillers de Charles le dissuadèrent cette fois encore de prendre part aux opérations militaires. Il faut dire, à leur décharge, que, dans l'état des affaires, sa mort ou sa capture eût été un malheur à peu près irréparable. L'armée expéditionnaire, forte d'environ vingt mille hommes, qui fut dirigée au mois d'août sur la >'ormandie, avait pour noyau un gros corps auxiliaire récemment venu d'Ecosse. Aussi avaitelle pour principaux chefs les comtes de Buchan et de Douglas, pourvus, à la vérité, l'un de la dignité de connétable de France, l'autre du duché de Touraine. Les gens d'armes français, selon l'usage adopté, y étaient en petit nombre. Mais on remarquait parmi les capitaines accourus àce rende'z-vous de vaillance le duc et le bâtard d'Alençon, les comtes d'Aumale, de Tonnerre et de Yentadour, le vicomte de .\arbonne, le maréchal de la Fayette, le sire de Gaucourt, La Ilire, Saintrailles, etc. Le 17 août 142i, une bataille rangée fut livrée près de
Verneuil à l'armée anglaise, renforcée de recrues^ des provinces soumises, et que commandait le duc de Bedford en personne. La lutte fut acharnée,mais le sang-froid du chef, ferme et vaillant tacticien, la discipline des hommes d'armes et l'habileté hors ligne des archers d'Angleterre l'emportèrent une fois de plus. L'armée de Charles VII ne perdit pas moins de sept mille hommes, Bedford, dit-on, seulement seize cents. Les comtes de Buchan et de Douglas, les comtes d'Aumale, de Tonnerre et de Ventadour, le vicomte de Narbonne y laissèrent la vie; le duc d'Alençon, le maréchal de la Fayette, le sire de Gaucourt demeurèrent aux mains des vainqueurs.
Cette défaite porta un coup mortel, non pas à l'indépendance française, mais au gouvernement du président Louvet, qui, loin de relever la cause nationale, paraissait la conduire à sa ruine. La politique de la reine Yolande prit alors le dessus dans les conseils de Charles, de sorte que Louvet luimême, pour conserver le pouvoir, jugea utile de s'y rallier. Des négociations furent engagées avec le versatile duc de Bretagne, qui se montra disposé à se joindre au duc de Savoie pour prendre en main la tutelle du roi de Bourges et essayer de procurer sa réconciliation avec le duc de Bourgogne, que de graves sujets de mécontentement indisposaient en ce moment contre la dynastie des Lancastre. Arthur de Bretagne, comte de Richemont, brouillé personnellement avec Bedford^
devait être le représentant officiel et le ministre agissant de cette politique et de cette tutelle, dont le signe serait l'épée de connétable de France remise en ses mains. Après de longs et divers pourparlers (septembre 1424-mars 1425), Kichemont accepta- ce rôle, et même avec joie, puisqu'il n'hésita pas à donner des garanties, signées de sa main, aux conseillers armagnacs du roi: le président Louvet, Tanguy du Chastel et Pierre Frotier. Mais il ne se crut pas tenu de faire honneur à cette signature. Leduc de Bretagne, en souvenir de lattentat des Penthièvre, et le duc de Bourgogne, comme préliminaire à tout accord, exigeaient la disgrâce des personnages susdits et Richemont ne demandait pas mieux que de la leur accorder. Mais Louvet alors paya d'audace, reprit pleinement l'autorité de premier ministre, destitua le chancelier Martin Gouge, emmena Charles à Poitiers et l'y entoura de troupes à sa dévotion. D'autre part, le connétable de Richemont occupa Bourges avec des forces imposantes, et s'appuyant sur l'adhésion explicite de la reine Yolande, dénonça publiquement Louvet et ses partisans comme « traîtres au roi ». Il y avait déjà deux dynasties en France, voici maintenant que la France française elle-même se séparait entre deux pouvoirs rivaux. La guerre civile éclatait entre Bourges et Poitiers. Charles, encore sous l'influence de Louvet, marclia sur Bourges avec une armée.
Tanguy du Chastel accomplit alors un acte du
plus méritoire patriotisme. Uni à la reine Yolande et s'ofîrant lui-même en sacrifice, il décida le roi à sacrifier aussi Louvet. Cette décision fut prise, le 12 juin 14SJ5, à Selles-en-Berry. Quelques jours après, Charles fit à Bourges, dans une assemblée des partisans du connétable, cette déclaration assez humiliante « qu'il connaissait bien le mauvais conseil qu'il avait eu au temps passé, et que dorénavant il se voulait conduire par bon conseil, et faire tout ce que son beau-frère le duc de Bretagne et son connétable lui voudraient conseiller». Mécontent de lui-même et surtout de Uichemont, il regimba ensuite quelque peu contre sa tutelle. Mais enfin, le o juillet, à Châtellerault, il acheva de capituler entre ses mains. Une ordonnance rendue à cette date déclara que le président de Provence s'était rendu coupable, au préjudice de la couronne, des plus graves abus. En conséquence, conformément à l'avis de sa « très chère et très aimée mère » la reine de Sicile, du Grand Conseil et du Parlement, le roi déclarait « de sa certaine science €t propre mouvement », révoquées et annulées toutes les lettres de pouvoirs donnés à Louvet, « comme faites et obtenues contre son inlentioQ €t volonté », et défendait d'y obéir au cas où le président voudrait s'en servir, faisant en même temps commandement à Louvet de remettre les pouvoirs et lettres en blanc demeurés entre ses mains, et de restituer les joyaux de la couronne qu'il détenait indûment. La disgrâce du président
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de Provence ne le laissait d'ailleurs nullement misérable. Il exerça jusqu'à sa mort la charge lucrative de capitaine et viguier de Saint-André-lès- Avignon. Tanguy du Chastel fut nommé sénéchal de Beaucaire et reçut, en prenant congé de Charles, un don de deux mille livres. Pierre Frotier résigna sa charge de grand écuyer et se retira, bien pourvu « en son hôtel ». Guillaume d'Avaugour, écarté aussi du Conseil, fut doté d'une pension sur le revenu du grenier à sel de Tarascon. Un vrai crève-cœur pour Charles, ce fut l'obligation où il se vit de se priver des soins de son médecin Jean Cadart, qui l'assistait depuis son enfance. Ce fidèle, mais avisé ^< physicien », partit pour le Midi, asile préféré des vieux Armagnacs, riche, assure-t-on, d'environ trente mille écus.
La direction des affaires appartenait maintenant tout entière à Richemont. Son programme, qui s'annonçait comme destiné à renouveler la face des choses, consistait surtout en deux points: la paix avec le duc de Bourgogne et la mise sur un meilleur pied des forces militaires de Charles, de telle sorte que ses sujets en souffrissent moins et les Anglais davantage. Ce second objet ne fut aucunement atteint, et le connétable ne se préoccupa pas beaucoup d'y réussir. Un pas fut fait vers l'accomplissement du premier par le traité de Saumur (7 octobre 1425). Le duc de Bretagne y reconnut de nouveau les droits héréditaires et la suzeraineté du roi de Bourges, mais en revendiquant sur lui
une lourde tutelle. Sa médiation, jointe à celle du duc de Savoie, s'exerça ensuite avec activité pour détacher Philippe le Bon de l'alliance anglaise. Toutelbis, en fin de compte, ces négociations, qui se poursuivirent durant près de deux années (1 423- 1427), échouèrent contre la mauvaise volonté persistante du duc de Bourgogne.
Richemont jouissait bien de la plénitude de l'autorité, mais non pas de la faveur personnelle de Charles VU. Il essaya toutefois de se garder contre cet inconvénient par son accord avec l'un des membres de l'administration précédente, qu'il excepta de la disgrâce de Louvet et de ses amis. Pierre de Giac, que nous avons vu l'un des gentilshommes d'Isabeau, puis l'un des conseillers familiers de Jean sans Peur, avait été fait prisonnier et conduit à Bourges à la suite du meurtre de Montereau. Là, il passa bientôt au parti du dauphin €t, à celte heure, il possédait à un tel point la confiance du roi que Richemont jugea prudent de s'entendre avec lui et de lui laisser sa place à la cour et dans les conseils de Charles. Ce Giac était un habile homme, mais un scélérat de la pire espèce. Épris de la personne et des grands biens de la marraine du dauphin Louis, Catherine de l'Isle- Bouchard, comtesse de Tonnerre, il avait résolu de l'épouser à tout prix, et, paraît-il, pour obtenir à cet effet l'assistance du diable, lui avait cédé, par un pacte de sorcellerie, la propriété d'une de ses mains. Catherine était veuve, mais Giac, lui, ne
l'était pas. Par son ordre, la malheureuse Jeanne de Naillac, sa femme, qui était enceinte, dut prendre un breuvage empoisonné. Pour mieux en assurer Teffet, son aimable époux la prit en croupe et la mena ainsi au galop l'espace de quinze lieues sans débrider. Le résultat de cette agréable chevauchée futconformeàrintenlion de son auteur. Jeanne de Xaillac céda la place à Catherine de l'Isle Bouchard. Voilà ce que racontait du sire de Giac la rumeur publique.
Aveugle et sourd, comme le sont trop souvent les princes, Charles n'en tenait pas moins cet odieux personnage pour un serviteur dévoué et pour un ami lidèle. Il le nomma son premier chambellan, le créa comte d'Auxerre, le combla de ses dons et ne vit plus que par ses yeux. Giac, dont le caractère n'était pas moins insolent que son cœur vil, ne se refusa plus aucune hardiesse dorgueil ou de lucre. Témoin l'incroyable arrestation accomplie pour son compte, au mois d'août 1420, en vertu dun ordre royal expédié à l'insu du roi. Robert le Maçon, seigneur de Trêves en Anjou, ancien chancelier et aujourd'hui encore l'un des principaux membres du gouvernement, fut assailli sur la route de Trêves à Thouarcé par une bande d'hommes armés, que commandait le sire de Langeac, sénéchal d'Auvergne, muni de l'ordre susdit. Battu et détroussé, l'infortuné vieillard fut jeté sur un cheval et mené tout d'une traite à dixsept lieues de là, au château d'Lisson, où il arriva
rendant le sang à pleine bouche. Langeac s'y constitua son geôlier. Toutefois, le prisonnier put informer Charles VII de sa situation. Plusieurs ordres successifs, de plus en plus explicites, prescrivirent son élargissement. Ce fut en vain. La reine Marie d'Anjou intervint à son tour, sans plus de résultat. Après deux mois de captivité, Fancien chancelier eut recours à un moyen plus ellicace. Il obtint sa liberté au prix de deux mille écus d'or. Ce qui achève le tableau, c'est que le roi, désireux de venir en aide à son vieux serviteur, paya une partie de cette rançon.
Au comble où il était parvenu, Giac crut n'avoir plus besoin de ménager Richemont. Il se gêna moins encore avec son ancien collègue auprès de la reine Isabeau, Georges de la Trémoille, devenu comme lui de bourguignon dauphinois. Ces deux seigneurs eurent un jour une vive altercation en présence même du roi. La Trémoille dut quitter la cour. C'était un personnage moins atrocement criminel, mais non moins dangereux que Giac, et plus avisé encore peut-être. 11 s'entendit avec le connétable, outré de la puissance croissante du favori, et lui lit comprendre qu'il était grandement l'heure de s'en débarrasser. Richemont résolut un coup de force. C'était un « justicier », comme on l'appela, sans scrupules, surtout quand il s'agissait de supprimer un adversaire. Un séjour de Charles à Issoudun, dans les premiers jours du mois de février 1427, lui parut l'occasion favorable.
Le vendredi 7. au soir, il se fit apporter les clefs de la ville sous prétexte d'un pèlerinage qu'il voulait faire le lendemain, de grand matin, à Notre-Dame du Bourg-Dieu. Il se leva en effet de très bonne heure, mais pour être prêt au premier avertissement de La Trémoille, avec qui le coup de main avait été combiné. En attendant, il se rendit à la messe. Mais son chapelain avait à peine revêtu les ornements sacerdotaux que l'avis convenu parvint au connétable. Il alla aussitôt rejoindre La Trémoille et tous deux se dirigèrent vers le château, suivis d'une troupe d'archers.
Giac était au lit avec sa femme. Soudain on h':'urte violemment à la porte de la chambre. « Levez-vous, lui dit-on, vous êtes trop à votre aise. — Qui êtes-vous? demande-t-il. — Nous venons de la part du connétable. — Ah ! s'écrie le favori, je suis un homme mort. » Dans son émoi il ouvre, ou bien la porte est enfoncée. On le saisit, on l'entraîne, couvert seulement d'un manteau et chaussé d'une seule botte. Pendant que Catherine de risle-Bouchard, sautant hors du lit, pousse des cris lamentables et essaie de sauver sa vaisselle que les archers pillent, Giac est jeté sur une petite haquenée et conduit, par ordre de Flichemont, h Dun-le-Roi, dont le connétable est seigneur du chef de sa femme. Cependant le vacarme est parvenu jusqu'à la chambre royale. Charles VII se lève et revêt son armure. Sa garde personnelle se range à sa porte et se dispose à marcher où il
l'enverra. Mais Richeraont paraît et enjoint de ne pas bouger. « Allez-vous-en, dit-il, ce que je tais est pour le bien du roi. » Charles, irrité, témoigne son mécontentement au connétable, et son courroux dure même assez longtemps pour que Richemont se préoccupe de faire agir en sa faveur rinlluence de la reine Yolande et d'autres puissantes interventions.
Ce courroux, d'ailleurs, n'a pour Giac aucun effet. Le bailli de Dun-le-Roi instruit contre rancien favori un procès sommaire. Tombé de si haut, le misérable devient fort lâche. Il avoue tout ce qu'on veut et descend aux plus basses supplications. Il ofire de payer comptant à Richement cent mille écus, de lui remettre en gage sa femme, ses enfants, ses châteaux forts, et de ne jamais approcher du roi à une distance moindre de vingt lieues. Richement est inexorable. La sentence prononcée, un bourreau est envoyé par lui de Bourges. Il précipite le condamné dans l'Auron, puis le corps, retiré de la rivière, est remis à la famille du supplicié. « Et à l'heure où ledit de Giac fut ainsi mort et noyé, disent les lettres royales rendues en 1438, à l'occasion d'un procès relatif à cette sinistre affaire, ledit de la Trémoille était sorti de nôtredite ville de Bourges et venu au plus près de l'endroit où ledit de Giac fut noyé, et il se promenait là à cheval en attendant les nouvelles de la mort dudit de Giac. » — La haine de la Trémoille pour Giac ne s'étendit d'ailleurs aucunement à sa
veuve. « Et peu de jours après, continue le document précité, ledit de la Trémoille se transporta en notre château de Meung devers ladite Catherine de risle-Bouchard, où elle feignait encore tenir le deuil de sondit mari; et bien qu'elle sût avec certitude qu'il était cause de la mort de celui-ci, toutefois ils s'entretinrent ensemble, et lui fit ladite Catherine très bon accueil. Et ils s'entendirent si bien ensemble, qu'aussitôt après ladite Catherine livra audit de la Trémoille quantité de joyaux d'or et d'argent dudit seigneur de Giac, et il les emporta ou fit emporter où bon lui sembla. Et de plus s'en alla ladite Catherine avec ledit de la Trémoille, lequel l'emmena au château de Gençais en notre pays de Poitou, et là ils s'épousèrent et couchèrent ensemble. Et tout le monde fut émerveillé que si hâtivement elle se fût mise entre les mains dudit de la Trémoille et l'eût pris pour mari, étant données les choses dessus dites; par quoi il peut véritablement paraître que ladite Catherine était consentante ou du moins très joyeuse de la mort dudit seigneur de Giac, en son vivant son mari. » — La pauvre Jeanne de Naillac était bien vengée. Il va sans dire que le connétable, pour apaiser Charles VII. ne négligea pas de portera sa connaissance les crimes confessés par Giac. Mais ce qui acheva de calmer le courroux du roi, c'est que la place demeurée vacante dans sa confiance- intime fut bientôt occupée par un nouveau favori, Jean du Vernet dit Le Camus de Beaulieu, que Riche-
mont aida lui-même a gagner l'amitié royale. Mais il en fut bientôt de Beaulieu comme de son prédécesseur. Devenu de simple écuyer grand maître de l'écurie et capitaine de Poitiers, il voulut l'inlluence et le pouvoir pour lui tout seul. Abusant à son tour de la faiblesse de Charles, il le tenait pour ainsi dire en chartre privée, « gâtait tout, dit le chroniqueur Gruel, et ne voulait qu'homme approchât du roi et faisait pis que Giac ». Le connétable de nouveau se vit supplanté. Alors le «justicier » s'éveilla derechef en lui et agit de la façon la plus expéditive. Cependant il se tint cette fois dans la coulisse. L'un des principaux chefs militaires de ce temps, Jean de Brosse, seigneur de Boussac et de Sainte-Sévère, se chargea du coup et, à son tour, en chargea quelques soudards. Vers la fm de juin 1427, par un beau jour d'été, le roi se tenait à une fenêtre de son château de Poitiers et considérait les vertes prairies s'étendant sous ses yeux au confluent du Clain et de la Boivre. Il suivait du regard deux hommes montés sur des mulets qui se promenaient dans cet agréable paysage et qui lui semblaient de sa connaissance. Tout à coup, non sans un vif émoi, il vit cinq ou six hommes armés se précipiter sur les promeneurs, frapper l'un d'eux à grands coups d'épée et, le laissant étendu sur l'herbe, prendre. la fuite en toute hâte. L'autre, qui revint sain et sauf et ramena au château le mulet de son compagnon, fut soupçonné plus tard de connivence avec les meurtriers. C'était
Jean de la Grandie, favori du favori. Le Camus de Beaulieu avait cessé de vivre. Charles, furieux, envoya immédiatement ses gardes fouiller les environs. Mais ni ce jour, ni plus tard, on ne réussit à mettre la main sur les agents de Boussac, sur les exécuteurs de la haute justice du connétable.
Convaincu que s'il pouvait continuer d'être lo tuteur politique du roi de Bourges, ou plutôt son substitut dans la direction des affaires, il ne serait jamais i)ersonnellement son favori, pour la troisième fois Richemont essaya de confier celte situation à un lîomme qui consentirait à subordonner ses avantages aux intérims d'une ambition supérieure. 11 fit choix pour ce rôle de son associé dans l'affaire de Giac, Georges de la Trémoille. Le roi ne se prêta pas volontiers d'abord à cette délégation de sa confiance. « Beau cousin, dit-ii au connétable, qui lui recommandait chaudement La Trémoille, vous me le donnez, mais vous vous en repentirez, car je le connais mieux que vous. » Charles avait plus de perspicacité que d'énergie. Il ne tarda pas à se laisser conduire par ce favori qui n'était ni de son choix ni de son goût.
Ilichemontn'avaitpas pris garde que La Trémoille était à la fois un trop grand et trop riche seigneur, un trop audacieux et trop habile homme, pour accepter le second rôle quand la chance lui était offerte de conquérir le premier. Il n'était pas sans doute, comme Arthur de Bretagne, de race régnante, mais sa maison occupait déjà un haut
rang parmi les familles seigneuriales du royaume, et elle était môme, au moins indirectement, alliée à la maison royale. Sa mère, Marie de Sully, avait été en premières noces Tépouse du comte de iMontpensier, ûls du duc de Berry, et petit-fils du roi Jean, et lui-même, Georges de La Trémoille, avait eu pour première femme Jeanne, comtesse d'Auvergne, veuve de ce même duc de Berry, beaupère de sa mère. Il avait d'ailleurs rendu cette princesse fort malheureuse et s'était approprié le plus qu'il avait pu de ses grands biens, cause probable du mariage, car elle était de dix ans plus âgée que lui. Maintenant, comme nous l'avons vu, il jouissait des grands biens d'une autre veuve, celle de Giac, Catherine de l'Isle-Bouchard. Quoique })assé au parti de Charles VII, il avait conservé de puissantes relations à la cour du duc de Bourgogne. Sa tactique fut très adroite, quoique parfaitement malhonnête. Richemont avait fait savoir au roi les grands services qu'il pouvait attendre de La Trémoille; La Trémoille excita l'antipathie de Charles VII à l'endroit de Richemont en faisant ressortir l'échec complet du programme de gouvernement du connétable. Non seulement celui-ci n'avait pas détaché Philippe le Bon de l'alliance anglaise, mais il n'avait pu empêcher le duc de Bretagne, son propre frère, inépuisable en revirements, de retourner à cette alliance (8 septembre 1427). Vaincu ainsi sur le terrain diplomatique, le connétable n'avait pas été plus heureux
sur le terrain militaire. >'on seulement il n'avait pas, selon sa promesse, réorganisé de fond en comble l'armée royale, ni pris une part très active aux opérations contre les Anglais, mais il avait été battu en personne et mis en déroute à Saint- James-de-Beuvron 6 mars 1426,i et il avait laissé capituler Pontorson (8 mai 1427) sans y conduire Tarmée de secours rassemblée par lui à cet etîet dans Angers.
Quelques semaines s'étaient à peine écoulées depuis que La Trémoille avait pris la place de Le Camus de Beaulieu quand Richemont put commencer à s'apercevoir que la sienne propre était menacée. Bientôt le doute ne fut plus possible. Le gouvernement du Berry lui fut enlevé pour être donné à son rival. Sans doute, le connétable ne perdit pas de temps pour se mettre en état de défense oflensive. Dès le i août 1427, un pacte d'alliance contre La Trémoille fut conclu par lui avec les comtes de Clermont et de Pardiac, et tous trois se donnèrent rendez-vous pour le 24 octobre à Chàtellerault, atin d'agir à force ouverte. Mais La Trémoille disposait de la personne et de la volonté du roi. Obéissant à une proclamation formelle de Charles VII, les habitants de Châlellerault fermèrent leurs portes au connétable. Celuici, en guise de protestation contre ce qu'il appelait leur « désobéissance », fit jeter une masse d'huissiers d'armes par-dessus la barrière, mais il n'en fut pas moins réduit, ainsi que ses alliés, à camper
hors de la ville. La guerre civile était imminente. A la suite de négociations entre les deux partis, l'ouverture des hostilités fut ajournée. Le connétable alla prendre possession de la seigneurie de Parthenay, qui venait de lui échoir. La Trémoille profita de cette trêve pour fortifier sa situation. Il avait commencé déjà, et il continua, en habile politique, à se concilier quelques-uns des anciens conseillers, lieutenants et serviteurs armagnacs ou demi-armagnacs de Charles VIL Lebâtard d'Orléans, gendre de Louvet, reprit une place importante dans les conseils et dans les armées. Il en fut de même du sire de Gaucourt, récemment sorti de captivité. Le vieux Robert Le Maçon redevint l'un des ministres prépondérants, ainsi que l'archevêque de Reims, Regnault de Chartres. Un peu plus tard, ce fut le duc d'Alençon qui, moyennant quatorze mille écus, se lia d'une « affection inviolable » avec La Trémoille. Richemont avait bien essayé d'en finir par un de ses coups de « justice » accoutumés. Cn beau jour, La Trémoille, qui était venu visiter sa femme en son château de Gençais, à quelques lieues de Poitiers, fut saisi, dans ce château même, par une bande armée qui le mit en péril de mort. Mais l'adroit favori sut fléchir ses agresseurs et il obtint d'eux non seulement la vie, mais la liberté, en échange d'une somme de dix mille écus, que le roi d'ailleurs lui remboursa.
Le coup manqué, Richemont en revint à la
guerre civile. Dans les derniers jours deTannéel 427 et les premiers de Tannée 1 428, il fit pour cet eflet, de concert avec les comtes de Clerniont et de Pardiac, un fort rassemblement de gens de guerre. Il essaya aussi de peser sur la volonté de Charles par une réunion d'Étals généraux. Mais La Trémoille avait aussi rassemblé des forces et il décida le roi à prendre l'offensive. Cbinon, dont le connétable se croyait sûr, fut dans les premiers jours de mars occupé sans coup férir. Après des négociations nouvelles, qui n'aboutirent point, les comtes de Clermont et de Pardiac marchèrent sur Bourges et, avec la connivence des habitants, s'en rendirent maîtres. Toutefois la citadelle, la " grosse tour » comme on disait, refusant de reconnaître leur autorité, ils n'hésitèrent pas à en commencer le siège. Le roi accourut en personne avec sa garde et un nombreux corps d'armée. La Trémoille, le bâtard d'Orléans, le sire de Gaucourt, La Hire, Saintrailles l'accompagnaient. Il s'établit au château, voisin de la grosse tour, et fit faire sommation aux comtes d'évacuer la ville. Ceux-ci refusèrent d'abord; ils attendaient le connétable qui, venant de Parthenay, s'était mis en marclie pour les rejoindre. Mais la route lui fut' barrée parles précautions militaires de La Trémoille, et pendant que Richemont, obligé à un long détour, se dirigeait sur Limoges, ses alliés, reculant devant une lutte, ouverte, faisaient leur soumission, moyennant diverses coiiditions et garanties, qui
leur furent accordées sans peine. Le 22 juillet, La Trémoille, par un acte spécial, promettait au comte de Clermont de contribuer de tout son pouvoir à l'entretenir « en la bonne grâce et amour du roi noire seigneur ». Richemont s'en retourna de Limoges à Parthenay. En dépit des réserves faites en sa faveur par ses alliés, la partie était perdue pour lui. Il demeura durant plusieurs années entièrement écarté du gouvernement et des conseils de Charles VII, oîi son rival exerça de jour en jour davantage un pouvoir presque absolu.
Tant et de tels discords, ces continuels coups d'État, coups de main et commencements de guerre civile dans le parti national et à la cour du roi de Bourges, donnaient, hélas! beau jeu àla victorieuse usurpation du souverain étranger, l'enfantroi d'Angleterre, représenté par la ferme intelligence et l'énergique main du régent Bedford. Les progrès de la domination anglaise auraient sans doute été plus rapides, si Bedford n'avait lui-même rencontré un obstacle très gênant à son action dans l'esprit turbulent et la conduite inconsidérée de son frère, le duc de Glocester, chargé plus particulièrement du gouvernement de l'Angleterre, mais qui lui créa un terrible embarras sur le continent par sa querelle acharnée avec le duc de Bourgogne. La cause de cette querelle fut une princesse passionnée et aventureuse, Jacqueline, fille de Guillaume de Bavière, comte de Hollande et de Hainaut, dont elle était l'héritière unique. On l'avait
tout enfant unie à un autre enfant, le dauphin Jean, frère aîné de CharlesYII. Après la mort de ce premier et tout nominal époux, Philippe le Bon, cousin germain de Jacqueline, l'avait, selon les vues de son intérêt politique et personnel, remariée à un son autre cousin germain, Jean de Bourgogne, duc de Brabant. Écoutons sur l'état de ce ménage princier, sur le caractère et les actes de Jacqueline, le curieux récit de notre grave et méditatif, mais quelque peu prolixe indiciaire Chastellain :
« Il faut entendre, nous dit-il, que ce duc de Brabant, nommé Jean, neveu du duc Jean de Bourgogne, était enaffinité de sang avec la duchesse Jacqueline, sa femme, et de près, puisque lui et elle étaient enfants de frère et de sœur germains. Mais, malgré cette proximité de lignage, ils étaient bien différents de nature et de caractère. Le mari était faible, délicat et blême, assez peu mondain, et il se laissait mener et manier fort aisément. La dame était très jolie, très gaie, vigoureuse de corps, assez mal assortie, à ce qu'il semblait, à un tel époux; c'est ainsi qu'elle pensait du moins dans le secret de son cœur. Après une longue dissimulation, elle laissa enjin paraître l'aigreur et l'animosité qu'elle avait conçues contre lui. Elle prit pour prétexte la pauvre façon dont il gouvernait et l'accusa de se laisser conduire par de méchants conseillers et des gens sans utilité pour le bien public. Elle ne cherchait plus qu'à se séparer de lui, n'importe comment. Pour donner
meilleure couleur à ce désir, elle alléguait qu'il y avait trop grande parenté entre eux pour être mariés ensemble. Elle ajoutait qu'à peine était-il possible qu'il y eût entre eux aucun bon accord ni aucune paix. Sous tel et tel prétexte, qui semblaient justifier, en quelque manière, sa prétention (1), elle soupirait après le divorce et ne cherchait qu'à reconquérir sa liberté, pour se transporter où bon lui semblerait, et se donner, si l'occasion s'en otîrait et lui agréait, à un autre époux. Le prince, son mari, en fut honteux et confus. Il en fit souvent sa plainte à sa belle-mère, Marguerite de Bourgogne, comtesse de Hainaut douairière, et aussi à son cousin germain, le jeune duc Philippe de Bourgogne. Ceux-ci, à plusieurs reprises, s'entremirent entre les époux et réussirent, non sans peine, à les réconcilier en apparence, mais non pas de façon qu'il y eût plein amour ni réunion définitive. Finalement, il fallut bien que la haine amassée réciproquement en vînt à se manifester, sans que raccommodage par ami ou parent y pût rien guérir, et que la séparation s'opérât, honnête ou non, illicite ou excusable ou honteuse, au moyen des malices et fraudes que nous allons faire connaître.
« Dans le comté de Hainaut il y avait un chevalier, nommé le seigneur d'Escaillon (Louis Rob-
(1) Il paraîtrait que le jeune duc était accusé d'avoir pris pour favorite et introduit comme telle dans le palais conjugal la fille d'un chevalier hraban(,'on.
saert), qui avait été toute sa vie Anglais de cœur et favorisait ce parti plus que tous les autres du monde. Ce seigneur avait joui de tout temps de la particulière et secrète confiance de sa dame et princesse naturelle, Madame Jacqueline. 11 y avait entre eux une entente qui se dissimulait très bien aux autres. Ladite dame s'était maintes fois plainte audit d'Escaillon de sa situation et de ses secrets de femme, sans compter ce que lui-même, liomme clairvoyant et subtil, y avait su découvrir et apercevoir. Le principal était que cette princesse, jeune et gaie, et grande héritière, avec chance d'être mariée à un haut et jeune prince, vivait et languissait en mortel déplaisir; qu'elle n'avait ni paix, ni amour, ni consolation en mariage; que le gouverneu^ient de son mari dans ses domaines ne portait aucun fruitutile pour le bienpublicetprivé, et que tout y allait de mal en pis. Presque tous les jours elle devisait desdits griefs avec le seigneur d'Escaillon et les soumettait à son opinion et conseil. Une fois enfin, elle mit en avant son intention de laisser là sa mère, son mari, tout son parentage; elle voulait, dit-elle, s'échapper et s'en aller hors de leur voie. C'est vers l'Angleterre que se portait son désir plus que partout ailleurs, sans doute parce que le seigneur d'Escaillon n'avait pas négligé de l'incliner de ce côté.
« Quand ledit d'Escaillon fut informé de ce projet de sa souveraine, il n'en fut aucunement courroucé, mais très joyeux au contraire, et à ce
désir, violent déjà par lui-même, il mit le feu de plus en plus. Il représentait à ladite dame les honneurs et richesses et hautes magnificences d'Angleterre, et n'oubliait pas les renommées et vertus de certains princes de ce royaume, frères du roi et encore à marier. Bref, il conclut secrètement avec elle que, quand elle voudrait s'échapper et se soustraire à son mari, il se chargerait hardiment de l'entreprise et la conduirait à Calais, avant que personne peut-être pût savoir ce qu'elle serait devenue. Mais, pour y réussir, illui conseillait bien de dissimuler encore et de ne faire semblant de rien, jusqu'au point et à l'heure où elle pourrait jouer son tour.
« Or il arriva que ladite dame Jacqueline était une fois venue faire ses plaintes, comme vous avez ouï que souvent elle les faisait, à la douairière de Hainaut, sa mère, qui demeurait au Quesnoy. Elle se tint là avec elle un assez bon espace de temps, comme dame et héritière du pays. Prière de sa mère, ni d'aucun autre ne la put décider à partir de là et faire retour vers son mari, le duc de Brabant. Elle avait une tout autre idée et entreprise en son cœur, de laquelle nul ne se doutait. Elle s'avisa un jour de prier sa mère de venir jusqu'à Valenciennes, ville qu'elle aimait fort et où elle était aimée, afin d'y prendre jeu et divertissement, et de visiter ses sujets et les notables bourgeois, qui avaient grand désir de la voir. La mère, qui ne se doutait de rien, se montra bénignement
complaisante et y alla. Honorablement reçues et festoyées, elles y firent un agréable séjour. Cependant la fille, Dame Jacqueline, vint un jour dire à sa mère qu'il lui avait pris envie d'aller voir sa ville deBouchain, une petite ville située assez près de Valenciennes. Elle la priait donc qu'elle consentît à ce que sa fille la quittât pour une nuit ou deux, cardes le lendemain, ou le troisième jour au plus tard, elle reviendrait sans faute auprès d'elle. Sur cette promesse et cet accord entre elles deux, Madame Jacqueline partit de la ville de Valenciennes un beau matin. Elle n'emmena qu'une très petite compagnie.
« Or le seigneur d'Escaillon, dont on ne se méfiait point, s'était rendu, un jour ou deux auparavant, à Valenciennes, où la princesse et lui avaient eu ensemble beaucoup d'entretiens secrets. On n'aurait jamais soupçonné le projet forgé entre eux. Mais il en advint que ce même beau matin où cette dame s'était mise en route, feignant de vouloir aller à Boucbain, le seigneur d'Escaillon se trouva sur les cbamps avec environ soixante combattants. Tout droit où la princesse arrivait, suivant son chemin, il s'en vint l'accoster, et la saluant humblement, se mit en sa compagnie. Puis, en homme bien instruit de ce qui était à faire, il changea la roule et la marche commencées, tout en devisant gracieusement avec ladite princesse. Bref, ils firent tarit que, ce même soir, ledit d'Escaillon la mena coucher au Dam, et le lendemain.
de bon matin, ils s'en allèrent d'une seule traite jusqu'à la forte ville de (Valais. Sitôt qu'ils y furent arrivés, il leur fut bien avis qu'ils n'avaient plus à craindre aucune poursuite, quelle qu'elle pût être. Ladite dame d'ailleurs, avec sa compagnie, fut honorablement reçue par le capitaine de cette cité et les seigneurs anglais présents, assez avertis, comme il est à croire, par le seigneur d'Escaillon, qui s'était entremis décote et d'autre pour cette affaire.
« Quand Madame Jacqueline se vit ainsi à Calais, échappée des mains de son mari, et ne se souciant aucunement de retour maintenant qu'elle avait mis le pied à l'élrier, vous pouvez penser qu'elle se trouva fort à son aise. Pendant son séjour, en attendant la réponse du roi d'Angleterre, auquel elle avait envoyé demander si elle pourrait se rendre par devers lui, elle montait souvent sur les murs du port et, regardant outre la mer tout au plus loin qu'elle pouvait, ses yeux rayonnaient vers ces dunes anglaises qu'elle voyait blanchir là-bas, puis sur le château de Douvres, où elle souhaitait bien d'être, car il lui fardait de voir enfin cette seigneurie d'Angleterre, dont le seigneur d'Escaillon lui avait tantiiarlé. Aussi n'apercevaitelle bateau cinglant en mer ni voile tendue au vent sans espérer que c'était le navire qui lui rapportait sa joie, c'est-à-dire le retour du messager qu'elle avait envoyé au roi d'Angleterre, et c'était un chevalier de Hollande, nommé messire Gérard de
Polgheest. Celui-ci et deux aulres duclit pays de Hollande, gentilshommes de bonne naissance, conseillers intimes et secrets de leur dame, s'étaient mis de son parti et avaient, d'accord avec le seigaeur d'Escaillon, conseillé et machiné sa fuite et son voyage.
« Le chevalier hollandais, arrivé à Londres» annonça au roi d'Angleterre la venue de sa dame à Calais. Il reçut du roi le plus bienveillant accueil. Ce prince, pour l'amour de ladite dame, dont la venue lui causait grande joie, fit faire honneur et bonne chère au chevalier. Deux ou trois jours après, délibération prise sur cette afïaire, où il voyait un grand avantage, il le renvoya vers sa maîtresse. Il mandait à celle dame qu'elle était la bienvenue dans son royaume, qu'il la recevrait avec grande joie et n'épargnerait ni son pouvoir ni son amitié en rien dont elle eût besoin. Ledit chevalier partit donc avec cette réponse et prestement vint à Calais. La réponse du roi d'Angleterre agréa, certes, beaucoup à la princesse. Prestement elle commanda aux mariniers de mettre à point leurs nefs, se mit en mer avec sa compagnie, et s'en alla cinglant sous bon vent vers Douvres. Là beaucoup de seigneurie anglaise l'attendait, et, en tête, le duc de Glocester, frère aîné du roi, et qui n'avait encore été l'époux d'aucune femme. Les nefs arrivèrent donc au port et la dame descendit. Aussitôt les cérémonies d'honneur et de bienvenue accomplies entre le duc et la princesse, elle monta sur son
palefroi et prit aussitôt son chemin vers Londres, où le roi l'attendait.
« Ils n'y arrivèrent pas ce soir-là même, mais de bonne heure le lendemain, et se rendirent, elle et ledit duc qui la conduisait, devers le roi. Ce prince lui fit le plus bienveillant accueil, avec beaucoup d'honneurs et de marques de respect, car c'était une grande princesse, jadis dauphine de Viennois, et qui aurait pu devenir reine de France. Après un échange de gracieuses civilités, dont l'un et l'autre étaient bien instruits, le roi s'offrit à elle en tout et pour tout, et mit au gré de la princesse sa puissance et son avoir envers et contre tous adversaires, quels qu'ils fussent. »
Dans leur chevauchée de Douvres à Londres, le le duc de Glocester et Jacqueline s'étaient mutuellement plu. Humphrey de Lancastre sentit croître dans son âme un sentiment très vif, auquel les beaux domaines de la princesse n'étaient d'ailleurs pas étrangers. Henri V, tout en considérant avec plaisir cette perspective, eut soin, tant qu'il vécut, de tempérer l'ardeur de son frère, de crainte de s'aliéner le duc de Bourgogne, qui avait à bon escient pris fait et cause pour le mari délaissé. Mais, après la mortduconquérant, lesremontrances de Bedford n'eurent plus le pouvoir d'arrêter la passion et l'ambition de Glocester. D'accord avec Jacqueline, il obtint de Benoît XIII, l'ancien pape d'Avignon, solennellement déposé par le concile de Constance, mais d'autant plus enchanté de faire
acte d'autorité pontificale, l'annulation du mariage de sa chère princesse avec le duc de Brabant, puis, au mois de mars 1423, il épousa lui-même la comtesse de Hollande et de Hainaut et revendiqua ces deux comtés. C'était blesser au vif le duc de Bourgogne, soutien très intéressé du duc de Brabant, Bedford n'oublia rien pour apaiser Philippe le Bon, et obtint de son frère Humphrey que le ditïërend de celui-ci avec le prince répudié par Jacqueline, serait soumis à l'arbitrage commun du régent anglais de France et du duc de Bourgogne. Les arbitres décidèrent de renvoyer la décision au pape ligitime, Martin V. Jean de Brabant accepta. Mais Humphrey de Lancastre, repoussant cette solution, iit un coup de tête. H passa sur le continent à la tête de cinq mille hommes et envahit le Hainaut. Beilford blâma hautement une telle équipée. Cependant, tout en protestant de son alliance cordiale avec le duc de Bourgogne, il agissait secrètement en cour de Rome pour faire valider le mariage de Jacqueline et de Glocester.
Philippe le Bon ne se contenta pas de plaintes amères contre l'agression du prince anglais, il envoya en Hainaut un corps d'armée pour aider le duc Jean à la repousser. En même temps, il prêtait une oreille en apparence favorable aux ouvertures du connétable de Richemont, agissant au nom de Charles VII. Philippe et Humphrey en vinrent à se défier en combat singulier. Le 22 décembre 1425, Bedford fit sagement annuler ce défi par une réu-
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nion de théologiens et de juristes assemblée à Paris pour cet effet, et qui déclara que toute querelle devait prendre fin entre les deux princes. Ils n'en continuèrent pas moins à se faire longtemps la guerre. Toutefois Glocester, beaucoup moins épris de Jacqueline, était retourné sans elle en Angleterre et ne bataillait plus en Hainaut que par ses lieutenants. La princesse, assiégée dans Mons par son époux délaissé, Jean de Brabant, ne put échapper à celui-ci qu'en acceptant d'être donnée en garde au duc de Bourgogne, qui, comme on dirait aujourd'hui, l'interna dans la ville de Gand. L'aventureuse Jacqueline trouva encore moyen de se donner libre carrière. Trompant la surveillance de ses gardes, elle s'enfuit à cheval et en habit d'homme pendant leur dîner et se rendit dans son comté de Hollande, où elle essaya en vain avec ses auxiliaires anglais de résister à Philippe le Bon, qui l'y poursuivit avec une armée. Le 19 janvier 1426, la victoire de Brauwers-Haven assura de ce côté le triomphe du duc de Bourgogne. Jacqueline ne fut pas plus heureuse en cour de Rome. Le Souverain Pontife déclara son mariage avec Jean de Brabant seul valable et régulier, et lui enjoignit de rejoindre son époux, ce qu'elle ne fit pas. Humphrey de Lancastre, au contraire, tant sessentimentsavaientchangé, acquiesça de grand cœur à cette sentence. Il en profila, cette même année 1426, pour épouser une ancienne fille d'honneur de sa chère princesse, Éléonor Cobham, qui avait accompagné le duc et la duchesse de Glo-
cesler dans leur expédilion de Hainaut. Jacqueline n'avait pas encore épuisé la série de ses époux. Devenue veuve par la mort de Jean, duc de Brabant, arrivée le 17 avril 1427, elle se détermina en li28 à céder par traité l'héritage de ses États au duc de Bourgogne, avec promesse de ne point se remarier sans le consentement de ce prince. Elle ne laissa pas de s'unir plus tard, par amour et par reconnaissance, avec un simple gentilhomme, le chevalier Francq de Borsel ou van Borselen, stathouder de Hollande, qui l'avait secourue dans sa détresse. Pour obtenir l'aveu de Pliilippe le Bon, elle mit, par contrat du 31 juillet ! 433, le duc en possession elïective de tous ses domaines et obtint pour son mari le titre de comte d'Ostrevant. Cette remuante princesse trouva-t-elle enfin le bonheur dans sa dernière union? C'est ce que l'on peut croire, mais ce que nous ne saurions dire. Elle mourut le 8 octobre 1436.
Cette aventure mi-parlie d'amour et d'ambitieuse convoitise ne fut pas le seul souci causé au régent Bedford par la turbulence de son frère cadet. La façon dont ce dernier menait le gouvernement de l'Angleterre, qui lui avait été confié, fut signalée publiquement comme déplorable par un puissant prélat, oncle des deux princes et du feu roi, Henri de Beaufort, fils d'un plus ancien JeandeLancastre, et évêque de Winchester. Ce dissentiment en vint à un degré tel, que les partisans des deux adversaiies furent sur le point d'engager une lutte à main
armée dans les rues de Londres. Vers la fin de l'année 14:25, Bedford, pour rétablir l'ordre et la paix menacés dans le pays même qui était la base de ses opérations et le réservoir de ses ressources, dut passer la mer et séjourner plus d'un an de l'autre côté du détroit. Il réussit à calmer son oncle et remit sévèrement son frère à sa place, c'est-à-dire dans la subordination due au chef politique et militaire de la famille. Il profita d'ailleurs de l'occasion pour faire voter au parlement de nouveaux subsides afin de continuer et d'achever la conquête du royaume de France.
Parmi les alternatives de succès et de revers partiels, inévitables dans une lutte qui, selon les habitudes de la guerre d'alors, s'éparpillait surnombre de points, la balance, après les défaites de Gravant et de Verneuil, continua de pencher du côté des Anglais, et lors de l'avènement de La Trémoille, le progrès général de leur invasion commençait à laisser entrevoir la triste possibilité pour la France entière, — à part les provinces provisoirement bourguignonnes — d'être soumise au dur joug sous lequel gémissait déjà la capitale.