LE MAGICIEN JEAN MICUEL BRULE VIF
ment, qu'il ne savait où il était; le « vexa » dans son intellect, clans sa mémoire, dans ses sens intérieurs et extérieurs et lui notifia qu'il emportait tout ce qui était à lui. Le prévenu en était épouvanté. Ces ennuis horribles avaient repris une nuit après qu'il fut arrêté, tout dernièrement, le 15 juin; et lui, Michel, avait crié si terriblement, que Pierre Tardé, concierge et garde de la prison, avait du venir voir ce que c'était, accompagné de Toussaint Rachet et d'un nommé Antoine Jabain, lequel portait une chandelle allumée. On lui avait alors envoyé le recteur des révérends pères Jésuites du collège de la ville pour le calmer en de saintes exhortations et éloigner l'esprit mauvais. Le recteur lui avait donné un Agnus Dei à porter, afin de chasser le diable. Il avait trouvé Michel en vérité malade, la face toute tuméfiée et l'entendement égaré, tellement l'esprit l'agitait pour obtenir à nouveau le serment qu'il perdait'.
Il y avait des raisons de croire que l'esprit tenait fortement au serment en question, car il fallait le lui répéter tous les ans une fois, au 14 septembre,
1. Voir une scène de tourment analogue dans le récit de l'affaire de Jeanne Dalley, femme de Jean Voget, en 16U6, écrit par M. J. Finot [Procès de sorcellerie an bailliage de Vesoul de 1606 à 16.36, dans Bulletin de la Société d'agriculture, sciences et arts de la Haute-Saône, 1875, p. 22).
et lors il entrait en feu. L'homme au satin gris qui avait acheté la fiole avait donné un serment pareil et le devait redire annuellement dans des conditions semblables. Le menuisier appelait cette cérémonie a le pacte tacite, animal que l'on donne une fois l'an à l'esprit ».
Le tribunal considérait Michel avec stupeur. Celui-ci était donc un réprouvé, un hérétique, un suppôt avéré de Satan ! Le menuisier présenta sa défense avec énergie. Non; il était si peu réprouvé qu'il jouissait par instants de la vue de Dieu; il avait l'insigne faveur de la vision divine. Ici la stupeur fit place à un grand étonnement curieux, et M. Gaulmin interrogea d'un ton soutenu.
Jean Michel raconta qu'à l'invocation des esprits de la vision divine, l'àme se séparait du corps, joignait Dieu, puis, par après, retournait dans le corps. Ceux qui jouissaient de ce privilège, affirmait-il, étaient plus hauts que ceux qu'il nommait « les gens du haut traité des vingtsix chefs ». Certains ne pouvaient avoir la vision qu'une fois, et encore souvent ils n'en revenaient pas, Dieu ne le permettant pas. Moyennement, ils y demeuraient trois jours et trois nuits, mais il fallait pour y arriver grandes abstinences et jeûnes. Le tour était fatigant.
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^ Le lieutenant criminel prit la parole. Ce que l'accusé venait do décrire était bonnement l'exlase. Il développa. La théologie enseignait qu'il y avait trois sortes d'extases : l'intellectuelle, la spirituelle, la corporelle, et sur une question le menuisier fut d'avis que celle dont il jouissait était la corporelle \
Mais, reprit M. Gaulmin, il fallait s'entendre. Le démon pouvait procurer une extase en liant et déliant les sens extérieurs, en empêchant que les esprits sensitifs pénétrassent en vous. Autrement ^lit, il y avait des extases naturelles et d'autres supernaturelles. Michel réclama, affirmant que les siennes étaient supernatureîles. Une légère discussion théologique s'ensuivit.
Le juge soutenait qu'il y avait des extases de grâce et d'autres de miracle, que Dieu par sa puissance ordinaire ne communiquait point sa vision béatifique en ce monde, sinon aux bienheureux. Et comme l'accusé protestait que les
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celS ci 1/ nn ''■ '""'^^•' "' '''^ ''' '^'^'^^ analogues ^à celles-ci et provoquées, dit-.l, par l'influence diabolique -
siennes étaient de grâce, M. Gaulniin dit sèchement que la grâce venait immédiatement de Dieu, que Dieu ne la communiquait point par le moyen des mauvais esprits; or, il était attesté que les mauvais esprits étaient invoqués pour les extases de Michel ; donc celles-ci étaient inouies et fausses ; lesdits esprits assoupissaient ses sens, le trompaient, lui représentaient ce qui n'était pas. Dieu ne pouvait concourir à de telles actions qui l'offensaient, sinon comme cause universelle. L'ac cusé prononça que les esprits trompaient assurément, mais il hasarda qu'en somme Dieu avait pouvoir de leur donner le privilège d'extasier les gens; et M. Gaulmin rétorqua cette raison débile en expliquant que le privilège serait de grâce, et que les démons sont hors de grâce. Michel à bout pensa jeter un irrésistible argument en dévoilant qu'il tombait dans des extases quand il voulait et plus souvent qu'il ne voulait, mais le tribunal n'en parut aucunement touché.
Le juge parlant par manière de moquerie demanda si ces extases étaient telles qu'elles transportassent l'accusé au-dessus du sol. Puis, au fait, lui rappela qu'il avait dit avoir parcouru quatre cents lieues en deux ou trois heures, ce qui
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était croyaMe, les esprits ayant puissance sur les actions du mouvemont local'.
Michel, qui sentait sa cause très mal en point, dénia avec emportement. Peut-être avait-il avancé,' osait-il confesser, par vaine gloire, beaucoup de choses qu'il n'avait point faites. Mais sans contredit, jamais iln'avait été enlevé et transporté dans les airs; jamais il n'avait promis à être vivant de le faire voya-er de la sorte, sinon, corrigea-t-il, au nommé Périgueux. D'ailleurs, l'esprit ne lui avait pas été donné pour cet usage; il ignorait même s'il avait le pouvoir de vous soulever.
M. Gaulmin voulut profiter de la circonstance afin de s'instruire sur certaines petites difficultés touchant le transport par démon, qu'il ne démêlait pas. Il avait des obscurités en la matière. Michel s'empressa de s'expliquer pensant, par ce moyen, adoucir les dispositions défavorables du juge.