‹ Au temps de Louis XIIIChapitre 26 sur 46 · Canton de Mirebeau, arrondissement de Poitiers · texte numérisé non relu

Canton de Mirebeau, arrondissement de Poitiers

— el il tirait de sa poche sa commission d'homme de guerre délivrée par le maire de la Rochelle. — « Si je voulois, continua-t-il, je vous arrôterois et je vous mènerois en ladite ville. Mais je désire que vous alliez dire au maire de Poitiers, au prévôt et à messieurs du présidial que s'ils font mourir des soldats qui sont à moy, je ferai pareil traitement à ceux qui sortiront de Poitiers ; je les pendrez ou les ferez pendre au plus liault bastion de la Rochelle! »

Il croyait, comme beaucoup de gens de son état, en son temps, qu'une commission d'homme de guerre autorisait des actes de brigandage. Les juges, plus lard, devaient penser différemment.

L'idée lui vint à ce moment de courir en Beauce et d'aller demander de l'argent aux fermiers de sa mère, à Sainte-Escobille, au besoin de leur en arracher. Mais il y avait trop longtemps qu'il n'avait vu madame d'Aigrefeuille; il avait hâte de la retrouver. Il se dirigea vers la Rochelle, glissa encore au milieu des lignes de l'armée assiégeante et rentra dans la ville sans encombre : l'état des choses y avait empiré.

Depuis le départ de la flotte du duc de Buckingham, les Rochelais n'avaient qu'une idée, le

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retour des forces anglaises. L'armée royale ne lèverail jamais le siège, on le savait. Sans effort extérieur pour délivrer la place, celle-ci était condamnée. Lettres sur lettres, messagers sur messagers parlaient pour Londres afin de presser M. de Soubise, les députés de la ville, et supplier M. de Buckingham ainsi que le roi d'envoyer une armée qui avait été promise. Rien n'y faisait \

Dans la ville, la résistance tenait bon. Bien que chaque nuit le bombardement reprît à boulets rouges, le feu était peu efficace. On avait des munitions en nombre et la garnison restait intacte, soit mille ou douze cents hommes dont deux cents Anglais laissés par M. de Buckingham, plus les bourgeois organisés en milice, quatre mille hommes. Sur les vivres, personne n'avait de notions. Les boulangers ne vendaient plus de pain, mais on savait qu'il y avait partout du blé caché. Les aliments devenaient chers; on en trouvait encore. Vers le milieu du mois de mai 1628, l'inquiétude se faisant jour, on jugeait qu'il n'y en avait plus que pour un mois. Le 30 avril, Jean Guiton fut nommé maire, et ce rude petit homme.

1. On envoya des marchands, des soldais, un M. de la Lande {Mémoires du duc de Rohan, pp. 570 et 587). Sur l'état de la ville à ce moment voir P. Meruault.

à l'énergie farouche et colère, allait mener la lutte avec une inexorable vigueur'.

Enfin, après missives réitérées, attentes vaines, fausses joies, le jeudi, 11 mai, à une heure de l'après-midi, une flotte anglaise apparut au Pertuis Breton. C'était une magnifique escadre de cinquante-deux vaisseaux de guerre escortant quarante navires d'approvisionnements et que commandait le beau-frère de M. de Buckingham, lord Denbigh. L'allégresse remplit la ville entière; les cloches sonnèrent; tout le monde courut aux remparts regarder les évolutions de l'escadre qui s'embossait dans la direction du chenal, et l'agitation de l'armée royale qui se préparait à lui résister.

Mais la déconvenue fut terrible lorsque au bout

1. " Homme d'audace et d'industrie », dit Forlin de la Hoguette (Lettre du 27 nov. 1628, dans Lettres inédites, éd. Tamizey de Larroqae. La Rochelle, 1888, in-8", p. 142). 11 était échevin et « ci-devant amiral >■ (Meruault, Journal, p. 310). 11 déclara au moment de son élection qu'il ne fallait pas le nommer si on n'était pas décidé à résister jusqu'au bout (Mém. de Fontenay-Mareuil, p. 206). L'histoire du poignard qu'il aurait tiré menaçant d'en frapper le premier qui parlerait de se rendre, en exigeant qu'on l'en frappât s'il proposait la capitulation, n'est qu'une légende, aucun texte contemporain ne la confirmant (L. Délayant, Ihst. des Rochelais. 1870, gr. in-8°, U, 64). Voir sur lui : P. S. Callot, Jean Guiton, dernier maire de Vancienne commune de La Rochelle (La Rochelle, 1847, in-8"), et Tamizey de Larroque, Queltjucs notes sur Jean Guiton (Bordeaux, 1803, in-8°).

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de huit jours (l'inaction dosespéranle, nialg^ré les avis el les supplicalions réitérées de la ville, lord Denbigh estimant que la digue trop bien défendue était infranchissable, que l'arrivée d'une flotte espagnole annoncée allait le placer entre deux feux, mit à la voile et s'en alla'. La Rochelle fut consternée. Sous l'effet de la colère indig-née, la fermentation gagna de proche en proche. Au conseil les avis les plus divers furent proposés. De toute façon le siège faisait un nouveau bail. Il fallait prendre des mesures. On diminua d'un tiers les rations des soldats. En ville, d'un coup, le prix des vivres avait doublé.

La première chose à faire était d'envoyer en Angleterre pour adjurer désespérément le roi de ne pas abandonner la Rochelle. La municipalité délibéra sur le sens des lettres qui seraient expédiées, après quoi on dressa la liste de ceux qu'on enverrait. 11 en fallait plusieurs, les dangers du chemin étant tels qu'il y avait des chances pour

1. Tous les officiers de l'escadre anglaise furent d'avis que forcer le passage était une opération impossible. '■ The passage into La Rochelle, with any provision by sea, écrit le capitaine lUce à Buckingham, was, by the mature opinions of ail Ihe captains, by reason of the ordnance planted on both sides and the triple palissado within, made impregnable » {Calendar of Slale papers Charles I", 1G28-1G29, p. 130, 141, 140). Une violente tempête compliqua la situation (Bassompierre, Mcm. 111, 372).

que beaucoup demeurassent en roule. On donna des noms. Ce furent des gens de tout état, soldats, plutôt, et gentilhommes; parmi eux, le cadet de Raillac, dit Champfleury; le frère de feu La Forest, dit le Linger*. Quelqu'un proposa, enfin, Charles de la Grossetière, en faisant valoir que ce jeune homme était connu personnellement du duc de Buckingham, de M. de Soubise, et de seigneurs de la cour britannique. On acquiesça. Les missions devaient être données séparément à tous, et secrètes, les documents cachés dans les boutons des habits.

M. Guiton fît mander Charles de la Grossetière chez lui et le mit au courant de ce dont le conseil de la Rochelle voulait le charger. Charles demanda à réfléchir. Mais sa réponse était prête, il n'acceptait pas. Quitter madame d'Aigrefeuille, sortir de la ville 011 cette fois il ne rentrerait plus, sinon après la fin du siège, lorsque la place aurait été prise de force sans doute, pillée, ses habitants massacrés, que sa fiancée serait outragée et

1. La Forest, dit le Linger, était un tisserand « très brave homme et fort bon habitant, qui avait i-endu de grands services à la ville », avait accompagné le 13 décembre précédent M. de Baussay envoyé par la municipalité en Angleterre, et avait été tué le 19 février suivant dans une sortie vers Ronsay. On lui fit de solennelles funérailles (P. Meruault, Journal, pp. 147, 1S9, 192).

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morte : il refusait. Madame d'AigrefeuilIc no le prit pas ainsi. Elle ne vit que le service à rendre à la cause, elle exigea que Charles partît '. Après une discussion violente dans laquelle tous les arguments furent de part et d'autre repris, Charles finit par céder.

De retour à rhôlel de ville où il était allé donner sa réponse, il causa longuement avec le maire. Celui-ci lui expliqua ce qu'il devrait faire et dire, le sens des lettres qu'on allait lui confier. Ici, la Grosselière, signifia qu'il n'entendait emporter aucun papier, rien qu'une commission d'homme de guerre ; il ne voulait ni lettre, ni document. Il ajouta qu'il connaissait du monde à Londres, qu'on le présenterait sans autre caution; il ferait sa commission oralement. Le maire fut fort contrarié. Après bien des prières, affirmant qu'il s'agissait de quelques lignes, lesquelles « n'estoient point de conséquence », il finit par obtenir que Charles accepterait au moins un simple mot pour M. de Soubise, de la part des « maire, échevin et gens de la Rochelle ». Pour les autres, le jeune homme signifiait « de ne lui en point bailler ».

\. Elle lui promit même s'il partait, de l'épouser à son retour d'Angleterre (Procès, fol. M v°).

2. C'est donc par erreur que Meruault écrit (Journal, pp. 344- 353) que la Grossetièrc emporta un certain nombre de lettres

Ils convinrent des détails. Il fallait « asseiirer le roy d'Angleterre que les Rochelois pouvoient attendre le secours qu'il leur avoit promis », sans donner de date, « à cause de l'incertitude de la mer et du long temps qu'il fault pour préparer une armée » ; mais le supplier de se hâter. M. Guiton dit à Charles qu'il y avait à la Rochelle un prisonnier de marque fait sur l'armée royale depuis quelques mois, M. de Feuquières; que M. de Feuquières, « homme de considération », répondrait pour lui de tout ce qui lui arriverait au cas où il serait fait prisonnier'. Charles conclut qu'il allait partir sans relard; que si le secours des Anglais ne venait pas, ou était dérisoire, il demeurerait en Angleterre; dans le cas opposé, une armée navale appareillant pour les côtes de la

(dont il donne même le texte) adressées au roi d'Angleterre, à Biickingham, à M. de Soubise et aux députés rochelois, toutes datées du 18 mars. Celte erreur devient inexplicable quand on le voit citer plus loin (p. 492) une lettre des députés rochelois, David et Vincent, du 14 juillet, disant : <■ Il nous arriva dimanche le frère de feu La Forest avec vos lettres dont le sieur de la Grossetière n'avait pas jugé se devoir charger ».

1. Manassès de Pas, marquis de Feuquières, général et diplomate réputé, alors un des deux maréchaux généraux des logis de l'armée assiégeante (Ëlat de l'armée assiëgecaile, dans E. Rodocanachi, op. cit., p. 113) avait été pris le 28 février précédent (Bassompierre, Mém., III, 331) dans une embuscade, dit Richelieu (Mém., I, 520); parce qu'il s'était aventuré dans un marais, dit Fontenay-Mareuil (Mém.. p. 20G. Cf. Mercure français, XIV, 1628, p. 58S).

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Saiiitonge, il reviendrait; s'il était l'ait prisonnier dans le délai d'un mois, cet événement devrait être pour les Kochelois un bon signe '. Ils se séparèrent.

Charles fit ajuster la lettre à M. de Soubisedans les boutons d'un habit qu'il voulait emporter. Puis à la dernière minute, pris de l'idée soudaine que le maire le trompait et lui avait donné une lettre pour les députés, il laissa là cet habit, de colère, et n'endossa qu'une méchante casaque rouge. Madame d'Aigrefeuille l'aidait et le soutenait de son énergie. Elle lui remit de l'argent. Charles avait refusé d'en recevoir du maire qui lui en offrait; il avait fièrement répondu « qu'il n'y avoit que sa religion et l'amour qui le portoient à ce faire », puisque « le principal sujet de son voyage estoit pour obéir à sa maistresse, n'estant homme d'argent ». La somme d'ailleurs que lui donnait madame d'Aigrefeuillc n'était pas lourde.

On était au samedi 20 mai. La conversation avec le maire avait eu lieu le malin. Le soir, tard, Charles, après avoir fait ses adieux à sa fiancée, partit pour franchir les lignes assiégeantes, à la

1. Ce détail est confirmé par le nonce Guidi « La Giossetiera aveva loro detto che se fosse sato preso, segno era clie presto vedrcbbero comparire l'armata inglese •- (dans E. Rodocanachi, op. cit., p. 2'J);

faveur d'une nuit obscure. Les lignes de circonvallation qui réunissaient les onze forts construits autour de la ville n'étaient gardées par des sentinelles que de loin en loin. Le tout était d'arriver au talus, de l'escalader sans être vu et de passer. Derrière la tranchée, assez simple du reste, il n'était pas malaisé d'éviter les villages où les régiments étaient cantonnés et de suivre son chemin sans trop de périls. Le jeune gentilhomme s'avança rapidement entre les marais qui séparaient, au sudest, la ville des retranchement de l'armée royale, dans la direction du fort de Ronsay. Il approchait des fossés avec précaution, attentif, lorsque tout à coup une éclaircie se fît dans le ciel, la lune parut, l'inonda de lumière, elle cri d'alarme d'une sentinelle retentit à deux pas. L'affaire était manquée. Il était découvert. Charles retourna vivement et regagna la Rochelle.

Le lendemain soir, dimanche 21, il repartit. Il avait étudié l'emplacement des lignes et remarqué que du côté de la Moulinette, au midi, il y avait deux redoutes assez distantes l'une de l'autre. Il allait tenter de cheminer entre les deux. Il prit la grande route. En avant de la tranchée il perçut un murmure et crut voir dans la nuit des ombres remuer. Il s'arrêta : c'était une troupe d'infanterie

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eu embuscade. Pour la secoude fois l'aveuture échouail,, il fallait reulrcr eu ville.

Toute la journée du lundi 22 il erra dans les rues de la Rochelle. Il apprit que trois hommes s'élaient concertés pour essayer de sortir ensemble sous la conduite d'un individu qui connaissait bien le pays. Il s'aboucha avec eux : c'étaient : M. de Champfleury, deux soldats, l'un suisse, l'autre nommé Court ou Timotée. On accepta sa compagnie. Le soir, à l'heure convenue, chacun était exact au rendez-vous, porte de Coigne, vers l'est. Il s'agissait de passer entre les forts royaux de Beaulicu et de La Fons. Le guide recommanda d'emporter de petites échelles pour franchir la tranchée qui était plus haute qu'on ne croyait et difficile. Charles en prit une sur son épaule. De l'autre main il tenait un petit paquet de linge contenant chemises, rabat, manchettes, fraizettes — - « pour mettre au bout des manches ». — Madame d'Aigrefeuille avait ajouté au milieu du tout « un [)elit morceau de toile parfumée ».

Arrivée aux lignes sans encombre, la troupe descendit dans le fossé, appuya les échelles sur rescar[)c et dans le plus profond silence escalada lentement le talus. L'obscurité était complète; on ne voyait et on n'entendait rien. Parvenus sur le

terre-plein nos gens abandonnant les échelles gagnèrent la plaine d'un pas rapide, droit devant eux et toute la nuit ils allèrent. A l'aube ils atteignaient un bois. Là, le guide s'arrêta. Il leur dit qu'ils se trouvaient dans le bois du Deffaut, tout proche du bourg de Surgères, qu'il fallait maintenant se séparer; il rentrait à la Rochelle. On le remercia. En causant, M. de Champlleury conta à Charles de la Grossetière qu'il allait à Londres*. On sut plus tard que les deux soldats s'y rendaient aussi. La bande se divisa, il était plus prudent de ne pas demeurer groupés pour ne pas attirer l'attention^.

1. Plus heureux que La Grossetière, M. de Champfleury devait revenir indemne à la Rochelle le 28 septembre. « Le jeudi 28 septembre, dit Meruault {Journal, p. 517), le sieur Champfleury, gentilhomme envoyé par la ville en Angleterre, s'étanl hasardé en plein midi de franchir les lignes à la faveur d'une grosse pluie, se rendit à la ville tout mouillé, tout fangeux et tout en sueur. » Parti de Portsmouth le 8 septembre (p. 519) il avait donc mis trois semaines pour faire le voyage (voir aussi le duc de Rohan, Mém., 587).

2. Voici comment Meruault raconte la sortie de La Grossetière {Journal du sic(je, p. 343). ■< Le dimanche 21, le sieur de la Grossetière, le cadet de Raillac, dit Champfleury, le frère de feu La Forest dit le Linger, et un autre homme, sortirent avec chacun le paquet de la ville, les uns en des boulons et les autres en des cailloux artificiels, pour aller en Angleterre. Mais avant qu'ils fussent aux lignes, la lune se leva et ils furent contraints de s'en retourner. Toutefois ledit frère de la Forest et un autre passèrent et le lundi au soir lesdits sieurs de la Grossetière et de Champfleury hasardèrent encore le paquet, mais ils ne purent passer que la nuit du mardi venant au mercredi 24. 11 fut dépêché jusqu'à neuf hommes différents pour l'Angleterre. »

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Le plan de Charles était de traverser le Poitou en passant, s'il pouvait, par la Grossctièrc, Nantes, de gagner la Normandie et là de s'embarquer. 11 n'avait pas (luilté depuis quelques minutes ses compagnons qu'il croisa un laquais monté sur un cheval hai, allant ou revenant de l'armée. Interpeller le laquais effrayé, lui ordonner impérieusement de descendre, prendre sa bête et s'en aller sur elle en laissant le malheureux interdit, fut l'affaire d'un instant pour le jeune homme.

La question était de ne pas ris(|uer d'aventures. Charles prit par des chemins détournés, évitant les endroits où il savait être connu, se garant des manoirs, couchant la nuit dans des auberges de village ou des bois. On l'accusa plus tard, mais il s'en défendit, d'avoir, trouvant sa monture insuffisante, mis la main sur un cheval de M. de la Louvernière'.

1. Il couchait dans les bois, dans les fermes, et dans les auberges seulement quand il le pouvait sans risque d'être reconnu {Procès, fol. 15 v", interrogatoire de Laurent Siret). Les chemins étaient gardés. En raison de l'insécurilé des routes, le roi avait prescrit au maréchal du Plessis-Praslin « de tenir des troupes de cavalerie par les chemins » (Thibaudeau, Hisl. du Poitou, VI, 104). Conformément aux ordres de Richelieu '< les prévôts de Fontenay-le-Comle, Saintes, Angouléme, Saumur et Angers furent mis avec leurs compagnies sur les avenues de la Rochelle et principalement sur les gués et passages de Marans, Nouaillé, Vrison, Allére, Millescu et Gliarroux afin d'arrêter les soldats qui se retiroient de l'armée sans congé » (Richelieu, Mém., I, 522). M. de la Louvernière

Au-dessus de Niort, il prit un gué. Il ne pouvait pas songer à pénétrer dans la Grossetière, les sentiments de sa mère n'ayant pas changé et le voyage actuel n'étant pas explicable. Arrivé près de la demeure maternelle il envoya un garçon qu'il rencontra, dire à un valet de la maison, Laurent Siret, de venir le rejoindre. Il avait mis cinq jours pour traverser le Poitou. Il passa la nuit du samedi 27 au dimanche 28 mai, dans une cabane et, au matin, Laurent, jeune homme de dix-huit ans, étant venu le retrouver, il repartit avec lui, gagnant les Herbiers, se cachant pour éviter un de ses amis qu'il rencontra, M. de la Guyonnière- Landrot, et parvenant enfin à Nantes sans incident.

Un point le préoccupait, la question d'argent. Madame d'Aigrefeuille lui avait peu donné. Il n'arriverait pas à payer son passage en Angleterre avec ce qui lui restait. La pensée lui vint qu'il avait près de Vire, en Normandie, une tante, sœur de sa mère, qu'il n'avait pas vue depuis sept ou huit ans, mariée à un brave gentilhomme, M. de Tracy, qu'il ne connaissait pas, tous deux

était fils de M. de la Cacaudière et la monture qu'on accusa Charles d'avoir volée était « un petit cheval hongre de poil bai » {Procès, fol. 19 v°).

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bons huguenots et assez servialiles. Il irait les trouver, leur conterait une histoire, car ils ne devaient pas être au courant de sa vie, leur demanderait de l'aide et par eux — les environs de Vire n'étaient pas si loin de la mer que monsieur et madame de Tracy n'eussent des amis sur la côte — gagnerait à bon compte les îles anglaises.

De Rennes, où il se rendit, il ordonna à son valet de joindre directement le manoir de Tracy, près Vire et de l'y attendre'. Il fit un coude par Avranches pour s'informer des moyens de gagner à Jersey, et de là, après avoir couché à Pont-Farcy, il arriva à la demeure de son oncle. Il demanda M. de Tracy.

On l'introduisit dans la chambre du gentilhomme. M. de Tracy était un homme de quarantedeux ans-. Il était seul, assis dans un fauteuil. Il regarda d'un air soupçonneux le nouvel arrivant qui s'inclinant avec respect lui dit qu'il n'avait pas l'honneur d'être connu de lui, mais que si madame

1. Tracy, aujourd'hui hameau de la commune de Neuville, laquelle est à un kilomètre de Vire, était une ancienne chàtellenie d'où relevaient quatre ou cinq fiefs (Hippeau, Dict. topographique du dép. du Calvados, Paris, 1883, in-4", p. 281). Au xvii" siècle, c'était une baronnie (Masseville, Éia^ géographique de la Normandie, I, 311).

2. Ch. Bernard l'appelleM. Le Plessis-Tracy {Hist.de Louis XllI II, 90).

de Tracy était là, elle le reconnaîtrait \ Sur quoi une porte s'ouvrit, et madame de Tracy, bonne grosse femme de quarante-quatre ans, qui écoutait probablement, apparut ^ Elle poussa un cri, toute joyeuse, vint à Charles qu'elle embrassa, lui dit qu'il y avait bien six ou sept ans qu'elle ne l'avait vu, et qu'il était bien changé. Le visage de M. de Tracy s'était déridé. Pleins de confiance, ils furent affectueux et bons, s'empressèrent de donner des ordres pour qu'on fit dîner confortablement le voyageur, parlèrent de l'installer. Alors Charles de la Grossetière, enhardi, se décida à conter toute la vérité : comme quoi il venait du siège de la Rochelle, côté des protestants; qu'il se sauvait; qu'il voulait passer à l'île de Jersey, afin de gagner l'Angleterre de là, qu'il priait son oncle de lui donner une recommandation pour quelque ami qu'il eût à la côte du Cotentin, en face des îles, lequel ami pût faciliter son embarquements

d. Le Mercure français assure (XIV, 1628, p. 213) que La Grossetière présenta à M. de Tracy une lettre d'introduction de la part de son oncle M. de Montlouet qu'il était allé voir avant de venir à Tracy. Le fait ne parait pas exact.

2. Madame de Tracy était une demoiselle Marguerite d'Angennes, sœur de Louise d'Angennes (mère de Charles) et fille de François d'Angennes marquis de Montlouet (Ptoc^s, fol. 22 r°). Elle n'est pas mentionnée dans les nombreuses généalogies des d'.\ngennes (P. Anselme, Uist. généalogique, II, 429; Bibl. nat., ms. fr. 20 546, 31234).

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