Devant les juges, La Grossetière nia avoir parlé à son
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Les figures de M. et madame de Tracy se rembrunirent. Ils se turent. C'étaient de bons huguenots, mais ils avaient aussi « les fleurs de lys au cœur ». Gomme leur belle-sœur el sœur, ils désapprouvaient les prises d'armes des religionnaires ; ils ne pouvaient admettre la conduite de leur neveu, et par surcroît, sachant les risques qu'ils couraient maintenant en abritant sous leur toit un rebelle, ils ne se souciaient pas de le garder, à plus forte raison de le seconder. Madame de Tracy dit à Charles « qu'elle ne désiroit pas beaucoup le voir longtemps chez elle en raison de ce qu'il venait de faire à la Rochelle contre le roy ». C'était un congé. Le jeune homme embarrassé fît observer qu'il ne pouvait pas repartir sur-le-champ, son cheval étant recru de fatigue. Qu'à cela ne tînt, repartit la tante, on allait lui prêter une autre monture; il y avait une bonne jument disponible dans l'herbage. M. de Tracy à son tour déclara consentir à lui donner une lettre pour un de ses amis, M. de Briqucville, qui habitait à Régneville, sur le bord de la mer, mais celte lettre
oncle el à sa tante de son rôle à la Rochelle et de son intention de gagner l'Angleterre. Il prétendit qu'il leur avait conté l'histoire que nous allons lui voir faire à un autre {Procès, fol. 3 v° et fol. 49 v°). M. et madame de Tracy interrogés, déposèrent ce que nous venons de dire {Ibid., fol. 21 y").
serait vague, ne porterait ni nom, ni sujet de voyage; elle présenterait le porteur. Il se mit à l'écrire aune table. Pendant qu'il écrivait, Charles prit sa tante à part et lui avoua sa détresse. Emue de pitié, un peu aussi pour lui enlever tout prétexte de prolonger davantage son séjour, madame de Tracy alla chercher vingt écus d'or qu'elle lui glissa dans la main. Le jeune homme voulut hasarder qu'il ne connaissait pas bien le chemin menant à Régneville. Mais madame de Tracy reprit aussitôt qu'il y avait précisément dans le logis un homme de ces parages, un paysan, Lebas, ancien domestique de la maison, faisant des courses et venu le malin; ce Lebas allait partir pour regagner sa demeure sise à une petite lieue de Régneville; il ne demanderait pas mieux que de montrer la route. On fit appeler Lebas qui acquiesça; il n'y avait plus moyen de s'attarder.
Après avoir fait ses adieux et multiplié les remerciements, Charles monta sur la jument qu'on lui prêtait — il devait la donner à un fermier de M. de Tracy habitant près de Régneville * — et se remit en chemin. 11 était resté au manoir deux ou trois heures, avait mangé un bon dîner, emportait
1. Régneville ou Reigneville, canton de Saint-Sauveur-le- Vicomte, arrond. de Valognes, Manche.
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vingt éciis, mais, par Jislraclion, oubliait son paquet de linge.
Il (it la roule en deux étapes *. Le lendemain, au pont de llienville, aune demi-lieue de Régneville, Lebas étant chez lui, le quitta. Charles aperçut un jardinier de M. de Briqueville nommé Pierre Peinel qui travaillait dans un champ; il lui demanda quelle était la route du havre de Régneville, s'il pourrait trouver quelque bateau en partance pour Saint-Malo. L'homme répondit que la mer, à ce moment, était haute, et que dans le cas où une barque dût appareiller, elle n'allait pas tarder. Charles hâta le pas, mais arrivé en vue de la mer, il ne découvrit aucune embarcation. 11 n'y avait plus qu'à se rendre chez M. de Briqueville dont l'antique manoir flanqué de sa vieille tour féodale s'élevait à deux pas, le long de la plage ^.
Arrivé à la porte du logis qu'habitait l'ami de M. de Tracy, le jeune gentilhomme mit pied à terre, pendant qu'un garçon prenant son cheval
l.II coucha le soir dans une auberge, dite "la petite maison ». située à moitié chemin >< sur le haut d'une montagne » {Procès, fol. 3 v" et 50 V").
2. Le donjon qui subsiste encore, carré, à quatre étages, a quelques vingt mètres de haut et des souterrains voûtés. Les fortifications dataient de l'occupation anglaise. Régneville avait été un petit port au moyen âge (Renault, Revue monumentale et hist. de Varrond. de Coutances, p. 97).
par la bride allait le mettre à l'herbage. Il entra. « Noble homme Isaac de Pionnes, seigneur de Briqueville » était un vieillard aimable'; il accueillit courtoisement le voyageur, Charles lui raconta qu'il se nommait M. de la Bergerie, qu'il était neveu de M. de ïracy, et qu'il venait de la part de son oncle avec cette lettre de recommandation qu'il tendait. M. de Briqueville lut; il y était dit que le porteur « esloit en peyne pour un malheur qui luy estoit arrivé depuis quelques jours, et qu'il [M. de Tracy] le prioit [M. de Briqueville] de le faire passer à Gerzé » . Là-dessus Charles poursuivit qu'effectivement certain fâcheux malheur lui était arrivé; qu'il était d'un pays sis entre Paris et Magny, et qu'un jour étant chez un de ses oncles, un voisin était venu chasser indûment sur les terres do celui-ci, « au chien fermé ». Lui, la Bergerie, avait parlé haut, tempêté; sur quoi une querelle s'en étant suivie, les deux interlocuteurs avaient mis l'épée à la main, dont il était résulté deux ou trois bons coups de dague admi-
1. C'était le fils de Simon de Piennes, sieur de Moineville, en Picardie, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, et de Jeanne Pesnel, dame de Briqueville. Il avait épousé en 1586 une demoiselle Sara Aux Épaules, dont il eut deux fils (^Bibl. nat., ms. fr., 30 723, fol. M 4) et se remaria en 1608 avec Diane de Montmorency, une veuve, dont il n'eut pas d'enfants (liibl. nat., ms. fr., 31 149, dossier 7 234).
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nisLrés audit voisin, lequel, de ce monienl, pouvait bien être mort. M. do la Bergerie demandait à M. de Briqueville de lui faire gagner les îles pour qu'il y fût en sûreté.
M. de Briqueville, après un silence, dit que ce (jui lui était demandé là était fort délicat. Le roi avait défendu de faire passer qui que ce fût à Jersey. Il ne lui était donc pas possible de rendre le service sollicitée Le jeune homme, au surplus, n'avait qu'à pousser un peu plus loin, traverser « un petit trait d'eau ». Il trouverait quelque barque disposée à le conduire. Charles insista. Il dit qu'il n'avait ni argent, ni habit, ni linge ; madame de Briqueville qui était entrée, écoutait. Il ajouta qu'il n'était pas un inconnu pour eux, car il était le petit-fils de M. de Monllouet, point commun qui les rendait parents de trois côtés'-. A son tour alors, madame de Briqueville pria son mari de ne pas être inflexible, et après des hésitations M. de Bri-
1. Un habitant de la Rochelle, nommé Violette, envoyé à Londres en 1627 poui- porter des lettres aux députés rochelois, revint à la fin de janvier disant qu'il n'avait pu passer la mer parce que dans tous les ports, Calais, Boulogne et autres, interdiction absolue avait été faite de laisser eml)arquer qui que ce fût pour les pays britanniques (Meruault, Journal du siège, p. ni).
2. La parenté était as^ez compliquée. 11 y avait alliance des d'Angennes avec les Briqueville par les Aux Épaules (Bibl. nat., ms. fr., 26 540, fol. 208).
queville se laissa fléchir. Il demanda à Cliarles d'accepter l'iiospitalité sous son toit pendant qu'on chercherait dans le pays un matelot disposé à gréer saharque, et surtout qu'on attendrait le vent. M. de Briquevillc avait à ce moment dans sa maison des amis de son fils, tous jeunes gens du même âge que M. Le Venier, venus à Régneville pour passer quelques jours et chasser*. Il leur présenta le nouvel arrivant, qui fut bien accueilli. Durant les deux journées que Charles allait rester à Régneville, il put se distraire avec eux en courant les champs.
M. de Briqueville, accompagné de son laquais Bréville, se mit à la recherche d'un matelot disposé à aller à Jersey. Il finit par en découvrir un au village d'Agon", un « batelier » nommé Julien Sébire, « servant les marchands qui vont sur la mer et à Saint-Malo », en réalité, un contrebandier portant de Jersey à Saint-Malo des toiles et du poisson salé. « Il y a apparence que c'est un mauvais garçon », dira le juge plus tard.
1. Le fils cadet de M. de Briqueville, Henri-Robert de Bri* queville, qui épousa plus tard Anne de Tieuville (Bibl. nat., ms. fr., 31149, dossier 7 234), le fils de M. de Franqueville et le baron de Noyan {Procès, fol. 3 v°).
"2. Aujourd'hui commune du canton de Saint-Malo-de-Lalande, arrond. de Coulances, Manche. C'était autrefois une localité assez importante (Dialre du chancelier Séguier, publié par A. Floquet, p. 310).
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Sébire objecta qu'il ne pouvait pas seul mener la barque; on lui Irouva deux corapag-nons. Il fallut ensuite attendre le vent. On attendit deux jours.
Enfin, le lundi 5 juin, tout se trouva prêt : il ne restait plus qu'à s'embarquer. M. de Briqueville, trouvant que la casaque rouge du jeune homme était trop usée, prescrivit à son domestique de lui donner la sienne en bonne bure grise toute neuve. Celui-ci s'exécuta, ajouta une paire de bottes et reçut, pour la peine, de la Grossetière, sept écus d'or et le linge sale qui lui fut laissé.
A l'heure dite, après avoir multiplié les expressions de sa gratitude pour l'accueil bienveillant qui lui avait été fait, Charles g"agna la barque. M. de Briqueville le reconduisit jusqu'au bout du jardin ; les jeunes gens, « qui lui firent plusieurs offices de courtoisie » , ainsi que le laquais, l'accompagnèrent au bateau. Les adieux échangés, le voyageur s'installa dans un coin de l'embarcation, se coucha et s'endormit. Le bateau mettant à la voile cingla vers la haute mer. Il lui fallut la nuit entière pour atteindre les îles normandes.
Au matin on toucha Jersey. La Grossetière débarqua sans dire un mot aux bateliers et sans rien payer. Il demanda où habitait le gouverneur
de l'île, se rendit chez lui et lui expliqua brièvement le véritable objet de son voyage*. Ce qu'il désirait était d'obtenir le passage gratuit sur un navire allant en Angleterre. Le gouverneur ne fît pas difficulté de lui accorder ce qu'il désirait; sur son ordre, un secrétaire prenant deux chevaux conduisit l'envoyé des Rochelois « au lieu où il y avoit des vaisseaux pour s'embarquer «, et lui fit avoir sa place. Le navire appareilla; douze jours après le départ de Régneville, il entrait dans la rade de Plymouth, et Charles de la Grossetière posait le pied sur le sol anglaise
C'était à Plymouth qu'avaient été préparées les escadres déjà venues devant la Rochelle et c'était là que de nouvelles forces seraient concentrées, s'il plaisait au roi Charles I"" de ne pas abandonner les religionnaires. Deux des députés que la ville
1. Ce gouverneur était Francis de Carteret, seigneur de la Hague, en fonction depuis 1626 (C. Le Quesne, A Constitulional history of Jersey. London, Longman, 1836, in-8", p. 301), et dont la vie devait être si mouvementée (Pégot-Ogier, Hist. des îles de la Manche. Paris, Pion, 1881, in-8'', p. oo9).
2. Le duc de Rohan, assez bien informé en général, dit dans ses Mémoires (p, 587) : « Ceux de la Rochelle tirent partir quatre personnes pour l'Angleterre. La Grossetière qui étoit un des quatre y arriva le 15 juin (d'après le Procès, c'est le 17). Le 10 de juillet suivant arriva le second; le 14 arriva le troisième, et le dernier, qui avait passé par la Hollande, fut un peu plus longtemps en chemin ».
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entretenait en Angleterre , MM . Bregneau et Gohier y étaient à ce moment. Charles se présenta au premier', se fit connaître, et le pria de lui donner toute l'aide possible afin de pouvoir accomplir sa mission. M. Bregneau commença par conduire le jeune gentilhomme au gouverneur de la place et au maire de la ville « pour leur témoigner qu'il venoit de la Rochelle et avoit billet » ; il s'entendit ensuite avec son collègue Gohier, et la décision fut prise que celui-ci accompagnerait La Grossetière à Londres, l'introduirait auprès des autres députés de la ville, en résidence à la cour, MM. David et Vincent. La Grossetière arriva à Londres. Les députés et M. de Soubise qu'il alla voir se montrèrent obligeants-. Ils étaient désolés de la façon lamentable dont lord Denbigh avait compris sa campagne navale sur les côtes de France, et n'avaient pas attendu l'arrivée de personnes venant de la Rochelle pour exprimer au
1. Daniel Brcgneau ou Bragneau, « capitaine de navire », dit Meruault [Journal, p. 147), « amiral des Rochelois », disent Rohan {Mérn., p. 570) et le Mercure {XIV, 162S, p. 614). Il était là avec son collègue Gohier depuis le 11 février (Meruault, p. 2S5).
2. Ils ne s'entendaient pas très bien entre eux [Le siège de la Rochelle et ses suites, détails tirés d'une correspondance inédile du pasteur Philippe Vincent, conservée à la Haye, 1629- 1648, dans : Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 5" année, 1857, p. 292).
roi leurs plaintes et les nouvelles prières que la situation comportait. Ils promirent à Charles de le présenter à Sa Majesté britannique et « qu'ils répondroient de ce qu'il diroit au roy d'Angleterre au péril de leur vie ». Autour d'eux La Grossetière avait retrouvé un grand nombre de Français partis de l'île de Ré avec M. de Soubise : MM. Forgue , de la Richerie, Descluseaux, d'autres et cent cinquante soldats.
L'audience du roi fut demandée et obtenue. Elle eut lieu au palais de Saint-James, ce vieux palais bas, modeste d'apparence, dont l'entrée ressemble à celle de quelque couvent ou d'une maison de justice. Le duc de Buckingham était auprès de Charles I". MM. de Soubise, David et Vincent présentèrent d'abord Charles de la Grossetière au ministre-duc qui serra la main du jeune homme, puis l'introduisit auprès de Sa Majesté en disant qu'il connaissait bien le gentilhomme français « pour l'avoir vu en l'île de Ré ».
Charles expliqua « qu'il venoit de la part de ceux de la Rochelle pour supplier le roi de leur envoyer du secours; qu'ils espéroient qu'il estoit prince si plain de foy, il ne manqueroità la parole qu'il leur avoit donnée ». Ils avaient été extrêmement peines du départ de la flotte anglaise, mais
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ils étaient convaincus que la faute en était moins « au manque d'affection qu'il eust en leur endroit » que l'effet de circonstances diverses. Ils avaient encore de quoi attendre un peu, pour ce qui était des vivres, mais ils suppliaient Sa Majesté d'avoir pitié d'eux. Par ailleurs, « ils l'asseuraient que jamais ils ne recevroient de composicion que par son advis; qu'ils vouloient lui demeurer obligés de la conservation de leur ville, de leurs privilèges et de leur religion ».
Le roi d'Angleterre avait écouté avec attention. Il répondit « qu'il était Inen marry que son armée s'en estoit retournée sans faire entrer dans la Rochelle les vivres qu'il leur avoit envoyés et qu'il feroit chastier ceux qui en estoient cause *. » Il allait expédier un second secours plus puissant, hommes, munitions, vivres. Il ajouta qu'il n'y avait pas à s'inquiéter de la solde des soldats anglais que le duc de Buckingham avait laissés dans la Rochelle lors de son voyage; mais il insistait pour que les Rochelois lui promissent bien « toutes sortes d'assistance et de service,
1. Le fait est exact. A l'annonce du retour de lord Denbigh dans les conditions que l'on sait « the king was never seen to be so moved ». « The news from the fleet much troubled the king .. {Calendar of State papers, 1628-1629, pp. 120, 124). M. de la Lande, revenant à la Rochelle, rapporta aux habitants l'émotion et la colère du roi (P. Meruault, Journal, p. 375).
comme de retirer ses vaisseaux pour les radouber en cas qu'ils voulussent faire descente; luy donner toute sorte de rafraîchissement et retraite dans leur port, en un mot l'assister de tout ce qu'ils pourroient ». Il revint sur le secours qu'il allait envoyer : « Vous ne serez pas si tost arrivé vers eux, dit-il à La Grossetière, qu'au premier vent ilz verront mon armée devant leur ville, à laquelle je commanderai de mourir ou de les secourir..., et que dorénavant ilz ne manqueroient de quoi que ce soit qui fust en son pouvoir ». Après divers propos il répéta encore qu'il enverrait « une armée résolue de se perdre ou de les secourir » \ Le duc de Buckinj^ham reconduisit Charles de la Grossetière. Il lui dit que de son côté il exécuterait les commandements du roi son maître ponctuellement, appuyant avec force, « ou qu'il perdroit la vie ». Il demanda au jeune homme de s'enquérir de ce qui était déjà fait en vue de la nouvelle expédition et conclut en lui offrant une commission écrite du roi d'Angleterre dont il pourrait se servir en cas de besoin. Mais Charles
l. Le roi parlera de la même manière à M. de Ghampfleury lorsque celui-ci arrivera (Meruaull, Journal, p. 519); il a écrit d'ailleurs à la Rochelle dans les mêmes termes [Mém. de Bassompierre, 111,379). En réalité, les difficultés au milieu desquelles il se débattait : besoin d'argent, hostilité du Parlement, impopularité du ministre, le paralysaient.
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refusa, disant qu'il élail Français, fidèle sujet de son roi et qu'il ne [)Ouvait accepter commission de guerre d'un prince étranger. Le duc n'insista pas^
On s'appliqua, les jours suivants, à renseigner l'envoyé de la Rochelle sur ce qui se préparait pour secourir la ville. Les détails qu'on lui confia furent réconfortants. La flotte allait être énorme : plus de cent cinquante bâtiments, dont soixante vaisseaux de guerre, trente brûlots, quelques-uns garnis de pierre et de ciment pouvant contenir cinq ou six milliers de poudre — on y met le feu par quatre mèches et cela produit « grand effet en se crevant; » — quinze ramberges; dix pinasses à dix rames, chacune de cent cinquante tonneaux; quarante navires chargés de provisions de toute sorte pour les assiégés, dont plusieurs de quatre cents tonneaux; le tout monté par des équipages à proportion et deux mille hommes destinés à débarquer.
Gliarles resta un peu moins de quinze jours.
1. Il n'csL donc pas exacl, comme l'écrira le IS avril 102'J M. lie la Laiulc du Lac, que LaGrossetière ait reçu une mission quelconque du roi (Pétition à Charles I" pour lui demander un secours en raison de services rendus et de missions accomplies : « Seeing tlie example of seigneur de la Grossetière who had the same orders from the king as the petitioner ». — Calendar of State papers, 1628-10:29, p. 522).
On lui fit voir ce qu'on put de ces préparatifs : il aperçut quelques pinasses. On lui dit que le duc de Buckingham commanderait lui-même l'expédition, secondé par son beau-frère lord Denbigh. Le plan était d'attaquer les vaisseaux de guerre français rangés devant la digue, de les faire échouer sur la plage, en les poussant, puis de les brûler, après quoi forcer la passe.
Edifié, sincèrement ou non\ Charles estima qu'il n'avait plus qu'à rentrer en France. Il décida de gagner Dunkerque par Douvres, et de là Bruxelles. Il était à court d'argent. Ces messieurs, les députés de la ville, le mirent en relation avec un certain « Burlamaque », grand marchand faisant les afTaires du roi d'Angleterre et achetant pour le compte de la Rochelle des vivres destinés à être envoyés à la place-, lequel consentit à lui donner des lettres de change à l'adresse de deux Flamands , Antoine Graale et Louis Lambret . Charles quitta Londres, avec un marchand, le sieur Buquenet, qui était chargé de lettres de la
1. Les rapports indiqués par les Calendars of Slate papurs (1G28-1629, pp. 151, 166, 172, 177, etc.) montrent bien la réalité des préparatifs militaires que faisaient les Anglais.
2. Un italien, Burlamachi. Il en est souvent question dans les documents contemporains (lùid., voir à la table). Ce Burlamachi trafiquait de tout, même de manuscrits {Lettres de Peiresc aux frères Diipwj, éd. Tamizey de Larroque, II, 397).
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part de la reine d'Angleterre pour la reine Marie de Médicis. Au lieu de Douvres, ce fut à Market, petit port voisin, distant de quinze milles, qu'il voulut s'embarquer. Malheureusement le vent n'était pas favorable. Il attendit. Impatienté, il revint en poste à Londres et gagna Ghelsea, résidence du duc de Buckingham, auquel il demanda un sauf-conduit qui lui permît d'obtenir passage à Portsmouth sur le premier bateau en partance pour Jersey. Le duc le lui accorda.
Le navire qui emportait la Grossetière appareilla le 30 juin. Notre gentilhomme mit onze jours pour aller à Saint-Hélier; de là, — après avoir trouvé une barque et des passeurs, — franchir le bras de mer, atterrir près du havre de Carteret et se retrouver en France : on sait ce qui l'y attendait \
C'était le lundi 5 juin que le jeune envoyé des protestants avait, sous un nom supposé, quitté Régneville et s'était embarqué pour l'Angleterre. Comment, moins de six jours après, le capitaine
1. Nous ne savons sur quoi Meruault se fonde pour dire que La Grossetière fut arrêté à Dieppe [Saint-Martin-de-Ré et la Rochelle, 1627-1628, publié par G. Musset. La Rociielle, N.Texier, 1893, in-4'', p. 40). L'affirmation est reproduite par L. Délayant {Uist. des Roclielcds, II, 71).
des Roches-Baritaut, commandant la compagnie de chevau-légers en garnison à Yire, était-il informé de toutes les circonstances de ce départ'? Par qui savait-il qu'un certain « Grossetière dit Brot », parti depuis peu de la Rochelle, était passé chez M. de Tracy; qu'il était allé trouver M. de Briqueville en son château de Régneville et que celui-ci lui avait donné les moyens d'aller en « pays hritannique », « pour y porter des nouvelles, lettres et mémoires des Rochelois? » On l'ignore-. Ce qui est certain, c'est que prévenu le
\. Après le dépari de Buckingham des côtes de Saintonge, Richelieu avait jugé prudent de garnir de troupes le Cotenlin en cas d'attaque des Anglais. Il avait envoyé en Normandie, entre autres, le régiment de Navarre. Cinq compagnies de ce régiment occupaient la Hague, deux allèrent à Granville, deux à Saint-Lô, deux à Cherbourg, quatre à Carentan. Des compagnies de cavalerie furent jointes, parmi lesquelles la compagnie de chevau-légers de M. des Roches-Baritaut qui alla à Vire (Mémoires de Richelieu, I, 503, et Lettres, éd. Avenel, II, 747.) M. Gabriel de Chateaubriand, comte de Grassay, seigneur des Roches-Baritaut, plus tard lieutenant général en Bas-Poitou, venait de l'ile de Ré où il s'était distingué sous les ordres de M. de Toiras, comme chef des volontaires (Relation du siè(/e de la Roclielle dans Archives curieuses de Cimber et Danjou, 2" série, III, 57; Michel de Marillac, Relation de la descente des Anglais en l'île de Ré. Paris, 1G28, in-8°, p. 29).
2. D'après Ch. Bernard (Hist. de Louis XllI, II, 90). M. de Tracy ayant battu son cuisinier, ce serait celui-ci qui, par vengeance, serait allé dénoncer son maître à M. des Roches- Baritaut. Il n'est pas question de ce cuisinier dans le procès, et il serait étrange que les juges ayant interrogé tous les domestiques de M. de Tracy et de M. de Briqueville — nous avons les dépositions — n'eussent négligé que le principal, celui dont venait originairement l'information.