Dans l'ancien droit il n'y a que trois règles fixes en
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Le 14 novembre 1G28, sur les deux heures de relevée, les juges se transportèrent à la prison do Poitiers et commencèrent l'interrogatoire. Il fut long. Il devait durer deux autres séances, le 14 et le 15. Minutieusement MM. de la Bistrate et Joubert reprirent la vie entière de Charles; ils le questionnèrent sur chacun des actes de son existence, utilisant les renseignements que leur fournissaient les procédures de Vire et de Saint-Lô, faisant état de celles de Poitiers au sujet des brigandages commis près de cette ville. Ils étaient fortement armés. Charles se défendit. Il avoua point par point tous les détails de son voyage, mais soutint la thèse que soutenaient les religionnaires de son temps, à savoir qu'il était fidèle sujet, qu'il n'avait jamais « desservi le roi », qu'au contraire il n'avait voulu ([ue son bien et son service. S'il n'était pas convaincu et s'il n'avait pas la conscience tranquille, eût-il rien reconnu? Les conseillers insistèrent pour savoir de quelle façon pratique il estimait avoir servi le roi. Le prisonnier répondit qu'étant à Marans, son gardien, M. de la
matière de poursuite criminelle : la première que l'inculpé soit entendu (Ayrault, Ordre, formalité et instruction judiciaire. Paris, 1610, in-4°, liv. I, part. I, n° H); la seconde que le tribunal soit composé de plus d'une personne; la troisième que le jugement soit écrit (Jousse, Traité de la justice criminelle en Fi-ance. Paris, mi, in-4°, I, 24).
Richardière, l'avait questionné de la part du cardinal de Richelieu sur les forces préparées en Angleterre, l'ordre de l'armée navale qui allait venir, les plans adoptés pour secourir la Rochelle, le détail des projets qui avaient été concertés afin de forcer lapasse et de détruire la flotte française. Il avait tout révélé et il savait pertinemment que ces avis avaient été utiles, car on avait pris les mesures nécessaires afin de prévenir les effets de l'attaque annoncée. Une autre fois, le cardinal lui avait demandé par la môme voie des renseignements sur l'état des défenses de la ville et les défauts de la place; il avait encore tout dit'. Ses intentions n'étaient donc pas hostiles au roi et ses desseins criminels! Qu'avait-il fait autre, sinon obéir à « son party et à sa religion » ?
Sur une question directe d'un des magistrats il protesta qu'il n'avait jamais offert au roi d'Angle-
1. Le nonce assure que c'est à Richelieu iui-mème que La Grossetière fit ces déclarations (llodocanachi, Les derniers temps de la Rochelle, p. 47). Le cardinal écrit dans ses Mémoires (I, 522), qu'il fit questionner le prévenu sur certain projet d'attaque contre la ville dont le ministre avait été l'auteur et qui manqua quoiqu'il fût très bien conçu et mené. II voulut faire dire à Charles, et y réussit, que la ville n'en avait rien deviné. Ce fut l'opinion courante à ce moment que le prisonnier pouvait révéler beaucoup de choses : « S'il veut dire ce qu'il sait, écrit Fortin de la Hoguette {Lettres inédites, éd. Tamizey de Larroque, p. 127), on peut apprendre de lui Testât des afi'aires d'Angleterre, de la Rochelle et des factions ».
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terre de la part des habitants de la Rochelle « toute sorte de service d'obéissance, mesme de mettre leur ville entre ses mains* ». S'il eût soupçonné être employé pour un tel office; il ne serait pas parti, et, en tout cas, il n'eût jamais accepté une semblable mission. Puis il avoua qu'au fond une seule pensée avait dirigé sa conduite, celle de madame d'AigrefeuilIe. Il l'aimait. Que cherchait-il? La faire sortir de la Rochelle afin de pouvoir l'épouser.
La question des brigandages de Poitiers fut très embarrassante. Le tribunal avait beau jeu, et ce point était grave. Les magistrats refirent heure par heure l'emploi du temps de l'accusé durant les jours où les attentats avaient été commis. Aucune excuse n'était possible. Charles sentant que prétexter l'état de belligérant était une défense qui ne serait pas admise, prit le parti de nier^ On eut beau invoquer le témoignage
1. Le bruit en avait couru avec persistance. La marquise de la Force écrivait le 27 mai au maréchal son mari (dans Mémoires du duc de la Force, éd. du marquis de la Grange, III, 287) : <■ On m'a assuré, et je le crains bien, que la Rochelle s'est tout à fait donnée à l'Anglois et a mis les enseignes angloises sur les bastions ». Après la reddition de la ville, le chancelier de Marillac fil soigneusement rechercher dans les papiers de la municipalité « si la fidélité qui étoit due à la couronne » avait toujours été sauvegardée. On ne trouva rien (Meruault, ./ourna/, p. tj'oi).
•2. Cependant, d'après Ch. Bernard {lUsl. de Louis XIII,
des hommes qu'il avait avec lui, des marchands qu'il avait spoliés, des individus, comme celui de Vouzailles, auquel il avait fait de compromettantes déclarations. Il affirma qu'on se trompait.
Les deux interrogatoires du 14 et du 15 finis, la commission se jugea suffisamment édifiée. Elle attendit neuf jours. Le vendredi 24 novembre à six heures du matin, les juges s'assemblèrent aux Gordeliers de la ville en forme de chambre du conseil et Charles de la Grossetière fut amené; on l'assit sur la sellette. Un dernier et solennel interrogatoire fit passer en revue les principaux articles de l'accusation et préciser certains détails complémentaires sur lesquels les conseillers ne s'estimaient pas assez éclairés. Charles était calme. Il répondait avec une exactitude demiindécise; également exempt d'appréhension et de forfanterie.
A onze heures, l'interrogatoire étant achevé, le tribunal ordonna d'emmener le prévenu: il délibéra; puis, en l'absence de l'accusé, selon l'usage, il rendit son arrêt.
Après avoir rappelé les charges et informations,
II, 92), « La Grossetière soiiLint que son fait estoit militaire et de parti à parti; qu'il ne pouvoit estre que prisonnier de guerre ». L'affirmation de l'historiographe ne tient pas devant les pièces du procès.
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confessions cl dénégations do « Charles le Vesnier, sieur de Bréault, dit de la Grossetière, détenu pour raison de crimes de prodition et de vol sur les grands chemins »; ensemble les reco- Icments et confrontations de témoins, les pièces trouvées, les procès- verbaux divers; l'arrêt déclarait Charles de la Grossetière atteint et convaincu des crimes à lui « imposés ». Il le condamnait : premièrement à faire amende honorable devant le grand portail de l'église Saint-Pierre de Poitiers « et illec, teste nue et à genoux, tenant en sa main une torche ardente de cire jaune du poids de deux livres, dire et déclarer que méchamment et proditoirement il estoitallé en Angleterre pour négocier avec les étrangers ennemis de l'Estat et les faire venir en France au secours des subjectz rebelles du roy; dont il se repentoitetdemandoit pardon à Dieu, à nous et à justice »; — secondement, à payer 500 livres d'amende au roi, 500 au grand Conseil, 300 aux cordeliers de Poitiers, 400 à chacune des maisons religieuses de la ville, capucins, feuillants, carmes, jacobins, augustins, jésuites, minimes, sœurs de la charité; le reste de ses biens confisqué; — troisièmement enfin, à avoir « la lète tranchée sur un échafaud qui serait dressé en la })lace du Vieil-Marché de
cesle dite ville », et sa tête portée à la Rochelle, plantée au bout d'une lance, exposée sur le haut de la tour de la Lanterne*, pendant que le reste de son corps serait brûlé au bûcher, pour être, ses cendres, jetées aux quatre vents du ciel. A la diligence du procureur général, procès criminel serait fait d'ici six semaines aux nommés de Briqueville, de ïracy, Sébire et complices qui seraient conduits immédiatement dans les prisons du grand Conseil afin d'y procéder*. Ordre était donné au sieur Germain Collier, commis au greffe du Conseil, conseiller et secrétaire du roi, d'avoir, séance tenante, à notifier l'arrêt au prévenu et à le faire exécuter sans délai.
M. Germain Collier se transporta à la prison de la conciergerie. Il manda aux huissiers Saint- Vaast et Verneau de lui amener dans la chambre criminelle Charles de la Grossetière. Celui-ci parut. Le greffier lui dit qu'il était venu pour lui
1. La loiîi* de la Lanterne existe encore à la Rochelle; elle est clans la partie des fortifications qui se trouve du côté de la mer. Son nom venait du l'anal qu'on y mettait.
2. M. de Briqueville avait été amené à Marans dès le 16 juillet {Relation du nonce dans : Rodocanachi, op. cit., p. 28; Mercure français, XIV, 1628, p. 680). En raison de son âge et de la mort de son fils, tué, comme nous l'avons dit, d'un coup de canon le 3 octobre (voir plus haut, p. 25-5), on finit par lui faire grâce. 11 rentra paisiblement à Régneville où il mourut dans les premiers mois de l'année 1633 (Bibl. nat., ms. fr. 30 723, fol. 120-122).
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donner connaissance de l'arrcL (lu'on venait de rendre contre lui et qu'il le priait de se mettre à genoux afin d'en entendre la lecture. Charles se mit à genoux. Il écouta sans un mot et sans un geste. Alors l'exécuteur des hautes œuvres, s'emparant de lui, le lia de cordes. M. Collier déclara à Charles « qu'à présent il ne dehvoit penser qu'à Dieu et à la descharge de sa conscience et que s'il avoit ouhlié quelque chose, qu'il eut à l'avouer présentement ». Mais Charles répondit qu'il n'avait rien à ajouter; qu'il lui fallait bien mourir un jour; autant valait « présentement mourir en gré ». M. Collier lui demanda s'il ne désirait pas qu'on envoyât chercher quelque père capucin ou quelque jésuite afin de le consoler. Charles prononça qu'il n'avait pas besoin de leurs consolations; dans le cas cependant où M. le greffier voudrait lui être agréable, il ferait appeler un ministre protestant de la ville nommé M. Cotiby. Le greffier ne connaissait [tas « ces gens-là », ni personne qui fût en relation avec eux. Si M. de la Grosselière y consentait, conlinua-l-il, on prierait le P. Baudry, prieur des cordcliers, « homme de bien », de venir. Le condamne maintint qu'il ne voulait nul autre que M. Cotiby. On alla prévenir le ministre et, en môme temps, M. Collier
fit mander deux jésuites. Ceux-ci introduits cherchèrent à exhorter le prisonnier qui refusa de les entendre. Ils multiplièrent « leurs prières et remontrances de ne point perdre son ùme, en lui disant que s'il les vouloit croire, il avoit encore assez de temps pour se sauver » ; ils lui affirmèrent qu'ils étaient « prêts à mettre leur àme pour la sienne si ce qu'ils lui diroient n'estoit véritable », l'adjurant « de les vouloir ouïr, qu'ils lui feroient connaître la vérité » . Charles tourna la tête sans rien répondre ^
M. Germain Collier était sorti pour aller donner des ordres et veiller aux préparatifs de l'exécution. La foule informée s'attroupait à la porte de la prison, à la place du Vieux-Marché, devant l'église Saint-Pierre, sur le parcours, et attendait. Des charpentiers dressaient l'échafaud.
Vers quatre heures du soir, le greffier revint à la conciergerie. Charles, toujours entouré des huissiers, des archers, s'entretenait avec M. Côtiby; les pères jésuites lâchaient encore de lui parler, mais sans succès. M. Collier s'adressant à La Grossetière lui iioUfia « qu'il n'avoit plus guère
1. Le récit de rexéculion de La Grossetière nous est donné par le procès-verbal que rédigea M. Germain Collier et d'où sont tires tous ces détails {Procè.s, fol. 65-66).
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de temps pour sohger à sa conscience, que riieure pressoit et que s'il avoit à dire quelque chose, il eust à le dire et avouer présentement; et qu'il falloit se préparer à la mort ». Charles répéta « qu'il estoit tout prêt et (ju'il n'avoiL rien à dire ».
Sur quoi, l'exécuteur des hautes œuvres entra. On organisa le cortèg'e qu'entouraient les archers du prévôt et les huissiers du présidial. Charles, les mains liées, revêtu des mêmes vêtements que ceux qu'il portait sur lui le jour oiî il avait été pris à La Haye, sauf la casaque, s'avançait à côté de M. Cotiby et suivi des deux jésuites.
A la porte de la prison, sur le seuil, qu'assiégeait une foule silencieuse, M. Collier donna lecture à haute voix du texte de l'arrêt de condamnation. On se mit en marche. Le trajet pour aller à l'église Saint-Pierre n'était pas long. La population émue s'apitoyait sur la jeunesse du supplicié. Arrivé à la petite place qui précédait le porche de l'église, on fît le cercle, et Charles, nu-tête, s'agenouilla \ Une troisième fois le greffier lut la sentence, puis La Grossetière, une torche allumée en main, prononça d'une voix faible la formule qu'il était tenu de redire. On gagna la place du
1. L'église Saint-Pierre est la calliédrale. La petite place située devant est aujourdluii la place Saint-Pierre.
Vieux-Marché ' au milieu de laquelle s'élevait l'échafaud, haut de six pieds seulement. M. Collier monta.
Une dernière fois il lut l'arrêt et demanda à Charles « s'il n'oublioit rien à lui dire pour la descharge de sa conscience ». Charles fit un geste de dénégation. Les deux jésuites, s'appro" chant du condamné, lui déclarèrent, que s'il voulait, il avait encore le temps de « sauver son âme qui s'en alloyt estre perdue; qu'ils le prioient pour l'amour de celuy qui avoit soufTert la mort et passion poi^r nous tous, de les vouloir escouter » . Et ils lui présentèrent un crucifix. Charles se détourna encore et ne répondit rien. Il monta les degrés d'un pas ferme, se mit à genoux, pria, les mains jointes, d'un air pénétré. Alors l'exécuteur, lui bandant les yeux, dégagea son cou, lui fit baisser le front, « et avecq son espée, d'un coup, lui trancha la teste et mit hors de dessus les épaules ». — La Icte avait roulé; le bourreau la ramassa, la « serra » dans un panier pour aller la jjorler à la Rochelle afin de la mettre au
1. De la place Sainl-Pierre à la place du Vieux-Marché (ou du « Marclié-Vieil », aujourd'hui place du l'alais-de-Juslice; c'étail-là, nous le rappelons, qu'était l'hôtel des Trois-Piliers où La Grosselière était descendu) il y a moins de cinq cents mètres.
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bout d'une pique à la tour indiquée par la sentence; après quoi, soulevant le corps, il alla l'étendre sur un bûcher qui avait été préparé auprès, et y mit le feu^
1. Le ganlc des sceaux, Marillac, annonça au cardinal de Richelieu l'exécution de La Grossetière dans les termes suivants, le 27 novembre : « J'ai reçu avis du grand Conseil que Grossetière a esté exécuté à mort le 24 de ce mois, la teste tranchée et envoyée à la Rochelle pour estre mise en haut d'une lance sur la tour de la Lanterne, le corps bruslé; cela fera mourir sa fiancée » ! Le dernier trait est dur (Arch. du Minist. des AIT. étrang., France, 1G28, vol. 48, fol. 197; cité par Rodocanachi, Les derniers lemps de la Rochelle, p. 58, et Avenel, Lettres de Richelieu, III, 132).