CHAPITRE V
La petite ville de Casai sur le Pô. — M. de Toiras commandant de la garnison française. — Les troupes. — Arrivée du marquis de Spinola pour assiéger la place. — Journal inédit du capitaine d'infanterie de la Serre. — Premiers contacts.
— Travaux des ennemis. — Les Espagnols enlèvent un fortin de nuit, par surprise. — Sorties de M. de Toiras. — Le bombardement. — Les tranchées des assiégeants avancent.
— Bruits de trahison. — Nouvelles contradictoires sur l'armée de secours attendue. — M. de Toiras n'a bientôt plus d'argent pour payer les soldats. — Ses expédients. — La peste au camp ennemi. — Les cheminements des Espagnols approchent de plus en plus; exaspération des officiers. • — Situation critique. — Première explosion de mine suivie d'autres qui démolissent les fortifications. — Urgence du secours.— Plus de vivres, maladies, peste. — Les habitants veulent qu'on capitule. — État désespéré. -- Arrêt inattendu du siège, trêve. — Partie de Casai momentanément livrée aux. Espagnols. — Mort de Spinola. — Brusque arrivée de l'armée de secours. — Ce qu'on voit du haut des bastions. La bataille. — Traité. — Évacuation de Casai.
M. de Toiras, commandant en chef la garnison française de Casai, fut prévenu le jeudi 23 mai 1630, sur les dix heures du matin, que des troupes apparaissaient du côté du levant, à la hauteur du
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village de Frassinelo : c'était l'armée espagnole du marquis de Spinola qui venait mettre le siège devant la ville. M. de Toiras monta à cheval; une grande rumeur remplit la cité.
Bâtie sur les bords du Pô, à l'entrée du massif montagneux qui protège Turin, et capitale du petit marquisat de Montferrat, Casai était une position stratégique de premier ordre à laquelle la situation du pays, planté entre le Piémont et le duché de Milan — possession du roi d'Espagne, à ce moment — donnait une valeur politique exceptionnelle. Le hasard des héritages ayant fait échoir le Montferrat à un prince français — le duc de Nevers * — Savoyards du Piémont et Espagnols du Milanais, appuyés de l'empereur d'Allemagne, avaient déclaré qu'ils ne laisseraient pas ce territoire « clef » de l'Italie du nord, tomber entre les mains d'un sujet du roi de France; et, réunissant des soldats, l'avaient envahi. De son côté, le roi Louis XIII, résolu à ne pas accepter qu'une place de cette importance demeurât la possession de ses ennemis, avait jeté dans Casai quelques régiments
1. Charles de Gonzague duc de Nevers. Il était petit-fils de Louis de Gonzague lequel était troisième fils du duc Frédéric Il de Mantoue, marquis de Montferrat. Louis était devenu duc de Nevers et Français par son mariage en 1565 avec Henriette de Glèves. L'extinction des branches italiennes avait fait revenir Mantoue et le Montferrat à la branche française.
SOUS les ordres de M. de Toiras et préparait une puissante armée afin d'aller soutenir ou délivrer celui-ci *.
Grand, fort, dans toute la maturité de ses quarante-cinq ans, brun, avec de beaux yeux bleus, la chevelure fournie, une moustache et une barbiche épaisses, M. Jean de Saint-Bonnet de Toiras était le type du soldat vigoureux. Doué d'une rude voix de commandement qui éclatait dans des colères bruyantes oiilui échappaient des boutades excessives, oubliées par lui le lendemain; très allant, emporté ; il so.vait être en même temps afTable et sympathique. Il donnait beaucoup : son amitié était sûre. Passionné pour la chasse et la guerre, il méprisait la lecture. C'était un ignorant et un homme d'action énergique-.
1. Sur les origines de TafTaire du Montferrat voyez : Relation des affaires de Mantoue es années 162S, -1639, 1630, par Claude Gaspard Bacliel, sieur de Méziriac (d'après le P. Lelong et Barbier); imprimé dans Rpcueil de diverses relations des guerres d'Italie es années 1 6-29, KiSO, IG:i I (Bourg-en-Bresse, J. Brislol, 1632, in-4''). — Consulter surtout les Divers mémoires concernant les dernières f/uerres d'Italie (Paris, S. Gramoisy. 1669, in-12. t. II) ; parmi lesquels on trouve, du cardinal de lîichelieu (pp. 406- 491), l'Excellent discours sur le juste procédé du roi très-clirestien Louis XIII eu la défense du duc de Mantoue^ l'an 1630.
2. Né dans le Languedoc en 1585, successivement page du prince de Condé, chargé de la meule de chiens d'Henri IV, lieutenant de la vénerie, puis capitaine aux gardes françaises en 1620, Toiras avait fait les campagnes de 1621 et 1622. Nommé maréchal de camp en 1625, il avait été ciiargé de défendre l'île de Ré contre les Anglais, avait brillamment réussi, et pour la peine
D'après les états, les cinq régiments d'infanterie qu'il avait en main, Moncliat, Pompadour, Villeroy, La Grange et Ribérac, constitués chacun à dix compagnies de deux cents hommes, devaient présenter un total de dix mille fantassins. Il s'en fallait bien! La Grange n'avait que cinq cents hommes au lieu de deux mille ; Monchat, deux cent cinquante. Les dix mille hommes étaient réduits à dix-sept cents. Gomme cavalerie, Toiras disposait de six compagnies de chevau-légers, casqués, cuirassés : celles de Ganillac, Boissac Maugeron, Gournou, Meigneux et ïoiras : environ quatre cents chevaux, soixante-cinq par unité. Trop à court avec ces efTcctifs, le commandant en chef recruta un régiment d'Italiens : médiocres soldats ; et dut même, à un moment donné, embri-
s'était vu confier Casai à défendre (Voir sa biographie par Michel Baudier, Hist. du Mareschal de Toiraf;. Paris, S. Cramoisy, 1G44, in-fol.). Ses colères étaient célèbres. « Je cognois bien votre humeur, lui écrivait Richelieu [KsewQl, Lettres, IV, 342), je ne respondrai jamais que vous ne soyez pas subject à quelques colères passagères et quelquefois mal fondées ». La plus connue de ses boutades est celle qu'il fit au chancelier de Marillac. Celui-ci lui refusant une faveur qu'il demandait pour un de ses officiers de l'ile de Ré, ajoutait, assez désagréablement, qu'après tout M. de Toiras n'avait pas tant lieu de parler de cette défense de l'île de Ré; qu'on aurait bien trouvé deux mille personnages en France qui eussent agi aussi bien que lui; « C'est possible, répliqua Toiras, mais ce qui est plus certain c'est qu'on en trouverait quatre mille tenant les sceaux mieux que vous! » C'était surtout un grand chasseur et connu pour tel (Fontenay-Mareuil, Mém., p. 16'2).
gader en une compagnie les domestiques et valets au service des gens de son armée ^
Petite ville proprette et blanche, Casai s'étendait en fuseau du nord au sud, perpendiculairement au Pô, auquel elle tenait par un boulevard peu solide, dit des Trois-Vents. Au-dessus de ses maisons, montaient les clochers de ses sept églises, le dôme de sa cathédrale romane de Saint- Vaast — il y avait un évêque, — l'antique tour de l'horloge de son vieux palais municipal, et tout contre l'enceinte, vers l'ouest, la masse du château, solide bâtisse carrée, dont les quatre grosses tours massives rappelaient l'aspect imposant de la Bastille Saint-Antoine. Une muraille continue enveloppait l'ensemble, basse, inclinée, trempant ses pieds dans un large fossé et surmontée d'un parapet crénelé derrière lequel un
1. Ces régiments d'infanterie étaient tous de création récente (Susane, Hist. de V ancienne infanterie française. Paris, 18o3, t. VIII, pp. 74, 83, 84, 86, 398). Ils étaient descendus avec Louis XIII en Italie, avaient assisté à l'afTaire du Pas de Suse, puis quittant le roi, le 4 avril 1629, étaient allés occuper Casai {llist. journalière de ce qui s'est passé dans le Montferrat. Paris, J. de la Tourette, 1631, in-12, p. 5). Richelieu était convaincu que les troupes de Toiras présentaient un ensemble de 3 800 hommes {Mém., Il, 214); Fontenay-Mareuil dit : 3 000 fantassins et 200 chevaux {Mém., p. 223). Les chiffres officiels (Etat général de l'armée du roi en Italie [s. 1.], P. Rigaud, 1630, in-8") étaient fantaisistes. — Quant au régiment de Montferrins, levé grâce à l'activité de trois notables de Casai et composé de gens du Montferrat et de Corses, il comptait, croyait ■Richelieu {op. cit., II, 282), 2 300 hommes.
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terre-plein haussait la défense. Aux angles, des guérites couvertes, petites poivrières en encorbellement, surveillaient*. Le sud de la ville était protégé par un vaste fort, de la largeur de la cité, la citadelle, hexagone régulier, fermé de toutes parts, pointant ses six bastions rayonnant sur la plaine; trois de ces bastions, celui de Saint-Garle, le plus au sud, et, en remontant du côté de l'ouest, celui de Saint-Georges, celui de la Madone, allaient jouer un rôle capital".
L'armée qui arrivait devant Casai, pour l'attaquer, était un corps cosmopolite de dix-huit mille fantassins et de six mille cavaliers, répartis, les premiers, en neuf régiments, deux allemands, un espagnol, deux lombards, trois napolitains, un florentin % commandés par le plus grand capitaine de l'Europe à ce moment, le marquis Ambroise de Spinola. Esprit tin et distingué, habile, prudent,
1. Il y a de nombreuses gravures du temps, françaises, hollandaises, allemandes, italiennes, faites à propos du siège, qui représentent la ville (Cabinet des Estampes, série tlist. de France, Qb. 33, et collect. Hennin, t. 26 et 27).
2. « La citadelle était armée de 60 canons (Baudier, llist. de Toii-as, p. 152). Cependant muraille et fossés laissant à désirer, il fallut les protéger de défenses supplémentaires, demi-lunes, batteries (Ibid., p. 151).
3. Le régiment florentin avait pour colonel Jean de Médicis; à la tête des deux régiments lombards étaient les colonels Trotti et 0. Sforci; du régiment espagnol, le duc de Lerme, et d'un des régiments allemands, le colonel de llichebourg (Mercure fraui-ois, XVI, 1630, p. lU).
tenace; plutôt ingénieur de grande intelligence que soldat de coups de main, ce général de soixante ans, ancien héros des guerres des Pays-Bas contre Maurice de Nassau, cachait, sous sa figure affinée d'aristocrate délicat, la volonté la plus résolue K On allait voir aux prises deux adversaires réputés : l'homme de guerre savant et méthodique, le soldat d'action incessante. L'affaire du Montferrat fut la grande préoccupation de la France toute cette année 1630. Le siège de Casai devait tenir l'Europe entière en suspens".
Pendant que du côté de Frassinelo les colonnes ennemies se déroulent et avancent, M. de Toiras, monté à cheval, rassemble rapidement un bataillon de quatre cents hommes, cent par régiment,
1. Ambrogio Spinola appartenait à une grande famille génoise enrichie par le commerce. Officier au service du roi Philippe III d'Espagne, il combattit aux Pays-Bas contre Maurice de Nassau et s'empara de Bréda en 1625. C'est lui qui est le personnage principal du célèbre tableau de Vélasquez : La reddition de Bréda ou les Lances (Dcza, Isloria délia famiglia Spinola. Piacenza, 1894, in-fol.; A. Siret. Ambvoise Spinola. Anvers, 1855, in-8";R.Villa,yl?n6ro(7ioS/3ino/rt. Madrid, 1893. in-8").
2. Le récit qui va suivre est fait au moyen du journal manuscrit d'un capitaine d'infanterie attaché au régiment de la Grange en qualité de major, ou, comme on dit en ce temps, de sergent-major (Bibl. nat., ms. fr. 20 143), et corrigé de la main du colonel de la Grange lui-môme. Antoine de la Serre, écuyer, sieur de Bercenay, avait épousé mademoiselle Catherine de la Motte. 11 resta ensuite et longtemps « le premier et plus ancien capitaine du l'égimcnt de Picardie » (Factum. Bibl. nat., 4° Fm 34170).
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mené par deux colonels, MM. de Ribérac et de la Grange \ et les deux premiers capitaines des régiments de Pompadour et de Monchat. Il sort, étend ses troupes ; la cavalerie l'accompagne pour protéger ses flancs et assurer la retraite. Parvenu à portée, il commande le feu. Mais l'ennemi ne semble pas disposé à accepter le combat et recule. Après avoir escarmouche un temps, M. de Toiras voit qu'il n'est pas possible de s'élancer : il a trop peu de monde. Il ordonne de battre en retraite, lorsque apercevant une partie de l'armée espagnole qui s'installe sur une colline, de l'autre côté delà ville, il marche à sa rencontre, déploie à nouveau ses lignes et recommence le feu-. L'artillerie de la place appuie le mouvement en allongeant son tir par-dessus la tète des troupes françaises. On tiraille jusqu'à la nuit, puis on rentre; les Espagnols ont conservé leurs positions.
1. M. Regnaud de Cremeau, seigneur de la Grange, avait levé son régiment en 1621 (Susane, op. cit., p. 83). Il devait mourir maréchal de camp en 16o3 (Avenel, Lettres de Richelieu, IV, 425). « De sa valeur, prudence et diligence, le sieur de Toiras a reçu de très grandes assistances pendant le siège » (Mercure français, XVI, 1630, p. 740). — M. de Bibérac s'appelait Jacques- Louis d'Aydie, comte de Ribérac (Bassompierre, Me'm., IV. 24).
2. C'étaient les Napolitains et les Siciliens qui avaient reçu mission d'attaquer par le sud-ouest {Hist. journalière de ce qui x'est passé dans le Mont/errât, p. 13). La cavalerie de M. de Toiras était répartie en huit ou dix escadrons; le combat dura huit heures et on prétendit que les Espagnols avaient perdu 400 à 500 hommes {Ibid., p. H).
Le lendemain, au matin, on les aperçoit (jui remuent des terres et travaillent. Autant qu'on peut le discerner, ils installent des batteries et organisent des couverts afin de se mettre à l'abri. On leur envoie quelques volées de canon; puis des officiers partant à pied, la carabine sur l'épaule, vont en reconnaissance afin de s'approcher des travaux et de voir ce qui se fait. Ils sont ajustés, ils ripostent : un jeune lieutenant du régiment de Pompadour est tué*.
Çà et là, dans la plaine, sont semées de petites maisons, des cassines, au milieu des vignes ou des champs des habitants de Casai. Le commandant en chef a décidé que des escouades iraient les occuper. L'infanterie s'essaime en détachements qui se dispersent vers chacun de ces réduits, à cinq cents, mille pas des murailles. Les soldats surveilleront de là, tireront : celte pratique les habituera au feu et maintiendra l'ennemi. Le capitaine de la Serre, conduisant lui-même dix mousquetaires aune de ces cassines, se doute quecelle-
1. Ces officiers étaient entre autres MM. de Montaiizier, de Giinillac, de IJarradas. On blâma leur imprudence (ms. l'r. 20 143, p. 10). " Au commencement, dit le Mercure français (XVi, 1630, p. '35), nous estions en doute de ce que les ennemis vouloient attaquer. La plupart croyoient que c'estoient plutôt lignes de circonvallalion qu'ils faisoient que trenchées d'approches, vu qu'ils les commençoient de si loin. » L'auteur de la relation du Mercure est un témoin oculaire.
SOUVEiSIHS d'Ui\ siège.
ci est déjà peut-être occupée par les Espagnols. 11 faut s'en assurer. Les mousquetaires sont divisés en (rois sections : le sergent prend la tête de celle de droite, un caporal de celle de gauche, le capitaine reste au centre. Sur une demande transmise à la citadelle, le canon d'un bastion, pointé dans la direction de la masure, fait feu, et le boulet sifflant s'abat droit sur la maison, d'où, elTectivement, on voit sortir en bâte des soldats ennemis qui s'enfuient. Les mousquetaires s'élancent, prennent la place, se relrancbent; ils vont faire le coup de feu jusqu'à la nuit.
De ce point on dislingue clairement les travaux des Espagnols. Il n'y a plus de doute. Ils ont commencé des tranchées profondes, bordées de gabions et de fascines, qui, poursuivies en zigzags à travers la plaine, devront les mener jusqu'au pied des bastions. Là ils s'accrocheront aux murs des ouvrages, fouilleront, mineront, feront tout sauter, et la brèche ouverte, lanceront leurs colonnes d'assaut. Contre ce cheminement, il faut lutter pas à pas afin de le retarder jusqu'à l'arrivée de l'armée de secours qui seule peut sauver la place \
1. Le soir au dîner, les officiers rirent beaucoup parce nu'on c onna le.ture de lettres interceptées de dames deS S^^^^ dans le Milanais qui parlant de ces mêmes offic^rs flânais-
Il y a quelques mois, le commandant en chef a fait commencer de l'autre côté du Pô un petit fortin. Gomme il n'y a pas de passage sur la rivière, on a jeté un pont de bateaux, mais une crue subite à emporté ce pont, et faute d'argent on ne l'a pas rétabli* : il a fallu abandonner l'ouvrage. Maintenant que l'ennemi est en vue, M. de Toiras décide de réoccuper le fortin, malgré l'avis contraire de ses officiers. Quelques troupes, très peu, y sont envoyées. A ce moment même, l'Espagnol qui croit le fortin désert, expédie un détachement, la nuit, pour s'en emparer : le détachement reçu à coups de mousquets recule. Un peu inquiets, en ville, dix gentilshommes, la nuit suivante, passent la rivière et vont coucher dans l'ouvrage en cas de nouvelle attaque, mais tout est tranquille. Le lendemain M. de Toiras préoccupé expédie au fortin trois compagnies d'infanterie, celles des capitaines
disaient qu'ils valaient beaucoup mieux que les ofticiers espagnols qu'elles rencontraient, et donnaient à chacun des Français une épithète « le gracieux tel, le courtois tel, l'aimable tel, le bien disant tel. le subtil ou le fol tel » (Ms. fr. 20 143, p. 17). 1. Dans un mémoire spécial adressé an roi, Toiras avait demandé 500 écus pour le refaire (Daudier, p. 134). Ce pont avait une certaine importance. Le cardinal de Richelieu discutant à la date du 24 juin {Leltres, 111, 704) la direction que devait prendre l'armée de secours chargée d'aller délivrer Casai, déclare qu'on ne pourra se diriger sur Ivrée et la Doria que dans le cas où ce pont existerait encore. Il ignore qu'il a été emporté. Sur la ruine de ce pont voir le Mercure français {loc. cit., p. 742).
La l'ouyado et ïranchanl, plus une compagnie du rég-iment italien, commandée par M. Bassiani. A la nuil, le colonel de la Grange, accompagné des capitaines de la Serre, Desdat, La Buffière, de l'enseigne Bessères et de quelques soldats armés de mousquets, traverse le Pô pour aller inspecter le fort. Pendant que le colonel donne ses ordres, M. de la Serre suit le capitaine sergent-major Bretelin, du régiment de Ribérac, qui est en train de placer les sentinelles perdues, en grand'garde, au dehors des murailles. Subitement, dans l'obscurité, au loin, on entend un hennissement de cheval. Est-ce l'ennemi? Les officiers se précipitent à plat ventre, écoulant; mais ils ne perçoivent rien. Ils se relèvent, reprennent leurs occupations, achèvent, et reviennent au fort où ils trouvent M. de la Grange occupé à faire ranger des piques, des pelles qu'il a apportées aux trois compagnies afin qu'elles se retranchent, et donnant ses dernières instructions aux officiers. On se sépare. Le colonel et sa suite se rembarquent pour rentrer à Casai. Mais il n'a pas avancé de cinq à six brasses sur la rivière qu'un coup de l'eu éclate dans la direction des sentinelles perdues. Le bateau retourne, atterrit, et les officiers qui sont descendus attendent; mais nul autre bruit ne leur par-
vient. Ils supposent qu'il s'agit d'une fausse alerte et regagnant la barque se disposent à reprendre leur traversée. A peine sont-ils au milieu du fleuve que de nouveau un coup de mousquetade retentit, suivi, cette fois, de deux, puis de trois, enfin d'une fusillade générale précipitée. Toutes les sentinelles font feu. Le bateau, virant rapidement, accoste; on entend sonner la charge : le fort est attaqué. Dix-sept compagnies de cavalerie espagnole arrivant au galop, chaque cavalier, qui porte en croupe un mousquetaire, a jeté ce mousquetaire sur le bord du fossé, vivement, et l'assaut est donné'. Les retranchements, restés inachevés, ne sont pas défendables. L'escalade est si brusque et la surprise si rapide qu'à peine les Français ont-ils le temps de se reconnaître. La compagnie italienne de ]VL Bassiani, qui doit défendre l'entrée du fort, s'affole, décharge ses mousquets, puis tourne le dos et crie au sauve-qui-peut. C'est une panique! Fantassins et cavaliers ennemis hurlant entrent de toutes parts. Le capitaine Bassiani veut courageusement lutter, mais promptement enveloppé, il est contraint de se rendre à un officier allemand. Pendant ce temps, le colonel de la Grange accourt
I. Déclaration du capitaine Bassiani. Le cavalerie bordait le fossé pendant que l'infanterie escaladait (nis. fr. 20 143 p. 94).
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de la riviùro : « Ça, ça, compag-nons, crie-t-il, courage! » Le capitaine Bretelin qui le rejoint lui dit : « Monsieur, où voulez-vous aller? Vous n'avez point de force. Il vaut mieux aller quérir du secours et défendre les nôtres que d'aller nous perdre sans les pouvoir secourir! » M. de la Grange n'écoutant pas, le capitaine le prend par la casaque, le tire à lui, l'entraîne vers le bateau, où le colonel ordonne au moins à l'enseigne Bessères de prendre les quelques soldats qui sont là et de gagner le fort. Le malheureux Bessères s'élance, mais il va être tué d'un coup de pistolet dans le crâne et son escouade dispersée ne parviendra à regagner Casai que sur les barques de meuniers envoyées immédiatement de la ville. Pour tout secours, il est trop tard : le fort est pris, il ne sera pas reconquis'. Cette chaude alïaire a coûté cher : le capitaine la Pouyade est tué, sa compagnie presque entière anéantie; le capitaine Tranchard est blessé à mort et prisonnier'; Bassiani est aussi prisonnier. L'indignation est générale contre la compagnie italienne dont la lùcJKdé a tout petdu. Le lende-
1. L'attaque se proiliiisil à trois heures du malin (llisl. journalière de (6 qui s'est passé dans le Mont ferrât, p. 11, et Mercure français p. 756).
2. « La Pouyade et du Tioncliart, ca[iitaines du régiment de Ribérac, firent des merveilles « {Ilist. journalière, pp. 11-12).
main on oblieat des Espagnols la permission de venir enlever les morts; on trouve ceux-ci dépouillés, nus, les corps lardés de grands coups de coutelas : c'est une pitié ' !
Mis en goût par ce succès partiel, l'ennemi s'enhardit et tente la nuit suivante une nouvelle attaque. M. de Toiras a envoyé les lieutenants Groppier de la compagnie Guy, et la Faye, de la compagnie de Fonteynes, organiser une petite redoute dans les ruines d'une chapelle, à quelque distance en avant de la ville. Cinquante fantassins les accompagnent. Dans la nuit du lundi 27 au mardi 28, sur les deux heures du matin, une colonne espagnole les assaille si fortement, et avec tant d'impétuosité, qu'après une résistance désespérée les Français sont contraints d'abandonner la place. La ville, au bruit du combat, est en alarme. Le canon tire. Les murailles se garnissent de troupes. Le commandant en chef rassemblant
1. " Ces morts esloient en grand nombre et les blessés estoient tous nus, que les Espagnols avoient dépouillés, ne leur ayant pas seulement laissé un linge pour couvrir la honte de leur corps; outre cela, il les avoient traités inhumainement; leurs membres estoient hideusement couverts de sang et de poudre; les uns n'avoient point de jambes, les autres estoient sans bras, quelques-uns au lieu des yeux et de leur lumière avoient deux sources de sang dans la chair meurtrie et à plusieurs pendoient l'oreille et la joue sous le menton » (Baudier, Hist. de Toiras, p. 154).
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un corps do qualre cents liommes marche sur la redoute, l'atteint et, à son grand étonncment, la trouve complètement abandonnée de l'ennemi qui y a laissé des morts, des armes, des mousquets, des piques, des fourchettes et des mèches.
Voilà deux échecs successifs par lesquels commence le siège. M. de Toiras furieux jure que cela va changer et que ce jourd'hui même, à son tour, il attaquera. En effet, vers midi, les troupes sont prêtes. Une avant-garde de 2S0 hommes, un tiers piquiers, le reste mousquetaires, sort par la porte neuve de la ville, côté de l'orient, et se divise en trois détachements commandés, celui de gauche par Blochebonne, celui de droite par Laporeau, celui du milieu par Ghenard, pendant que cinquante mousquetons que conduit Villechartres constituent en arrière une petite réserve. Les deux compagnies de cavalerie de Boissac et de Canillac suivent. Enfin un corps d'infanterie de 500 hommes reste à moitié distance de la ville en cas de besoin. M. de Toiras, achevai, accompagné des colonels de la garnison et d'officiers, s'est joint aux cavaliers pour assister à l'affaire. Le but proposé est l'enlèvement de deux redoutes que l'ennemi a élevées pour couvrir ses travaux
d'approche \ Sur un signal donné, les 250 hommes de l'avant-garde s'élancent et en courant gagnent une petile cassine située à douze cents pas de la citadelle. Là ils font halte et reprennent haleine. La première redoute est à portée. L'ennemi ouvre le feu. En colonne, les nôtres se lancent en avant, entraînés par les officiers, et, arrivés aux retranchements, escaladent, culbutent, massacrent tout ce qu'ils rencontrent. L'excitation est grande. Encore sous le coup des exécutions qui ont eu lieu l'avant-veille au fortin, ils ne font aucun quartier. Le chiffre des tués fut tel qu'on n'appela, depuis, cet ouvrage que le fort des morts-. La redoute est prise. Immédiatement on se reforme
1. Ces deux redoutes sont garnies de 300 hommes chacune, des Milanais, commandés par leur colonel, Oclavio Sforci. Le bruit courut même que M. de Spinola y était en personne (Baudier, Ibid., pp. 154-133).
2. « Plus de 200 hommes furent taillés en pièces avec quelque quarante officiers >- {Hist. journalière, p. 12). Dans une lettre à Richelieu, au dire du cardinal {Mémoires, II, 215), Toiras aurait déclaré n'être sorti qu'avec 150 hommes et 40 mousquetaires, les forts étant gardés par 400 hommes; il aurait tout tué sauf un seul ennemi qui aurait été fait prisonnier. Richelieu ajoute en parlant de Toiras : « Il écrivoit avec peu de sincérité ». Il faut nous mettre en garde ici contre les affirmations de Richelieu à l'égard du commandant de Casai. Fait maréchal de France après le siège, Toiras a fini par se brouiller avec le ministre, a dû passer la frontière et est mort obscurément à l'étranger en 1636. Richelieu le poursuit de ses rancunes dans ses Mémoires et incrimine tous ses actes. En réalité on voit par les lettres de Richelieu écrites au jour le jour que, sur le moment même, les sentiments du cardinal n'étaient pas si sévères à l'égard du futur maréchal.
en colonne [)our se jeter à nonvcau sur la seconde redoute. Mais ici rennemi oflVayé n'a pas attendu et on l'oporroil qui s'enfuit en courant à travers la plaine. M. de Toiras juge le moment venu d'intervenir et d'achever la défaite. Sur son ordre, les deux compagnies de cavalerie s'ébranlant, le commandant en chef, suivi de ses officiers, en tête, chargent. Malheureusement à une petite distance débouchent inopinément des masses de cavalerie espagnole qui descendent au grand trot pour protéger les leurs. Il faut s'arrêter. Le colonel de La Grange, très bien monté, a été entraîné par son cheval trop en avant, suivi d'un seul chevauléger nommé Roquetaillade. Ne reconnaissant pas l'ennemi, il va se jeter dans ses rangs, lorsqu'un cavalier espagnol se détache, fonce sur lui et décharge son arquebuse qui manque son but mais avertit M. de la Grande : « Çà, Roquetaillade, crie le colonel auchevau-léger, tuez-moi ce bougre là! » Le chevau-léger a enlevé son cheval; il atteint l'Espagnol, lui tire son coup de pistolet à quatre pas, mais force lui est aussi de s'arrêter et de tourner bride, le reste de la cavalerie ennemie accourant au galop.
La retraite générale sonne. On a de la peine à ramener les soldats qui, dispersés, sont occupés à
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piller les redoutes, à fouiller les morts, à ramasser ce qu'ils rencontrent. L'artillerie de la citadelle tonne pour protéger le retour. Tout le monde enfin peut rallier Casai. L'affaire a été peu meurtrière, de légères mousquetades, quelques coups de piques, de hallebardes. Mais on se plaint vivement de l'imprudence des chefs. Ils se sont lancés à la charge au risque de se faire tuer et M. de Toiras n'a dû son salut qu'à l'excellence de sa monture. Si celle-ci s'était abattue, c'en était fait du cavalier, ou il eût fallu engager la garnison entière afin de le dégager. Quand on est le général en chef, on ne s'aventure pas comme un simple c< carabin ' » ! Il y avait de grands dangers à courir. On cite le cas d'un cavalier nommé le Brethon qui était tombé sous son cheval; un Espagnol lui tire un coup de pistolet à la tète et le blesse légèrement. Arrive M. de Saint-Aunez, neveu de M. de Toiras^, qui, sachant le Brethon bon soldat, vient
1. Le mot est de M. de la Serre qui l'emploie dans le sens de simple soldat. En réalité ce mot, à cette date, est usité d'une façon défavorable el signifie bandit, brigand; les carabins (corps spécial de cavaliers désignés ainsi parce qu'ils étaient armés d'une carabine) ayant une déplorable réputation. Pour d'Aubigné, « carabinage » veut dire félonie (Les aventures du bai-on de Fœneste, éd. Prosper Mérimée. Paris, P. Jannet, iSoo, in-12, p. 209).
2. Henri Bourcier de Barry, seigneur de Saint-Aunez, avait épousé en 1623, Glaire de Lésignan, fille d'une sœur de Toiras, Isabelle de Saint-Bonnet (Bassompierre, Méinoires, IV, 146;
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à son secours; ce (juo voyant, nn vieil Espagnol, solide gaillard, se jette sur M. de Saint-Aunez pour le maîtriser. A son tour, le chevalier de Barry • accourt à la rescousse, plante par derrière son épée dans la gorge du vieil Espagnol qui, traversé de part en part, s'alîaisse et tombe. Un autre cavalier espagnol survient, s'en prend au chevalier de Barry, se rue sur lui ; mais le chevalier, ne perdant pas la tramontane, plonge son sabre dans le ventre du cavalier d'une façon si afîreuse, que pendant que le cheval affolé emportait l'individu, on voyait « les trippes de celui-ci pendantes sur l'arçon de la selle » !
Le lendemain mercredi 29, on croit que l'ennemi va riposter. Il s'avance en longues lignes de bataille par grandes masses. M. de Toiras sort avec six cents hommes pour recevoir le choc, mais ce n'est sans doute qu'une simple parade faite pour intimider, car l'ennemi se retire.
Avenel, Lettres de Richelieu, VI, 574). Il est ici à litre de volontaire ainsi qu'un certain nombre de gentilshommes qui ne sont pas enrégimentés et servent où et comme ils veulent. Il donna pas mal de diflicullés à Richelieu plus tard et passa à l'étranger.
1. M. de Barry est le frère de Saint-Aunez. 11 est cornette dans la compagnie de chevau-légers de M. de Toiras. 11 va être tué à la fin de juillet, au cours d'une sortie, d'un coup de carabine (Baudier, llist. de Toirns, p. t7G; Mercure français, XVI, 1630, p. 776).
Le jour d'après, jeudi, est la Fôte-Dieu. Les deux armées célèbrent la solennité religieuse en ne se livrant à aucun acte d'hostilité. Toute la journée, dans le lointain, vers le couchant, on a entendu gronder le canon. Serait-ce l'armée de secours qui attaquerait la ville de Turin '?
Vendredi 31 mai, le bombardement commence vers neuf heures du matin, d'abord faiblement. Il tombe des boulets sur le château, sur l'église Saint-Antoine, près de laquelle est la maison de M. de Toiras. Peut-être l'ennemi connaît-il ce détail et tire-t-il en conséquence! Mais le point surtout atteint est le boulevard des Trois-Vents. Gomme c'est l'endroit le plus faible, il y a apparence que les assiégeants veulent préparer l'assaut de ce côté. Le commandant en chef prescrit au capitaine de Salines, du régiment de La Grange, de se porter sur le lioulevard en question et de ren-
1. Il avait été question de l'armée de secours un mois avant l'investissement prévu de la place. Le 25 avril, Uichelieu écrivait à Toiras (Avencl, Lettres de Richelieu, III, 044) que le roi arriverait le 1'"' mai à Lyon à la tête de 12 000 hommes et de 1200 cavaliers; qu'il était précédé à la frontière par MM. de Bassompierre et du Rallier conduisant 13 OOO hommes et 600 chevaux, en tout 26 800 hommes. Les ofticiers de Casai étaient excusables de croire cette armée déjà devant Turin. On va voir qu'elle n'était pas si près d'arriver, pour beaucoup de raisons.
forcer les défenses. En avant du fossé, le capilaine fait faire une demi-hme, ouvrage retranché en pointe, muni d'un fossé, de palissades, de terre-j)lein et ouvert du côté de la place. Il l'occupe fortement '.
Les travaux d'approche des ennemis, entrepris avec activité, se poursuivent. Chaque nuit les voit avancer. Batteries, forts, redoutes, retranchements se multiplient pour les protéger. On aperçoit des équipes de douze à vingt Espagnols descendant chaque matin, chargés de fascines et se relayant. Ils vont, espacés, pour éviter les coups. De la place, on a Leau tirer le canon, l'elTet est insignifiant. Les renseignements recueillis par les officiers apprennent que M. de Spinola tient la main à ce que le travail soit mené vigoureusement. Deux fois par jour, il vient aux tranchées. A deux heures du matin, il donne ses instructions aux capitaines et à deux heures de l'après-midi
1. Le siège de Casai va être le type classique du siège d'une place au xvii" siècle : attaque et défense sont conduites suivant les règles. Consulter J. Cataneo, Le capitaine, contenant la manière de fortifiev places, assaillir et défendre. Lyon, J. Iloussin, 1593, in-4". (Tout y est étudié d'après des calculs rigoureux, lignes, prolils, défilements, cheminements : c'est une science et exacte.) Comparer avec le siège de Bois-le-Duc de IG29 (Mémoires de Frédéric Henri prince d'Orange, qui contioinent ses expéditions militaires depuis 16^21 jusqu'à l'année 1646. Amsterdam, P. Humbert, 1723, in-4", pp. 61 et suiv.).
retourne s'assurer si ce qu'il a commandé a été exécuté. Lorsqu'il est mécontent, il punit les officiers de la prison ou les suspend, et ceux-ci, tenus ainsi en haleine, s'appliquent à pousser leurs hommes à coups de Lùlon. « Nous les voyons travailler en telle sorte qu'il n'y a mousquetade, canonnade, ni sortie qui les empêchent une minute. C'est merveille de voir le grandissime travail qu'ils font. »
Pour tâcher de savoir où ils en sont et sur quel point particulier ils dirigent leurs efforts, les officiers sortent en reconnaissance*. Le lundi, 3 juin, le colonel de la Grange se rend, accompagné de M. de la Serre, vers la demi-lune qui a été construite en avant du château. Ils causent. Depuis le matin courent en ville des hruits vagues de trahison. M. de Toiras n'a pas voulu y croire, parce qu'ils étaient trop imprécis et qu'on n'articulait rien d'exact, mais les chefs ne sont pas sans quelque préoccupation. De la demi-lune, qu'on trouve gardée par des soldats italiens, M. de la Grange constate que, de ce coté, les approches ennemies
l. On lit moissonner à ce moment les blés qui étaient dans les champs au pied de Casai, quoiqu'ils ne fussent pas encore mûrs, d'abord pour empêcher l'ennemi de les prendre, ensuite pour que celui-ci n'en profitât pas afin de s'avancer sous leur couvert (Ms. fr., 20 1'i3, p. IJG).
SOUVEMUS D UN SIEGE. 303
ont avancé à grand pas. Prenant dix mousquetaires et leur sergent, il s'aventure dans la plaine afin de se mieux rendre compte, puis, revenant au château, il demande aux Italiens qui l'occupent de tirer le canon sur les travaux des Espagnols. Les Italiens refusent. Malgré ses instances, le colonel ne peut rien obtenir. Cette attitude le laisse perplexe.
Sur sa demande, M. de Toiras, décide qu'une sortie sera exécutée dans cette direction le 4 juin, afin d'aborder les travaux ennemis, de les détruire et de faire reculer les Espagnols. A l'heure dite, les compagnies sont là : M. de la Grange les mènera. Ardent et vif comme un jeune homme, malgré ses cinquante-cinq ans, le colonel, casque en tête, revêtu d'une belle cuirasse à l'épreuve, monté sur un cheval de sang qui piafTe, excite et entraîne son monde. Déjà les têtes de colonnes ayant traversé le château sont descendues dans la plaine, lorsqu'on aperçoit, au loin, les lignes profondes des régiments espagnols, rangées en bataille, attendant l'attaque, comme si elles avaient été prévenues. Il y a donc des traîtres! M. de Toiras qui est venu assister à l'opération, ordonne que tout le monde rentre : on ne bougera pas. Là-dessus un enseigne du régiment de Pompadour,
nommé Delines, lui amène un jeune garçon de quatorze à quinze ans qu'il a surpris dans une petite tour, près du château, agitant un long bâton au bout duquel pendait un drap blanc. Le garçon interrogé avoue avoir porté plusieurs lettres au camp ennemi de la part d'un certain capitaine italien nommé Gambero. C'est ledit Gambero qui lui a fait faire le signal en question et lui a offert, à cet effet, six pistoles dont trois comptant, en lui indiquant la façon dont il devait s'y prendre pour agiter le drapeau d'une manière convenue. M. de ïoiras commande immédiatement d'arrêter Gambero et on écroue celui-ci dans une des prisons du château*.
Un incident analogue qui se produit le lende-
1. Voici comment l'auteur de la relation du Mercure français (XVI, 1630, pp. 760-1), rapporte l'incident : <• Tout estant prêt, sur le point de sortir, n'attendant plus que le commandement, on vit toute la cavalerie des ennemis descendre à toute bride vers la Margueritte et quantité d'infanterie filer dans les tranchées. Mais comme l'on monstroit cela à M. de Toyras, on lui amena un garçon qui avoit été surpris faisant un signal de dessus une demi-lune, à deux heures après midi, avec un mouchoir au bout d'une longue canne, lequel tournoyant plusieurs fois donna avis aux ennemis de se prendre garde; quoi voyant, on fit retirer tout le monde. Ce garçon interrogé, au commencement faisoit fort l'assuré; mais quand on lui eut serré les pouces avec un rouet de pistolet, il confessa qu'un nommé Gambere, l'un des capitaines, le lui avoit fait faire. Ce Gambere étoit Montferrin, de la vieille garnison de Gazai et fort bien apparenté ». — M. de Toiras défendit qu'à l'avenir <■ on sonnât plus les cloches pour frustrer les traîtres de donner aucun avis par le son d'icelles » (llist. journalière, p. 13).
SOUVENIRS d'un siège. 305
main ajoute aux inquiétudes. Devant la citadelle, que gardent quatre compagnies et notamment du côté du bastion de Saint-Georges où M. de la Serre est en faction, les cheminements ennemis progressent avec rapidité. On voit les gabions se suivre, s'aligner, croître. On tire le canon dessus, sans succès. Il est décidé qu'on tentera une sortie; lorsque, au moment même, un individu, se détachant des lignes françaises, court aux sentinelles ennemies, les prévient, celles-ci donnent l'alarme, et l'infanterie espagnole accourant se retranche fortement, rendant impossible toute attaque. Il faut y renoncer.
Vendredi 7 juin : le bruit court que l'armée française de secours approche; elle serait commandée par le roi lui-même, dit-on, et marcherait sur Turin pendant que M. de Montmorency arriverait par Asti. On a vu celui-ci à Savidiano le 2. Les maréchaux de Créqui et de la Force descendraient aussi par Ivrée ; ils auraient une forte armée, mais se trouveraient tellement encombrés de charrois et de voitures qu'il leur serait impossible d'arriver prom[)tement. Malheureusement ces nouvelles ne sont confirmées par aucune lettre. Les officiers qui raisonnent
de la silualioii estiment généralement qu'il ne faut pas compter sur le secours avant la moisson, et les plus optimistes espèrent voir apparaître l'armée française « plutôt que les blés », mais guère avant la huitaine qui suivra la Saint-Jean*. Néanmoins, on est plein d'espérance et on discute sur ce que pourra faire M. de Spinola. Il n'a que trois partis à prendre : ou aller au-devant de l'armée de secours et l'attaquer, ou rester dans ses retranchements et continuer le siège, ou décamper et gagner le Milanais afin de le défendre. Il n'est pas assez fort pour adopter le premier parti : dans le cas d'une défaite il mettrait les affaires du roi d'Espagne en trop mauvais étal. S'il reste dans ses retranchements, on l'y affamera
1. Persuadé que sans secours du dehors, la place finirait toujours par être prise, Toiras avait écrit dès le 5 juin à Richelieu pour le presser. « Je ne désire pas avec moins de passion la délivrance de Casai, répond le cardinal {Lettres, III, 710), que vous savez que je faisois celle de Ré. On n'oublie aucune chose qui se puisse. » Et il lui annonce que l'armée de secours aura passé les Alpes le o juillet. Dans ses Mémoires (II, 214), Richelieu se plaint de ce que, dès la première heure, Toiras ait alarmé le gouvernement, disant •< qu'il avoit peu d'hommes et surtout peu de vivi-es et qu'il ne sauroit par ce défaut faire longue résistance ». Ces informations, ajoute le cardinal, étonnèrent le roi et son conseil. II parait en effet qu'un M. Argencourt ayant inspecté la place et les magasins, avait conclu dans un rapport, qu'il n'y avait rien à craindre pendant les mois de juin et de juillet. Dans ces conditions, le gouvernement avait décidé d'attendre le mois d'août pour faire avancer l'armée, afin que les récoltes sur pied pussent nourrir l'armée de secours en marche {Und., II, 216).
et on le forcera, parce qu'il est mal défendu contre une attaque du dehors, n'ayant ni circonvallations suffisantes, ni forts, ni batteries, pas de pont sur le Pô, pour assurer ses communications. Il ne lui reste qu'à décamper. On conclut que si le général ennemi continue son travail et poursuit, c'est qu'il espère que la trahison lui livrera la placée En attendant il faut se défendre. On se hâte, pour proléger les remparts, de construire en avant du fossé de petits ouvrages, des demi-lunes qui retarderont le contact de l'ennemi et augmenteront les difficultés; on en fait une entre les bastions de Saint-Georges et de Saint-Carie; trois compagnies du régiment de Pompadour vont l'occuper et, pour cette raison, cette demi-lune s'appellera désormais demi-lune de Pompadour.
Samedi 8 juin : les enseignes Sabaud et Châteaugaillard, du môme régiment de Pompadour, sont
1. Richelieu rapporte {Mémoires, II, 242) une discussion qui eut lieu dans un conseil de guerre tenu à Savigliano entre les chefs des armées ennemies d'Espagne et de Savoie sur ce qu'il y avait à faire en présence de l'arrivée annoncée de l'armée française de secours. Spinola, venu de son camp, déclara qu'il ne pouvait quitter les murs de Casai parce qu'on dirait qu'il avait levé le siège. Il demanda au duc de Savoie de se charger d'attaquer les Français. Chacun donna son avis; « mais, conclut Richelieu, ils n'eurent point besoin d'en choisir aucun, car les nôtres ne connoissant pas leurs propres forces ni celles de leurs ennemis, n'osèrent entreprendre de marcher.
commandés pour attaquer une trancliée que l'ennemi pousse en face des bastions de la citadelle. Soixante hommes du régiment de La Grange vont par une fausse porte occuper une demi-lune afin de soutenir le détachement de ces deux enseignes et border le parapet du chemin couvert sur la contrescarpe'. M. de la Serre, qui les commande, les place, et se rend avec M. de la Grange tout à la pointe de la demi-lune, de manière à pouvoir surveiller ce qui va se passer. Le corps des enseignes s'avançant, les Espagnols prennent leurs armes, tirent, puis reculent. Le colonel de La Grange estime le moment opportun : « Aux gabions! compagnons, aux gabions! » s'écrie-t-il, et les soixante hommes de réserve, s'élançant sous les ordres du lieutenant de Fétan et de l'adjudant Gastaldo , bondissent par-dessus les parapets , courent, entraînent les premiers assaillants et se jetant sur les gabions ennemis les renversent. « Je puis dire sans mentir, dit le capitaine de la Serre, que nous avions là les plus vaillants hommes
1. Le fossé d'une place est entre deux murailles. Le mur du côté de la place s'appelle l'escarpe. La muraille qui soutient les terres de l'autre côté du fossé, vers la campagne, s'appelle la contrescarpe. Au-dessus de cette contrescarpe on ménage un petit talus à l'aljri duquel des soldats peuvent tirer; cet emplacement ainsi mis à l'abri tout le long de la contrescarpe s'appelle le chemin couvert sur la contrescarpe.
tant officiers que soldais qui se puissent voir' ». Un sergent, nommé Dental, poursuit un officier espagnol jusqu'à une deuxième tranchée, le tue, blesse deux ou trois soldats venus à son secours et rentre bravement sans avoir rien reçu. On reconnaît dans une autre tranchée, aux nombreuses piques qui dépassent, serrées et remuant, un délachement important d'Espagnols qui se tiennent blottis. Le capitaine de ce détachement paraît sur le talus et, d'un geste énergique, semble ordonner à ses hommes de sortir pour attaquer. Ceux-ci ne bougent pas. La hallebarde à la main^ le capitaine renouvelle son commandement qui n'est pas mieux obéi. Cherchant à prêcher d'exemple, il s'élance lui-même, se retourne pour voir si on le suit, crie, repart, toujours en vain. Seul, un enseigne sort enfin, mais n'avance que de quelques pas, malgré les vociférations de l'officier espagnol. Tout à coup une détonation retentit : c'est une mousqueladc tirée des rangs français par un soldat nommé Périgord. Le malheureux
1. D'après VIJist. journalière (p. 14) la sortie, cITectuée par 80 hommes commandés, moitié- par des sergents, moitié par les capitaines « Sabot, Lobcrie et Cliastcaugaillard » aurait coûte aux ennemis 40 hommes.
2. Les officiers et bas officiers d'infanterie ont toujours une hallebarde; c'est ce qui les distingue des soldats.
capitaine atteint s'abat comme une masse. Il veut se relever, il retombe. De nouveau il se relève et retombe encore. « Il se Irémoussoit fort. » Son enseigne fait mine enfin de se diriger vers lui pour lui porter secours, lorsqu'un sergent français de la compagnie de Chàtillon, Mouille, s'élançant l'épée à la main, fond sur le capitaine blessé, l'atteint et lui larde le corps en criant : « Voilà le coup de Bessères ! » Bessères est le pauvre enseigne qui a été tué à l'attaque du fortin. L'officier est achevé. Trois piquiers eussent suffi pour empêcher le sergent d'égorger le malheureux! « De se voir ainsi misérablement abandonné de ceux qui devroient plutôt tous mourir que de nous soulTrir blessé, c'est chose cruelle! »
Il faut battre en retraite, on n'est pas en nombre pour s'aventurer plus loin. Si on avait eu seulement quelque trente piquiers de plus et des cavaliers avec cuirasse et pistolet, on eût mené plus rudement l'alTaire et « ceux qui esloient dans la dite tranchée eussent été cx})édiés ». Mais, tout de même, M. de Toiras, (jui a suivi l'attaque (hi haut des murailles de la citadelle, est satisfait qu'on ail accompli « plu-s de besogne qu'il n'en avoit commandé ». Du côté français on a eu peu de blessés et presque pas de tués. L'enseigne Sa-
baud a eu la « la moitié do ses chausses emportées d'une mousquetade » \
Dimanche 9 juin, nouvelle sortie. On reprend celle qui a été manquée le 3, du fait de la trahison. Une colonne de cent soixante-dix hommes, cent du régiment de Ribérac, cinquante de celui de Monchat, vingt de la compagnie de Brignac, régiment de Pompadour, sont commandés avec cent hommes du régiment do Pompadour qui suivront en réserve, en même temps que la cavalerie; plus, en arrière, beaucoup d'hommes à pied, piques et pistolet en main. Il s'agit toujours d'aborder les tranchées et de bousculer les ouvrages. En avant de la colonne s'avance un détachement de trente-cinq hommes, en enfants perdus, sous les ordres du capitaine Golumbat. Cette fois l'ennemi n'a pas été prévenu et ne se doute de l'atta(]ue « que quand le coup lui tombe dessus ». Dès que les enfants perdus sont à portée, et que l'ennemi les reconnaît, « il leur fait un très beau et grand salut et sur-le-champ lâche pied ». Sur quoi Golumbat ainsi que ses hommes répon-
\. Cette sortieetles suivantes sont rapportées par le Mercure français (XVI, 1630, p. 761) d'une façon plus succincte, sans note personnelle. C'est le récit officiel.
dent au salut, puis, mettant l'épée à la main, s'élancent en criant. Le reste de l'infanterie s'ébranle à son tour, pendant que la cavalerie, par pelotons de huit ou dix hommes, charge sur les côtés afin de dégager les assaillants. Malheureusement, les fantassins arrivés sur les positions s'amusent à piller ce qu'ils trouvent, se dispersent, s'attardent. Les officiers ont beau crier : « A moi! compagnons, à moi! » l'élan et la cohésion sont perdus'. En présence des Espagnols qui reviennent en force, les troupes reculent protégées par l'arrièregarde de réserve, laquelle « ne se retire ni bransle que l'infanterie ne soit retirée », et aussi de l'artillerie de la place grondant par-dessus les colonnes françaises. Elle a même failli un moment donner sur notre cavalerie, la prenant pour des Espagnols. M. du Gourroy, son commandant, s'est aperçu à temps de la méprise.
On sort encore dans la nuit du il au 12 juin. Puis le mercredi 12 on veut tenter une sortie générale, mais cette fois on trouve l'ennemi prévenu.
1. Un gentilhomme, M. de Lincourt-Sainle-Marguerite, ayant eu les deux rênes de la bride de son cheval coupées par une mousquetade, la bêle s'emballa et emporta son cavalier au milieu des Espagnols. M. de Lincourt, après s'être violemment débattu et avoir tue trois ou quatre hommes succomba (Ms. fr. 20 143, p. 78).
SOUVENIRS d'un SIÈGE. 313
fortement retranché, en nombre, se préparant à faire aux assaillants « une belle réception' ».
Les officiers sont fiers de toute cette activité inlassable. « Il faut avouer, déclare le capitaine de la Serre, qu'il y a peut-être cinquante ans qu'il ne s'est fait de si belles sorties ni avec si peu de gens qui aient fait de si belles exécutions; et aussi les ennemis estoient en telle terreur que quand on faisait sortie, ils lâchaient le pied d'abord. »
Samedi 15 juin, on reparle de l'armée de secours. Le bruit court qu'elle a pris le « pas delaThuile », étroit passage à l'entrée du Val d'Aoste où est un pont sur la Doria. Mais c'est une erreur-. Le lendemain, dimanche, cependant, en guise de réjouissance, M. de Toiras fait solennellement arborer tous les drapeaux des compagnies sur les boulevards de la citadelle. Les troupes bordent les
1. - 11 ne se passoit jour ni nuit que les nostres ne fissent quelque entreprise et galanterie sur les ennemis » {Memire français, XVI, 1G30, p. 706). Dans l'une d'elles on fit prisonnier un officier général, le marquis de Quinquinella [llist. journalière, p. 14) qui commandait ce jour-là « la garde à cheval des assiégeants >■, et reçut quinze coups.
•1. Ou le pont de la Tuile. Il donne accès au Val d'Aoste. Richelieu avait commandé à M. du Hallier d'opérer une démonstration de ce côté de façon à faire croire que l'armée française se dirigeait dans cette direction, et obliger ainsi le duc de Savoie à diviser ses forces (Avenel, Lettres de Richelieu, III, 7-29). Il avait réussi au moins à répandre le faux bruit de ce mouvement.
parapets*; on tire des salves de coups de canon et de mousqueterie ; bourgeois et marchands sont invités à venir sur les remparts assister à cette grande manifestation. Les ennemis, sans doute, n'y auront rien compris. Une autre nouvelle arrive ce même jour et celle-là est plus certaine : la peste a fait son apparition dans l'armée des Espagnols : voilà un bon allié.
Mardi 18, seconde information sur l'armée de secours. Elle aurait franchi les Alpes après avoir forcé les passages et ne serait plus qu'à une lieue de Turin. Ce sont là des bruits contradictoires : ils commencent à énerver. D'ailleurs on dit maintenant que si cette armée attendue n'arrive pas « avant que les blés soient recueillis et serrés, c'est chose certaine que dans deux mois Casai sera perdue^ ». Les plaintes commencent à se
1. Un par.-ipet a trois mèti'es de haut pour permettre aux soldats de se dissimuler derrière, mais il est muni d'une banquette ou deux sur laquelle on monte afin de regarder pardessus (J. Errard, La. fortification déynontrée. Paris, 1620, in-fol., p. 8).
2. « On faisoit l'impossible, dit Richelieu dans ses Mémoires (II, 243). Le cardinal avait donné charge et mandé plusieurs fois, de la part du roi, au marquis d'Effiat qu'il cherchât toutes les voies par lesquelles il avertit de jour à autre le sieur de Toiras de tout ce qui se passoit et du dessein ferme et assuré qu'on avoit de le secourir, pour leur donner courage d'attendre leur secours. »
SOLVEiMRS d'un SIÈGE. 315
faire entendre : excès de travail, nourriture insuffisante. Les soldats qui doivent recevoir quatre sous par jour n'ont plus rien depuis quelque temps et murmurent : il n'y a pas un écu dans les coffres. Fort ennuyé, M. de Toiras a fait fondre sa vaisselle d'argent et l'a débitée en menue monnaie, mais on a été vite au bout de cet expédient. Le cardinal de Richelieu qui est très tourmenté de la situation de la ville et fait ce qu'il peut pour venir la délivrer, a envoyé au commandant en chef un mot par lequel il lui transmet une lettre de change de trente mille écus, créditée au nom du sieur Georges Rossi, marchand de Casai, par MM. Lumagne et Mascarini, banquiers de Lyon*. Rossi accepte bien la lettre, mais il déclare n'avoir pas les trente mille écus. M. de Toiras imagine alors de faire fondre une pièce de canon dont il tire pour 110 000 livres de monnaie de cuivre, pièces de 60 sols, de 30 sols et de trois liards, ou du moins quil exige (|u'on prenne pour cette
1. Richelieu écrit à Toiras le 7 juin (Avencl. Lettres de Richelieu, \\\, 6S8-'J) ipTil lui a envoyé par Iroirivoios dilTcrenLes « trois duplicata d'une lettre de change de trente mil escus; ladite lettre est de Lumagne et Mascarany sur le sieur Georges de Roussy qui est dans Casai » (Cf. Ibid., p. 605, et Mémoires de Richelieu, 11, 213). André Lumagne et Mascarany sont deux grands banquiers de Lyon dont la cour se sert depuis longtemps, notamment pour les alTaires d'argent en Italie (Avenel, Lettres de Riclielieu, 1, 705,772; 111, 695, 700; VIll, o'J).
valeur, promettant, au nom du roi, qu'à l'issue du siège tout sera remboursé au prix émis '. Rossi accepte la combinaison ; les habitants ne l'acceptent pas et déprécient ces fausses monnaies; les misères des soldats vont reprendre. « Chose étrange, que la France fasse ses affaires avec si peu de prévoyance ! »
Ce qui console un peu, c'est que l'armée ennemie n'est pas en meilleur point. Un transfuge du régiment florentin commandé par Jean de Médicis, vient avouer que la peste fait ses ravages parmi les assiégeants, tue les uns, met en fuite les autres. Son régiment qui comptait 2 500 hommes, il y a un mois, n'en a plus aujourd'hui que 1 500. C'est une débandade.
Est-ce pour cette raison que des idées de paix se feraient jour? Le mercredi 19 juin, le bruit arrive de l'armée espagnole que le pape voudrait intervenir afin de réconcilier les belligérants et que le secrétaire du nonce, un jeune homme de vingt-huit ans, M. Mazarin, est parti depuis deux
1. Le Mercure françois (XVI, 1630, p. 7Go-6, 738) et Baudier {Hist. de Toiras, p. 160) parlent longuement de ces pièces de cuivre, les décrivent, et en donnent les facsimilés. Après le siège, italiens. Allemands et Espagnols se les disputèrent et les gardèrent ■. pour leur servir de reliques très précieuses contre la peur » {Hist. journalière, p. 10). Elles portaient en exergue, Nec vi, nec fraude.
jours pour aller trouver le roi de France et lui faire quelque proposition : il y a peu d'espoir'.
En attendant, les Espagnols redoublent d'efforts. Dans la nuit du jeudi 20 au vendredi 21, vers minuit, tandis qu'il pleut à verse et que les Italiens de Casai chargés de garder certaine tenaille, ouvrage du dehors, près de la porte Est de la ville, se tiennent à l'abri et enfermés, ils tentent une attaque, et des escadrons espagnols arrivent au galop, — chaque cavalier portant encore en croupe un fantassin, — défilent sans être aperçus, sinon d'une sentinelle qui donne l'alarme; glissent et vont s'en prendre aux moulins à vent de la place qui bâtis, de ce côté, à proximité du Pô, servent à moudre le blé des habitants de la ville. Ils coupent les cordes -, s'emparent des meuniers et, reprenant leur galopade, reviennent par où ils sont venus. Quoique avertis, les Italiens ne sont pas sortis de leur couvert d'où ils tirent quel-
1. Les négociations en effet continuaient; voir : Richelieu, Excellent discours sur le juste procédé du roy très chrestien Louis XIII en la défense du duc de Mantoue l'an 1630 (dans Recueil de diverses relations des çjuerres d'Italie. Bourg-en- Bresse, 1632, in-4", p. 125-155). Relation fidelle de ce qui s'est passé en Italie en Vannée 1630. Paris, 1031, in-8° (attribué par le P. Lelong à Richelieu), et Cousin, Lu jeunesse de Mazarin (Paris, 1865, in-8").
2. « Us coupèrent la grosse corde qui retenoit un des moulins. Mais celui-ci ne parut pas bouger •> (Ms. fr., 20 143, p. 120).
qiies mousquetades lesquelles parviennent cependant à faire un peu de mal, car le lendemain matin M. de la Serre venant visiter l'endroit de l'aventure, trouve deux cadavres, des cervelles çà et là, des plaques de sang, un cheval mort harnaché d'une belle selle brodée d'or et des débris, trente piques, deux mousquets.
Mais c'est ])rincipalement par le travail des tranchées que l'aclivité des assiégeants redouble. Les cheminements sont poussés si avant qu'en vérité on peut presque dire que la place maintenant est déjà à portée. Décidément c'est sur le bastion Saint-Georges ou celui de Saint-Carie que les lignes convergent. M. de Toiras réunit en conseil de guerre les officiers supérieurs de la garnison, de nombreux capitaines et MM. « de Lessart et Saint- Vincent, se disant tous deux ingénieurs », pour examiner ce qu'il y aurait à faire ^ La discussion s'échauffe et devant l'acharnement contradictoire des uns et des autres, il est impossible de rien décider.
C'est chose impressionnante de voir devant la ville ce travail de taupe s'avancer pas à pas, sourdement, apportant avec lui la ruine et la mort.
1. La réunion a lieu dans la maison de M. de la Grange (Ibid.).
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Une iiuil où M. de la Serre se promène vers deux heures du malin sur le lerre-plein du bastion de Saint-Georges avec le marquis de Rivare, gouverneur de la citadelle, lequel s'est fait faire une baraque en planches en cet endroit, et y couche, le gouverneur reçoit un coup sur le collet. Il pense que c'est une pierre qu'on lui a jetée, mais c'est bel et bien une balle de mousquet qui, heureusement, venait de trop loin pour pouvoir faire grand mal. Le marquis étant gras et replet, elle a donné sur deux ou trois plis de graisse et causé une égratignure qui saigne. Le capitaine engage le gouverneur à rentrer; il refuse; mais la fraîcheur de la nuit provoquant un endolorissement, il se décide à aller se faire panser. — Le lendemain, samedi, le capitaine de chevau-légers de Boissac se trouvant sur le pont-levis de la citadelle reçoit une balle à la jambe'. L'ennemi est donc si près que la place soit sous son feu! Il faut se garder et veiller.
L'Espagnol s'agite, escarmouche, fait aller et venir dans la plaine des escadrons et des bataillons; on dirait (pi'il a hâte d'en finir. Dans la nuit
1. Ou André de Boissat (Bassompierrc, Mém., IV, 16). Le Mercure fi-ançois fait allusion à cette blessure (XVI, 1630, p. 770).
du dimanche 23 au lundi 24, vers deux heures du matin, éclate une violente canonnade suivie de décharg-es roulantes de mousqueterie. Tout le monde en alerte court aux remparts se demandant ce que cela veut dire. Mais on apprend, quelques heures après, que c'est un acte de réjouissance à l'occasion de la fête de saint Jean-Baptiste.
L'avance des tranchés ennemies maintenant est telle que celles-ci vont atteindre les dehors de la place, à la demi-lune que garde le rég'iment de Pompadour. On ne peut presque rien contre elle, les canons ne les atteignant pas, ni la mousqueterie. Les officiers français restent en permanence aux bastions, nuit et jour, colonels en tête, faisant travailler avec acharnement à pratiquer des doubles fossés, à creuser, à épaissir les parapets, à établir des contre-mines. M. de Toiras partout présent, anime chacun de la voix et du g'este.
Exaspérés de ce cheminement qui gagne, quelques gentilhommes se livrent à de téméraires équipées. Le capitaine de Saint-Aunez sort une fois de sa demi-lune, le pistolet à la main, seul, bondit, court par-dessus les obstacles jusqu'à la tranchée ennemie, et là, à bout pourtant, tue raide un soldat espagnol, puis retourne en courant au milieu d'une grêle de balles que les ennemis, revenus de leur
SOUVENIRS b UN SIEGE. 321
stupéfaction, lui tirent, sans d'ailleurs le touchera — Les soldats jettent des pierres aux gens qui piochent dans les tranchées, leur envoient des pots ou des lances de feu destinés à brûler les fascines. Une de ces lances envoyée n'a brûlé qu'au quart de sa longueur, sans elTet. Un chevauléger^ ajuste sa cuirasse, coiffe son pot de fer, ou casque, et courant aussi, ramasse la lance qu'il rejette au bon endroit, au risque d'attraper un coup de mousquet ou d'être lardé d'un coup de pique.
Ces exemples de courage font merveille, et les habitants eux-mêmes en subissent l'influence. Il y a encore, dans la plaine, quelques champs de blé qu'on peut moissonner. Des soldats, des gens de Casai, voire des femmes, vont procéder à la récolte, malgré les fusillades ennemies qui les poursuivent. Une jeune Italienne, Anne-Marie Novarèse, qui est du nombre, s'est bravement armée d'un mous- ([uet et tout en fauchant, vaillamment, s'interrompt pour coucher son arme en joue, ajuster et tirer. Les ennemis l'ont remarquée et lui expédient
1. Cet incident est aussi relaté par l'Histoire Journalière de ce qui s'est passé dans le Montferrat, p. 17, et le Mercure français, p. 768.
2. Le nommé Guerre, cavalier de la compagnie de M. de Toiras.
force mousqiietades, dont l'une finit par la blesser légèrement. Ils l'interpellent de loin et l'accablent
de sottises : « P des Français! « burlenL-ils.
Elle a entendu. « Je veux être la leur, crie-t-elle, mais je ne serai pas la vôtre! » Du reste, c'était <i une fille d'honneur qui se maria par après avec un français* ».
La garnison en alerte redouble d'attention. Il ne faut pas se leurrer, la prise d'un des bastions de la ville entraînerait la prise de celle-ci, et celle-ci aux mains de l'ennemi, la ville n'a qu'à se rendre. A cette fin de juin la tranchée de l'assiégeant est arrivée « à la longueur d'une pique de nos dehors et est contre la demi-lune que garde le régiment de Pompadour, en manière qu'on se jette des pierres de l'un à l'autre ». La situation est de plus en plus critique. Un prisonnier qu'on vient de faire prévient que M. de Spinola prépare une altaijiie générale de tous les dehors. Les gardes sont doublées, les régiments au complet attendent sur les terre-pleins plusieurs nuits de suite. M. de
1. Michel Baud'iev (His t. de Tairas, p. 169) l'appelle Francesca et dit que c'était une jeune fille enrôlée comme soldat, recevant une solde. Il raconte les faits un peu dilTéremment. Le Mercure (p. 770) et YHistoire journalière (p. 19) se copient littéralement ne disant pas le nom de la jeune fille, qu'ils déclnront âcée do vintrtans.
SOUVEMliS IJ IN SIEGE. 323
Toiras cL les capitaines dcmcuronl en permanence dans les bastions menacés ; mais rien n'apparait. De fait, il est absurde de penser que l'Espagnol puisse tenter un assaut sans avoir pratiqué de brèche. Il y a apparence, au contraire, que parvenu maintenant presque aux fossés, il va creuser des mines, installer des fourneaux et faire tout sauter. Les explosions, les terribles explosions si meurtrières, sont, à présent, le danger à courir. Un Français qui sert dans l'armée espagnole et qui a déserté, vient dire qu'on en prépare trois et qu'elles vont jouer d'un moment à l'autre. Chacun attend avec émotion. On est aux aguets. Dans la nuit du samedi 29 au dimanche 30, à minuit juste, la première explose avec un fracas épouvantable \
Cette nuit-là, M. de la Serre est de service sur le bastion Saint-Carie avec vingt mousquetaires bordant le parapet. Le temps est calme, la lune s'est levée et éclaire la plaine immobile. De l'ouvrage construit en avant du bastion arrive un bruit cadencé d'instruments où l'on distingue un trompette et une vielle : ce sont des gentilshommes français, MM. de Barradas, de Souvré, de Saint- Aunez, de Montausier et d'autres qui, après le
dîner, ont eu la singulière idée de venir boire à la santé du marquis de Spinola en cet endroit, et de danser en son honneur sur un point particulièrement dangereux. Us ont amené avec eux un trompette de cavalerie et un vielleur aveugle fort connu de la ville et de la garnison, Après s'être promené sur le terre-plein tout le soir et n'avoir rien remarqué d'anormal, un peu avant minuit, M. de la Serre a l'envie d'aller jusqu'à la demi-lune, un instant, afin de voir la petite fête et de dire un mot à ces messieurs. Il lui faut, par un assez long détour, gagner une poterne basse donnant accès au fossé. Le capitaine arrivé là remarque que le bruit de musique a cessé. Les gentilshommes ayant terminé leur soirée, sans doute, vont se coucher. M. de la Serre se dispose à rebrousser chemin, lorsque tout à coup une puissante détonation éclate; toute la pointe de la demi-lune saute, projetant autour un amas immense de pierres, de terre et de briques. Comprenant ce qui vient de se passer, M. de la Serre se précipite en avant. Le sol est bouleversé. Une partie de l'ouvrage a été démoli. Les gentilshommes heureusement n'y étaient plus, et le joueur de vielle a passé le fossé sur une planche. Mais quelques minutes plus tôt et tous y restaient.
Vingt-cinq soldats sont ensevelis, dont huit lues. Le colonel de la Grange qui faisait sa ronde à quelque distance avec un officier, rassemble immédiatement trente mousquetaires qu'il trouve sous la main et accourt dans le cas oij quelque colonne d'assaut tenterait l'attaque subite. Il ne voit rien venir. L'alarme est dans la garnison. Partout le tambour résonne. A ce moment une deuxième explosion retentit un peu à côté du lieu de la première, mais elle ne fait rien qui vaille. Une pierre seulement projetée va frapper à la jambe M. de la Grange. On veille. Le reste de la garde est tran(|uille et les Espagnols ne bougent pas '.
Au jour, on travaille à réparer les dégâts de la nuit : on creuse, on terrasse, on plante des palissades ^ Un gentilhomme qui s'y emploie activement, M. de Tertillac, est tué d'une arquebusade à la tète. Puis on augmente l'artillerie des bastions avoisinanls. Il faut traîner les canons. Les chevaux de traits manquant, « qui m'aime me
1. En éclatant, la minu atteignit les Espagnols qui étaient trop près et « en ensevelit plus de trente », ce qui les empêcha de donner, dit Baudier {Hist. de Toiras, p. 168).
2. <. La mine emporta la pointe de nostre demi-lune, sur les ruines de laquelle nous nous couvrîmes avec barritjues, fascines, chevaux de frise, terre et de tout ce que nous trouvions en main promplement ■> {Mercure français, XVI, 1630, p. 76S).
326 AU TEMPS DE LOUIS XIIl.
suive » ! s'écrie un colonel qui s'altelie aux pièces pour les tirer, et les soldats se précipitant, enlèvent les canons.
L'explosion a jclé TetTroi parmi les troupes. Un phénomène au(|uel les esprits frustes des soldats ne comprennent rien, ajoute à leur terreur. Le soir, vers cinq ou six heures, le ciel étant clair, on entend des coups de tonnerre du côté du couchant, des nuages montent, et alors, vers l'orient, sur l'horizon, on aperçoit « une chose faite comme une corne d'abondance, plus blanche que tout le reste des cieux; et la pointe s'allongissoit, puis, sur-le-champ, s'acourcissoit, puis, sur-lechamp, s'allongissoit, puis s'acourcissoit, et fit ainsi un petit quart d'heure ». C'est, tout simplement, une comète. Mais les esprits frappés y voient une apparition mystérieuse et des hallucinations suivent\ On croit apercevoir un feu follet qui se promène la nuit suivante dans la plaine, « courant et suivant les tranchées ennemies » ; une nuée qui erre au milieu des ouvrages; voire même des formes vagues de « chapeaux et de pouipoinls
1. ■• Une comclc en forme de lance se fit voir en l'air un dimanche à quatre heures du soir. De lance, qui marque le combat, elle se transforma en palme qui monstre le triomphe et linit en une grande queue blanche » (Baudier, Hi?t. de Toiras, p. 153).
los(]ucls somliloiiMiL v;iij;;il)()iuler ». Des coups de mousquet sont tirés dessus.
Dans les bastions, on s'occupe de travaux supplémentaires en arrière des pointes. Il faut prévoir le cas où les demi-lunes, en avant du fossé, rendues intenables, seront abandonnées, et où l'ennemi s'en prendra à l'escarpe de la citadelle. M. deXoiras recommande de ne laisser aux extrémités des demi-lunes que les sentinelles parce que le jeu des mines va très probablement recommencer. Effectivement, dans la nuit du lundi 1" juillet au mardi 2, à deux heures du matin, un nouveau fourneau éclate le long de la demilune de Ribérac sans faire grand dégât d'ailleurs. Les sentinelles sont culbutées, en partie enfouies, fort « moulues de terre ». Le vendredi, au soleil levant, une autre mine saute à la pointe de la môme demi-lune et abat neuf soldats. Puis les explosions se précipitent, trois la nuit suivante, avec accompagnement d'une canonnade générale et dun tir de mousqueteric étourdissant. On a craint un moment une attaque finale et on a attendu de pied 'ferme l'assaut, tout le monde à son poste. Mais l'Espagnol n'a pas remué. « On ne sait ce qu'il vouloit dire par une telle action. »
A partir de ce commencement de juillet, presque chaque jour compte une explosion*.
On répare au fur et à mesure les terres bouleversées; on refait palissades et terrasses; on agrandit les fossés qu'on creuse profondément afin de rendre l'assaut, quand il se produira, plus difficile. A part quelques sentinelles hasardées en avant, les défenseurs se tiennent en arrière des ouvrages, prêts à donner, et tachent de creuser à leur tour des contre-mines pour répondre à celles des assaillants. Le 13 juillet, même, on en pousse une qui, en éclatant, a semblé engloutir pas mal d'Espagnols.
Mais il est trop tard pour sauver la demi-lune. Sous l'elTet des explosions successives, celle-ci est à peu près rasée. Il est inutile de chercher à la défendre davantage, et M. de Toiras se voit obligé de la faire évacuer. Dès que les troupes sont repliées dans le bastion qui est derrière, les ennemis, avançant immédiatement, se jettent sur la l»osition et travaillent la nuit pour y installer une batterie de quatre pièces protégée etgabionnée. De
l. " Il y a eu tel bastion cl telle demi-kinc que pour le gagner et défendre, on y fil jouer, soit de la part des ennemis, soit de la nostre, plus de quatorze fourneaux » [Mercure français, XVI, 1630, p. 709).
sorvEMiîs d'un siège. 329
co poinl, àlioul [)oi-tanl, ils vont mainlcnaiill)alli'e la muraille du bastion de plein fouet, et la démolir afin d'ouvrir leur brèche dans la citadelle. M. de Spinola est même aperçu venant inspecter les travaux et donner ses ordres. On tire sur lui, sans succès. Du bastion, couvert de troupes, s'orjzanise un feu d'enfer. Les soldats se retranchent de plus en plus, surélevant les terre-pleins, épaississant les palissades, doublant encore les défenses \ L'ennemi ajoute de nouveaux canons à sa batterie. Alors M. de Toiras décide qu'il faut se donner un peu d'air en se dégageant de cette artillerie. Sur son ordre, deux fourneaux dirigés de ce côté explosent, et une attaque vigoureuse bouscule ce qu'elle rencontre, trouant, renversant, détruisant. Mais, le surlendemain, l'Espagnol a tout rétabli.
Est-ce une diversion? On apprend que l'ennemi se met maintenant à diriger une attaque contre le boulevard des Trois-Vents. Il a installé quatorze pièces et canonne ce point. Le colonel de la Grange, qui y commande, rempare, accumule les
{. Normalement la saillie des forlifications au-dessus de la plaine doit être de 25 pieds (8 mètres), et l'épaisseur, 13 toises dans la partie supérieure (20 mètres) (J. Errard, La fortification démontrée, p. 8).
330 AU TEMl'S DE LOUIS XIII.
palissades, gabions et fascines, éJilie de peliles lunettes en avant des fossés, couchant, mangeant, vivant dans les terrassements. Les ennemis qui le devinent à sa voix tonitruante tirent dans sa direction, mais ne l'atteignent pas. Il constitue une seconde ligne de défense en faisant abattre les maisons qui avoisinent le boulevard et en les faisant créneler. Si l'ennemi escalade les fortifications, on se défendra ici.
. La garnison entière croit à une attaque générale pour le 25. Ce jour-là tout le monde est sur le quivive. M. de Toiras fait même armer les bourgeois et leur demande de border les parapets des murailles. Mais les Espagnols n'ont pas paru. Comment se fait-il que M. de Spinola retarde à ce point l'effort décisif? on ne comprend rien à son inaction. Sept Napolitains transfuges en apportent une explication. L'armée assiégeante, disent-ils, abimée par la peste, la fatigue et la famine, serait dans le plus navrant état d'indiscipline. Un maître de camp est venu de la part du duc de Savoie demander à M. de Spinola d'envoyer au secours du prince toute la cavalerie espagnole parce qu'il était aux prises avec l'avant-garde de l'armée française. M. de Spinola a consenti, mais les cavaliers mécontents ont refusé de partir, se sont
souvKNTiîs I) UN S II-: Ci:. 331
dcbaiidcs cl oui dévscrlé '. Le marquis luricux en a fait pendre un bon nombre, ce qui n'a pas ramené le reste des troupes excilé. Le général ennemi ne tient ])lus ses rég-iments. — Des Italiens et des Allemands qui désertent chaque jour viennent conter qu'en réalité on a très peur dans les lignes assiégeantes do l'armée de secours annoncée. Ils ajoutent qu'ils sont mal payés, mal nourris. Ils se plaignent d'avoir eu à travailler d'une façon tellement excessive qu'ils en ont les mains « toutes gâtées » et, par surcroît, pour comble d'humiliation, qu'ils ont été contraints de piocher, à coups de triques, par les officiers.
Mais où est donc cette armée de secours? Le 20 juillet on apprend qu'elle aurait remporté une victoire à Veillane, à la date du 46, en descendant des Alpes '. Quelques jours après, la nouvelle
1. Richelieu dit que Spinola envoya 6 000 hommes de pied (Mémoires, II, 226).
2. La victoire de Veillane remportée par le duc de Montmorency sur le prince de Piémont avait eu lieu en réalité le 10 (Récit véritable des particulcwités et circonstances plus remarquables du combat de Villane, riommé par le i'oi la journée de Saint-Ambroise. Paris, D. Houssaye, 1630, in-8". — Relation véritable de ce qui s'est passé en la journée de Saint-Ambroise le 10 du mois de juillet IG3Q (s. 1.), 1030, in-8". — Relation du combat arrivé le 10 juillet iG30 entre la partie des troupes que le roi faisait passer pour aller joindre son armée en Piémont et les troupes du duc de Savoie jointes à celles que le marquis de Spinola avoit envoyées audit duc. Paris, J.Martin, 1630, in-8") .Toi-
arrive que le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, est mort, les uns disent de la peste, les autres affirment de chagrin, les troisièmes prétendent du mal que lui a fait sa bosse en lui crevant dans le corps.
Il est grand temps que le secours vienne. La place est à bout de ressources, à bout de vivres, à bout de patience \ Les approvisionnements sont épuisés. On disposait de bœufs et de moutons vivants qui paissaient sous les murs de la ville. Les uns ont été mangés, les autres enlevés par l'ennemi. Tout blé a disparu-. Il restait le moyen
ras avait écrit le 4 juillet à Richelieu et celui-ci lui avait répondu le 13 de Saint-Jean-de-Maurienne lui annonçant la victoire en question du 10, la marche en avant de l'armée, et la nouvelle qu'à la fin du mois une autre armée de 20 000 hommes passerait les Alpes (Avenel, Lettres de Richelieu, III, 760).
1. En écrivant à Richelieu, Toiras tenait le même langage que celui que tient M. de la Serre. Le cardinal dans ses Mémoires, le lui reproche vivement en disant qu'il exagérait. Or, le G juillet, le ministre mande à la reine mère (Ibid., 137): ■■ Nous venons de recevoir des lettres de Casai du 24 juin qui assurent qu'ils ne sont point encore pressés ni par la force ni par la faim, et qu'ils attendent bien le secours jusqu'à la mi-aoùt. » Il y a là contradiction.
2. Richelieu qui, dans ses Mémoires (II, 214), dresse un réquisitoire contre Toiras pour lui avoir faussement représenté la situation de Casai comme très critique, cnumère les quantités de vivres que, sur ses ordres, on avait accumulées dans la ville : 6 300 sacs de blé, 1000 sacs de riz, 1 800 sacs d'avoine, 500 sacs de sel. Toiras avait dit avoir acheté 2 000 sacs de blé; en posséder déjà 2 000 autres; être sur le point de se procurer 500 bœufs. En sorte, dit Richelieu, que pour les 3 800 hommes de la garnison, en faisant état des blés et fourrages des environs de la ville, on avait pour huit mois de vivres : et Toiras criait
SOUVENIRS 1> UN SIKC.E. 333
d'aller pôclior du poisson dans le Po. Mais l'ennemi a installé sur l'autre rive des mousquetaires qui abattent les pécheurs. Force a été d'y renoncer. En ville, la cherté des vivres devient excessive. Avec les quatre sous par Jour qu'on leur donne, de cette monnaie de cuivre décriée par les habitants qui ne l'acceptent que pour le tiers de ce qu'elle est censée valoir, les soldats ne peuvent rien acheter. Ils meurent de faim. Tout le poids de leur misère retombe alors sur les officiers qui sont obligés, à leurs frais et dépens, de les nourrir, de les habiller, de les chausser, de les faire soigner s'ils sont blessés ou malades et de payer leur rançon s'ils se font prendre par l'ennemi. La charge entière de la compagnie pèse sur le capitaine, sinon son monde se débande'. En vertu des con-
famine au l)out de deux mois de siège! Le cardinal ajoute (p. 267) qu'après le siège il envoya le munitionnaire Gorragnol vérifier ce qui restait dans les magasins et que celui-ci y trouva encore 400 sacs de blé, 140 sacs de seigle, 400 sacs de riz et 1000 sacs d'avoine. Il est évident que comme Richelieu était inexactement renseigné sur les ellectifs de la garnison, il l'était aussi sur la façon dont ses ordres concernant les approvisionnements avaient été exécutés. Le témoignage du capitaine de la Serre ici confirme ce qu'écrivait Toiras.
1. En temps ordinaire le soldat, acceptant son engagement, reçoit une somme avec laquelle il s'habille (il n'y a pas d'uniforme, sauf pour les gardes du roi) et s'équipe. Puis on lui donne une solde avec laquelle il se nourrit. Dans le cas présent, c'est donc par nécessité que les capitaines agissent comme ils le font et par crainte de voir fondre leurs compagnies. — La compagnie est l'unité administrative et tactique. Les.
veillions de rengagement militaire — seulement en France; ni le prince d'Orange ni le marquis de Spinola ne Fadmeltent pour leurs troupes — les soldats ne sont pas tenus de travailler aux tranchées. Il faut les payer en plus, tant par jour pour cette besog'ne. C'est encore le capitaine qui donne de sa bourse, personne ne lui rend son argent. Et Dieu sait si on a multiplié les forts, demi-lunes, retranchements, et lignes de communication ! Pour beaucoup le siège est une ruinée
A toutes ces complications, se joignent les maladies. Une épidémie de fièvre chaude s'est déclarée : les soldats se jettent par les fenêtres, se noient dans le Pô, courent frénétiquement dans les rues. « C'est la plus grande pitié qu'on peut voir. » Gomme comble de malheur, la peste a
régiments sont des forjaations de campagne et les bataillons des formations de combat (Voir René Le Normanl, Discours pour le rélahlissement de la milice de France. Uouen, 1632, in-4", p. M). La compagnie comprend régnlièremenl : un capitaine, un lieutenant, un enseigne, 2 sergents, 3 caporaux, 3 anspessades, 4 appointés, 45 soldats, en tout, 60 hommes (Voir les nombreux règlements militaires du temps, llecueil Gange, Bibl. nat.).
1. Les officiers mirent la main à la pioche et à la pelle, Toiras le premier; il porta la hotte (Baudier, op. cit., p. 151). Voir le débat du roi et d'un oflicier à Hesdin en 1638, sur le prix de palissades à faire exécuter; le l'oi ne veut donner que 6 000 livres. Le marché est conclu à 7 "00 livres {Mémoires de Puységur, L 220). Au siège de Montauban, en d62i, Toiras avait été chargé de payer les soldats terrassiers {Mémoires de Fontenay-Mareuil, p. 102).
SOUV^EiMUS 1) LIN SIEC.E. 335
fait son apparition dans la ville. Les premiers cas ont été constatés le A^ondredi 5 juillet; et avec la guerre et la famine, voilà tous les fléaux bijjliques tombés sur le malheureux Casai ! Au milieu d'août la peste s'est développée d'une façon si lamentable qu'on est obligé de marquer d'une croix verte les maisons contaminées. L'éclatement des mines ajoute les effroyables blessures causées par les explosions qui brûlent, déchiquettent et provoquent d'horribles souffrances. Il faut aviser à tant de désastres. Les officiers des régiments se réunissant chez leurs colonels respectifs pour examiner ce qu'il conviendrait le mieux de faire, décident, après entente, d'organiser à frais communs des manières d'hôpitaux régimentaires '. On louera une maison. Un médecin sera attaché au régiment avec appointements de dix livres par cinq jours pour « médicamenter » les malades; puis un chirurgien, aux mêmes appointements, viendra panser les blessés deux fois par jour, apportera les onguents, « soignera et vantousera ». Enfin « un apotiquaire fournira les drogues et
1. Ces officiers sont les capitaines. Voici par ailleurs quel est l'état-major d'un régiment : maître de camp ou colonel, capitaine sergent-major, aide-major, aumônier, chirurgien, maréchal des logis, prévôt, lieutenant du prévôt, commissaire à la conduite (cliargé de l'administration et des soldes) Règlements militaires, Ilecucil Cangé).
médicaments « qui lui seront payés au fur et à mesure. Dix hommes du régiment pour le service, avec un total de soldes de dix livres tous les cinq jours. L'hôpital sous la direction d'un l)0ii religieux. C'est un cordelier, le P. Nourry, qui est choisi par le régiment de la Grange.
Devant ces multiples causes de souffrances, les soldats sentent leur courage défaillir. Beaucoup, gens de métiers, que le drapeau qu'ils défendent intéresse moins que la profession et leurs aises, désertent. M. de la Serre affirme que, morts et blessés compris, au mois d'août, les effectifs ne représentent plus le quart de ce qu'ils étaientau débat *.
Il ne faut pas compter sur les Italiens embrigadés; ils ne veulent rien faire. Leur « mauvaise volonté » est telle qu'ils regardent les Français se battre ou travailler, sans que cela leur donne l'idée « ni à nous imiter, ni à louer, à nous plaindre, ni nous aimer ». Si on leur donne une mission, ils vous contemplent stupéfaits, comme s'ils avaient à faire à des « bestes brutes », et ne bougent pas. Cependant il s'agit de leur ville : ils ne paraissent pas s'en douter.
l. Cela ferait à peine 500 hommes en tout. Richelieu prétend qu'à la fin du siège il restait 1360 hommes, dont 160 cavaliers! {Mém., II, 267.)
Les habitants de Casai non plus. Au début ils étaient bien disposés, le petit peuple, surtout, et la noblesse, iidèles à leur prince. Ils ont fait des vœux en faveur du succès des Français, des processions solennelles « pour la délivrance du siège et de la peste » ; surtout de celle-ci, qui leur fait autant de mal qu'aux troupes. L'évêque a même organisé le 8 juillet une quête pour les blessés et les malades; a recueilli plus de dix mille écus qu'il a donnés. Mais peu à peu les sentiments se sont modiflés. Les bourgeois ont clabaudé lorsqu'on leur a demandé de venir travailler aux remparts, — les soldats étant sur les dents, — quoiqu'ils dussent toucher « cinq ducatons pour chaque quatre pas de toute carrière ». La famine arrivant, ils ont spéculé sur les vivres, puis ils les ont cachés, probablement pour leur usage, mais en apparence par « haine des Français ». Ceux-ci, hors d'eux, les accusent de les laisser mourir de faim. « Ils nous ont plus fait de mal que les ennemis! » s'écrie le capitaine de la Serre exaspéré. « Mauvais peuple, ajoute-t-il, auquel il ne faut avoir aucune fiance ni sûreté! » L'hostilité finit par être telle entre bourgeois et soldats que M. de Toiras a toutes les peines du monde à calmer une délégation de ceux-là venus pour
demander des explications au sujet de propos tenus par les soldats disant qu'il « les falloit tous pendre », eux, les bourgeois*.
Voilà dans quelles conditions le siège devenant de plus en plus pressant va entrer dans sa phase critique, celle qui précède immédiatement la catastrophe finale.
Au 1" août, les cheminements ennemis qui arrivent à la pointe du bastion de Saint-Georges, suivent, en contournant cette pointe, de façon à envelopper l'ouvrage. Les Français jettent force grenades, pots à feux, fusées. M. de Toiras fait sauter des fourneaux afin de bousculer le travail des Espagnols, lance ses hommes, de nuit, dans les « ruines ». Chaque jour le feu de l'artillerie donne à outrance. Le résultat est insignifiant. Un sergent français du régiment de Champagne est arrivé déguisé, après avoir traversé les lignes ennemies, porteur de lettres du roi et du cardinal
1. Dans ses lettres aux généraux commandant l'armée de secours, Toiras dépeignant, pour faire hâter l'arrivée de celleci, les diflicultés au milieu desquelles il se débattait, insistait sur les mauvaises dispositions des habitants qui, étant les plus forts, disait-il, menaçaient de rendre la ville (de Guron, Relation des affaires de Manloue, dans Recueil de diverses relations des guerres d'Italie, p. 74; réimprimé par le P. GrifTet, Hist. de Louis XIH, pp. 636-712). « Les Montferrins, dit Richelieu (Mémoires, II, 284), étoient sans alfection, sans esprit et courage. »
de Richelieu qui adjurent de tenir bon parce que le secours arrive '. Le sergent ajoute que M. de Spinola est très inquiet de ce secours et paralysé par les maladies et les désertions. Ces nouvelles donnent quelque courage.
Les assiégeants n'ont plus qu'une idée, s'accrocher à la muraille du bastion, s'y attacher pour l'efTondrer sous les explosions, après quoi la citadelle sera ouverte. Dans la place on se multiplie. Gela va être le corps à corps au fond de la mine, au coutelas. De nuit, les nôtres descendent, envahissent les galeries, tuent tout, brûlent les boisages, flambent les gabions. Ils encombrent les tranchées de cadavres et reprennent à nouveau le lendemain. Les artificiers, nuit et jour, fabriquent pots à feux et grenades. La question est toujours de retarder l'assaut jusqu'à l'arrivée de l'armée du roi. Les Espagnols entravés installent une grande batterie de douze pièces en face des bastions de Saint- Georges pour fouetter les deux ouvrages qui défi-
1. Cette lettre annonçait que l'armée de secours avait pris Saluées, Villefranche, Pancalieri, sur le Pô. et que dès que seraient arrivés 10 000 hommes de renfort qu'on attendait par Suse, « on s'avancera droit à vous ». Le cardinal ajoutait : « Je ne vous recommande point de tenir jusqucs à l'extrémité, parce que je connois votre cœur et votre teste, mais je vous prie d'encourager les habitans ». On avait donné des copies de la lettre à porter à trois hommes dillerents (Avcnel, Lettres de lliclieHeu, 111, 8:20).
lent les fossés de ce bastion, à droite et à gauche, à savoir les bastions de la Madone et de Saint- Carie, et chasser les défenseurs de Saint-Georges sous un ouragan de boulets \ Saint-Georges est en effet couvert de fantassins qui, abrités derrière les parapets, criblent de balles les assaillants. Les parapets démolis, sous le feu de l'artillerie, nos soldats se jettent derrière le terre-plein, lequel, épais de sept à huit pieds de terrassements est disposé pour le tir de mousqueterie ; et reprennent la lutte. Mais la batterie ennemie est trop forte; boulets sur boulets donnant dans le terre-plein ne tardent pas à le transpercer, l'émietter, le réduire en un amas de poussière. La place n'est plus tenable. Un projectile espagnol tapant dans la gueule d'un canon de soixante a démoli la pièce. Les hommes tombent comme des mouches.
D'autre pari l'attaque du côté du boulevard des Trois- Vents semble sérieusement engagée el
1. En août, le loLal des pièces de canon espagnoles qui battent les inui's de Casai s'élève au chiirre de 50 (Baudier, Hist. de Toiras, p. 176). Le nombre de douze pièces pour une batterie est le nombre lyi)e. Krrard en donne une explication originale {La forliflcation démontrée, p. 6) : « Un homme, dit-il, peut, de cent pas, porter en une heure environ trente hotées de terre, tellement que douze hommes peuvent, sans hasard de leur vie, l'établir en même temps ce qu'un coup de canon aura ruiné de rempart. Dont s'ensuit que si on bat avec douze canons, on empêchera non seulement le travail de douze hommes, mais de plus grand nombre. »
immobilise une partie de la garnison. Les Espagnols, renforçant leur batterie, dirigent sur les défenses un feu violent qui peu à peu démonte les fortifications, culbute les pièces, éteint l'artillerie de la place. Ils avancent un mantelet, grande machine forte et puissante, ferrée, percée de meurtrières, montée sur roues, derrière laquelle peuvent s'abriter nombre d'hommes; la poussent jusqu'à trente pas du fossé et font marcher derrière, en colonne, trois bataillons d'ensemble quinze cents hommes, chargés d'aller enlever les petits ouvrages d'approche élevés en avant des fossés. Mais ces piètres soldats refusent de s'élancer à l'assaut. Les officiers ont beau les frapper à coups de plat d'épée et de manches de hallebarde, il est impossible de les faire aller. Les Français, qui voient ce triste spectacle des murailles, dirigent alors sur eux un feu endiablé. Les officiers tombent et les soldats reculent. Le lendemain, où il pleut, le colonel de la Grange fait descendre dans les fossés, attaquer très à droite et à gauche du mantelet, et pendant que l'ennemi est occupé, expédie au galop des soldats qui accrochent avec des cordes ce mantelet, le tirent, l'entraînent et l'amènent jus(ju"au rempart. Puis le colonel épaissit celui-ci progressivement, et de nuit; le
travail de jour élant impossible sous le feu ballant du canon ennemi. Dans l'obscurité on hausse l'avant des terrassements, et au jour on remplit derrière. Le talus finit par avoir jusqu'à 27 pieds d'épaisseur'.
L'ennemi, visiblement, au bout d'une quinzaine de jours de celte bataille ardente, veut en finir. Le 19 août, violente et générale canonnade qui, de tous côtés, bombardant murailles et terrepleins, détruit les maçonneries et balaie les profils. Au bastion Saint-Georges, deux galeries couvertes rampent déjà le long des parois du rempart. On a beau sortir de nuit, tirer sur les travailleurs, chercher à installer des pièces en face, aucun effort n'aboutit. En haut, dans l'ouvrage, les officiers commandent de creuser en arrière de nouvelles tranchées et d'élever de nouveaux retranchements, seconde ligne de défense que les Espagnols, lorsqu'ils auront escaladé, trouveront devant eux.
1. L'attaque et le bombardement du côté des Trois-Vents furent si violents que les habitants terrifiés « députèrent des gens pour prier M. de Toiras de faire quelque composition; mais on y donna un si bon ordre par les soins de M. de la Grange, qu'ils n'eurent plus de peur >■ {Histoire journalière de ce qui s'est passé dans le Mont ferrât, p. 24 ; Mercure français, XVI, 1630, p. 776; voir dans Michel Baudier, tlist. de Toiras, p. 177, la réponse que fait le commandant en chef).
sou VENU! s n un sikt.e. 34.'}
Mais évidemment la situation est désespérée. La place se trouve à la merci d'un dernier coup de mine qui l'ouvrira béante. Le samedi 24, M. de Toiras convoquant les officiers de la garnison à la citadelle et leur faisant part de l'état oii on en est, leur avoue qu'il n'y a plus moyen d'empêcher les assiégeants de s'attacher au bastion Saint-Georges. On décide cependant qu'on luttera encore*.
Le mardi 27 arrivent des lettres au commandant en chef, qui ne dit rien de leur contenu. Ce
1. Toiras, dans les lettres qu'il arrive à faire partir, à cette date, pour les généraux commandant l'armée de secours, insiste sur l'état désespéré de la place. ■< On recevoitde ses lettres, dit M. de Guron [Relulion des affaires de Mantoue dans Recueil de diverses relations des guerres d'Italie, p. 76) qui faisoient désespérer de Gazai plus que n'avoient fait les autres. «• Il adjurait qu'on vînt à son secours, sinon « il estoit hors de moyen de pouvoir continuer la garde et la défense de la place ». « Il leur escrivoit la larme à l'œil et les assuroit que Casai estoit perdu et pris s'ils ne prenoient une prompte résolution de le secourir » [Relation fidelle de ce qui s'est passé en Italie en l'année 1630, p. 36. Même texte dans Richelieu, Excellent discours sur le juste procédé du roi très chrestien Louis XIII, p. 137, et Mémoires, II, 259). Un auteur anonyme, mais qu'on sent inspiré par Richelieu, traitant Toiras « d'artificieux, ambitieux, brouillon », l'accuse d'avoir, à Casai, tant exagéré sa situation, que cela << pensa le perdre, dit-il, car on fut sur le point de résoudre de n'en tenter plus le secours ■> [Rôle de ceux qui ont été employés aux commandemens des armées. Bibl. nat,, ms. fr.,4 092, fol. 5). Sur la façon plutôt bizarre dont Toiras envoyait ses lettres secrètement et parvenait à les faire passer à travers les ennemis en les confiant à des femmes, voir Baudier [Hist. de Toiras, p. 186).
sont probablement de mauvaises nouvelles, l'avis que l'armée française n'arrive pas, qu'il n'y a pas à compter sur elle. Tout le monde est découragé. Dans lavilles'élèventdes murmures. Les bourgeois, excédés des souffrances et des privations, déclarent qu'ils en ont assez et qu'ils exigent qu'on capitule. Des cris sont poussés, des attroupements se forment dans les rues, et les colonels français en sont réduits à haranguer ces attroupements sur des bornes, pour prier les habitants d'avoir un peu de patience, qu'ayant bien pu résister jusqu'à présent, ils devraient essayer de résister encore et terminant en signifiant d'ailleurs que si on ne veut pas patienter de gré, on patientera de force. M. de Toiras permet, et demande même à de notables marchands, d'écrire au cardinal de Richelieu pour lui exposer la détresse et l'extrême misère où se trouve la place. Il convoque au château la noblesse de Casai. Celle-ci ose dire que le roi de Fraace les abandonne; qu'il ne se soucie pas d'eux, et qu'entre autres, il ne reconnaîtra jamais la monnaie de cuivre qu'a distribuée le commandant en chef. M. de Toiras proteste avec colère contre ces allégations : le roi de France n'a jamais manqué à ses promesses, s'écrie-t-il; et si lui, Toiras, « savoit celui ou ceux qui ont parlé de la
sorte au préjudice de Sa Majesté, il les chàtieroit de sa propre main r>\
Samedi 30, on ap[)rend que le marquis de Spinola est tombé malade, gravement, dit-on; un instant le bruit court môme qu'il est mort. Est-ce une suite de cette circonstance? Mais il semble que le feu des ennemis se ralentisse, des canons sont retirés des batteries espagnoles.
Mardi 3 septembre, la maladie de M. de Spinola est confirmée. C'est le duc deLerme^qui a pris le commandement de l'armée à sa place. Le feu des assiégeants languit. Il finit par s'éteindre tout à fait. La pluie, qui se met à tomber plusieurs jours durant, contribue, peut-être, à cet arrêt inexplicable du siège ^
1. Dans ses lettres, Toiras disait que le désir de la population de rendre la ville provenait de ce que les gens de Casai ayant perdu la moisson d'août tenaient à ne pas perdre les vendanges de septembre. Résumant le sens de ces lettres, Baudier {lùid.) fait suivre cette raison des suivantes : ravages de la peste, défaut de vivres — il n'en reste plus que jusqu'au 2o septembre, — mauvais état de la place. Richelieu {Mémoires, II, 266) affirme que la situation n'était pas aussi désespérée. C'était d'abord la citadelle, déclai'e-t-il qui était attaquée et non la ville : objection insuffisante, car la citadelle prise, il était impossible à la ville de résister. Il ajoute que les ennemis ne tenaient pas encore au bastion. Nous voyons par le récit de M. de la Serre que cette assertion est inexacte.
2. Général de l'infanterie. Dom Philippe Spinola, fils du marquis, était général de la cavalerie, et le comte Cerbellon, général de l'artillerie (Baudier, 20'7).