‹ Au temps de Louis XIIIChapitre 6 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'exempt des gardes du corps P. de Bordeaux et ses souvenirs manuscrits. — La campagne de 1622 dans le Languedoc : la route de Royan à Sainte-Foy. — Mission de l'exempt au château de la Force; les soldats maraudeurs. — Assaut de Négrepelisse et incendie de la ville. — Attaque de Saint- Antonin. — Autre mission de M. de Bordeaux au château de Thédirac. — M. de Cavaignac et sa famille. — Les deux prétendants de mademoiselle de Cavaignac. — Les cavaliers de M. de Mortemart. — En route pour Béziers, par Toulouse, Garcassonne, le Bas Languedoc; impressions de voyage; les mouches et la chaleur. — Devant Montpellier; l'étape de Mérargues. — L'exempt tombe malade. — Le médecin d'Aigues-Mortes. — M. de Bordeaux à la mort. — Retour en Normandie. — Louis XIII pendant la campagne; la rusticité de son existence; ses logements, sa nourriture. — Il est d'une activité militaire inlassable. — Sa sévérité sur la discipline. — Il fait respecter sa dignité royale. — Il est bon. — Brutalité et cruauté des soldats. — La picorée. — La pendaison et les goujats. — Désespoir des protestants. — Louis XIII, impitoyable pour les reijclles, respecte la liberté de conscience.

M. Pierre de Bordeaux, sieur de la Sablonnière, — modeste terre située sur la paroisse de Douains, entre Pacy et Vernon, — était un honnête gentilhomme normand qui s'engagea

UN GAUnE DU r.ORI'S DU ROI. 65

(le bonne heure dans les gardes du corps du roi, au début du xvii° siècle, et dont, sans doute, les mérites échappèrent à l'atlenlion de ses supérieurs, car il ne dépassa pas le grade d'exempt, degré de la hiérarchie militaire à peu près spécial aux gardes du corps et intermédiaire entre les officiers et les sous-officiers. Sur le tard, il eut l'idée d'écrire quelques-uns de ses souvenirs; on en a retrouvé deux volumes contenant trois ou quatre épisodes de sa vie : les campagnes de 1622, de 1628, de 1634 ^ U. de Bordeaux est un homme instruit et désordonné. Il connaît le grec et le latin ; il a du goût pour Virgile, Gicéron, Elien, dont il aime à détacher des citations ; il sait composer de courts petits traités : de amicitiâ, de jnidicitiâ, de ebrietate\ mais il mêle le tout au récit de ses aventures, encombrant l'ensemble d'aphorismes militaires, de formules de cataplasmes et de gaudrioles inconvenantes. Sa mémoire, par surcroît, ne lui étant qu'insuffisamment tidèle, il fragmente ses impressions pour revenir chaotiquenient sur des faits passés.

Tels quels, ses souvenirs contiennent cependant

1. Bil)l. nat., Dép. des mss; nouv. arq. franc., n°' 6163 et 6164.

nombre de détails pittoresques qui éclairent les mœurs du temps et aident à connaître de près ses contemporains. Nous allons prendre un des récits, celui de la campagne de 1622 dans le Languedoc et suivre l'auteur pour lui demander « les choses par lui veues et remarquées » — c'est le titre de ses mémoires — en détachant, ensuite, ce qu'il nous apprendra de la personne de Louis XIII, des soldats du moment et des huguenots. Homme calme et qui ne s'émeut guère, M. de Bordeaux est doué d'une faculté d'observation médiocre. Il ne nuance pas ses sensations. Ce qui le frappe, c'est un brusque détail inattendu, une muraille de brique rouge, un clocher blanc, un pont qui a beaucoup d'arches, une rivière qui n'a pas d'eau. Il dira d'une ville qu'elle est plus grande ou plus petite, deux, trois fois, que Vernon ou Pacy, et pour lui, c'est tout dire. Mais lorsqu'il arrive à quelque incident personnel, il est précis et abondant. Son récit a la valeur d'un reportage, et son témoignage, utile à l'égard de quelques faits hisriques, est précieux pour qui veut pénétrer la vie de cette époque'.

1. Il a existé à Vernon, au xvii* siècle, une importante famille bourgeoise du nom de Bordeaux (Bibl. nat., Dép. des mss. Pièces originales, 416-417 : Dossiers bleus, 112; Carrés d'Hozier, 112; Cabinet d'Hozier, 54; Chérin, 31); l'exempt

A la lôte d'une petite armée appuyée de huit canons, Louis XIII, en 1622, parcourut tout le midi de la France, de la Saintonge à Montpellier, pour s'emparer des places détenues par les protestants rebelles, enlever d'assaut Négrepelisse, bombarder Saint-Antonin, assiéger Montpellier et suspendre, là, par une paix provisoire, la politique de répression qu'avait commencée le connétable de Luynes et qu'allait achever Richelieu '. M. de Bordeaux le rejoint le lundi 16 mai, à Royan. Le duc d'Elbeuf l'a précédé sur la Dordognc, en Guyenne, accompagné de huit régiments ". Le rude prince de Gondé, qui va se distinguer dans cette campagne par une brutalité sanglante, a pris l'avant-garde et s'avance dans la même direction ^ Le 16, Louis XIII part, suivi du reste de ses troupes.

devait en faire partie. Il n'a rien de commun avec l'intendant des finances du temps de Louis XIV dont Sandraz de Courtilz à écrit les mémoires {Mémoires de M. de Bordeaux. Amsierdam, \V68, 4 vol. in-12).

1. Voir sur cette campagne, Bertrand de Vignoles LaHire, Mémoires des choses passées en Guyenne es années 'I6'21 et '162'2. La Rochelle, 1629, in-4". — Les forces mises en mouvement s'élevaient à seize régiments d'infanterie (Vordre établi en France poui- le voyage du roi avec le nombre des gens de guerre levés. Paris, 1022, in-12, p. 13,.

2. Mercure français, 1622, p. 446; plus, cinq compagnies de chevau-légcrs (C. Bernard, Hist. de Louis XIII, I, 347). Ce duc d'Elbeuf est Charles de Lorraine, né en 1596, mort en 1657.

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