Il s'agit du père du grand Condé, Henri II de Bourbon
Les gardes du corps soiil avec lui. Ce beau régiment de quatre cent cinquante cavaliers, au brillant uniforme : casaque cramoisie, babit bleu, parements rouges, bandoulières d'argent, est divisé en quatre compagnies dont chacune comprend : un capitaine, un lieutenant, un enseigne et six exempts. Chaque garde, dit « archer de la garde », a rang et privilège d'écuyer. Ce sont tous des hommes de choix , et que l'on ménage. Jamais on ne les envoie à l'avant-garde où il y a des coups à recevoir; jamais ils ne sont commandés pour quelque expédition lointaine aventureuse. Ils suivent le gros de l'armée, n'assistent qu'aux affaires générales et ne marchent que lorsque tout le monde donne. Seuls, les officiers
lo88-1646, auquel le duc d'Aumale a consacré le tome III de son Histoire des princes de Condé. M. Hanotaux trace de lui un portrait sévère (Hisloire du cardinal de Richelieu, II, 14-15). En réalité c'était un homme intelligent, prompt, vif, énergique, bien qu'il n'eût pas le caractère égal et mesuré (Voir ce qu'en dit le nonce Gorsini, cité par B.Zeller, liickcHeu et les ministres de Louis XIII, p. loo). Il était évidemment très Iirutal, d'une " férocité inconsidérée », dit Priuli [Relazioni, II, i, 213). On a cherché à expliquer sa brutalité dans cette campagne par des raisons politiques diverses (Fontenay-Mareuil, Mémoires, éd. Michaud, p. 171 ; Hichelieu, Mémoires, I, 263 ; Ambass. vénitien, dans Zeller, op. cil , p. Gl). Quoi qu'il en soit, c'était un prince qui savait être très agréable. Il parlait fort bien. (Fontenay-Mareuil,iVe'w., p. 104 ; Mercure français, t. XIV, 1628, pp. 64 et suiv.). Très sympathique au roi, à ce moment, il touchait 100 000 livres de pension annuelle (Pensions de nosseigneurs et dames de la cour, dans E. Fournier, Variétés liist. et litl., VI, 112).
et bas officiers peuvent recevoir des missions individuelles : M. Pierre de Bord<N^ux en recevra deux.
Le roi et Tarmée s'en vont, par étapes, au pas, à travers la Sain longe, traversent Mirambeau, gros bourg, dont le cbàteau juché sur un roc est « bon pour des coups de main » ; Montlieu, « vieil bastiment plat et bas ». A Guitres-sur-l'Isle, près de Coutras, on jette un pont de bateau à travers la rivière. De Gaslillon à Sainte-Foy, le chemin est mauvais; il a plu. Quant à la contrée elle est « fort couverte et fort bonne, la Dordoigne arrousant une belle vallée de chaque costé, avec quantité d'arbres et noyers ». Arrivés devant Sainte- Foy, qu'assiège M. d'Elbeuf, les gardes se rendent pour cantonner à Saint-Anthony, à deux lieues du petit château de Saint-Aulaire que son seigneur huguenot a fait fortifier de sept ou huit petites demi-lunes, « cornues et pointues » K Le pays est dépeuplé. La peste a tout ravagé. Dans les jardins,
1. Ou Saint-Aulaye, canton de Vélines, arrond. de Bergei'ac, Dordogne. C'est là que loge le roi (Bassompierre, Mém., III, 53; Héroard, ms. fr. 4027, fol. 54, r°. Nous n'allons citer que le manuscrit du médecin, plus étendu et plus précis que le texte imprimé). Le château, « assis sur la Dordogne, d'une maison plate et sans fossés, avoit esté fortifié de quatre petits éperons appelés éperons à la Huguenotle a^ec de bons fossés tout à l'entour » (C. Bernard, op., cil., I, 369).
les cadavres, qui n'ont pas élé enterrés, gisent à demi pourris. Il est impossible de trouver du pain, et les valets ne soupent pas. Aux alentours, le renchérissement est général. Ce qui vaut dix sols en Normandie est payé ici quatre livres. L'armée restera là toute la semaine, du lundi 23 mai au samedi 28.
Or, ce jour même 23, M. de Bordeaux est prévenu que le roi le charge d'une mission '. Il s'agit de se rendre au château de la Force, situé à trois lieues plus loin pour s'en assurer. Ce n'est pas une expédition, le château ne devant pas résister. L'exempt y pénétrera et en prendra nominativement possession sans coup férir. Le propriétaire, M. de la Force, est précisément celui qui commande dans Sainte-Foy les rebelles assiégés.
Le garde partit, accompagné de quelques hommes. Il passa devant les faubourgs minés de la ville de Sainte-Foy-, sous le feu des protes-
1. Le cas de missions confiées à un exempt des gardes est fréquent dans les mémoires du temps. Qnand l'exempt n'a pas réussi dans sa tâche, on envoie alors un lieutenant des gardes du corps {Mémoires de Pontchartrain, éd. ]Michaud, p. 314).
2. Sainte-Foy-la-Grande, chef-lien de canton de l'arrondissement de Libourne, Gironde, est décrite telle qu'elle est à cette époque dans : Continuation de la relation de ce qui s'est passé au second voyage du roi depuis le 1" du mois de may 1621. Tolose, R. Colomiez (s. d.), in-8°, pp. 131-2.
tanls, de l'autro cùté de la rivière. « Vous allez vous faire luer » ! lui cria-l-on. Au bout de deux cents pas, un coup de feu abattit raide un des soldats sur le cbeniin, et un jeune domestique d'armée, « un goujat », reçut une mousquetade dans la cuisse. Dix ou douze coups de mousquet, en salve, suivirent, et une décharge de fauconneau siffla au milieu de la troupe. « De bonne fortune, nous estions aux costés, qui fut un grand hasard de ce que nous ne fûmes point blessés. » Ils passèrent et quelques heures après parvenaient au château de la Force.
Le château de la Force était situé « sur un petit coslcau qui a la vue sur une belle vallée arrozée de la Dordoigne, ce qui est très beau à voir » ^ Les gens qui l'occupaient, apercevant M. de Bordeaux, manifestèrent une émotion
1. C'était un fort beau château qui, commencé sous Henri III, fut achevé sous Louis XIII. La façade, longue de 70 mètres, était précédée d'un péristyle renaissance sculpté et orné de statues. Ce château fut démoli en 1793, par ordre de Lakanal, à l'exception des écuries qui subsistent encore mais sont d'une époque postérieure à Louis XIII (Audierne, Le Pén'r/ord illustré, Périgueux, imp. de Dupont, IS.jI, in-8% p. uo6). M. de la Force lui-même l'avait fait construire par l'architecte Pierre. Henri IV, qui en avait admiré le site et le plan, avait contribué à son édification {Mémoires du duc de la Force, éd. du marquis de la Grange, Paris, 1843, in-8°, t. I, pp. 381 et 383). Ce n'était pas une forteresse mais un édifice bâti ■< pour le plaisir », <■ un lieu de plaisance » (Mémoires du marquis de Castelnaul à la suite des Mémoires du duc de la Force, lY, 351, et II, 169).
méfiante. Leur place, en assez mauvais état, avait été assiégée naguère par M. d'Elbeuf qui, en trois ou quatre jours, lui avait envoyé 350 coups de canon. Un pavillon avait été ruiné; les murs branlaient, et le château se fût rendu avec ses trente-quatre défenseurs, si le fils de M. de la Force, M. de Montpouillan, n'était venu, à la tête de forces supérieures, faire lever le siège. M. d'Elbeuf avait décampé avec ses six mille hommes, ses deux canons, deux bâtardes « et une autre pièce qui se creva » *. M. de Bordeaux assura « par de belles paroles » qu'il venait, du commandement du roi, seulement « pour conserver le dedans ». On lui ouvrit. Le guichet, petite porte à côté du pont-levis — lequel était levé et bouché derrière par du fumier et de la terre — fut abattu. Il fallut passer à cheval sur le petit pont du guichet, « la planchette », « non sans hasard de tomber dans le fossé et de se rompre le col ». A l'intérieur, en
1. M. d'Elbeuf était venu attaquer le château de la Force à la fin de janvier avec 3 000 hommes de pied et 500 chevaux, dit le Mercure françois (1622, p. 449), malgré la protestation de la noblesse du pays qui faisait observer que c'était là une maison particulière et ouverte {Mém. du duc de la Force, 11, 169; 111, 239). M. de la Force, appelant à lui son fils M. de Montpouillan qui menait 1500 arquebusiers, vint attaquer M. d'Elbeuf, lequel leva le siège. Voir sur le détail de cette affaire les Mémoires du marquis de Castelnaut, autre fils de M. de la Force (IV, 355) ; Bertrand de Vignoles (op. cit., pp. 34-35).
UN GAunn nu con PS DU ROI. 73
tout, il ne restait que quatre ou cinq paysans*. Leur chef qu'on appelait « le granger », livra les clefs et guida le garde du corps à travers le château. On tourna tout autour, de chamhre en chambre. Sur le manteau de la cheminée « de la salle » M. de Bordeaux remarqua une statue en bronze de Henri IV, représentant le roi à mi-corps. A un angle, il admira, au loin, une vue immense sur la plaine, découvrant jusqu'à Bergerac d'un côté, et Sainte-Foy de l'autre. Le sous-sol du château contenait les écuries dont la porte murée donnait sur le fossé. De la basse-cour flambée il ne restait qu'un pigeonnier dressé sur ses quatre piliers. Au jardinet, placé hors du château, tout était saccagé, les cyprès brûlés, les lauriers coupés. — L'exempt s'installa ^
Apprenant que le château était entre les mains
1. Au dire des contemporains, il semblerait qu'après le départ du duc d'Elbeuf on ait neutralisé le château entre les mains de M. de Bourdeille, sénéchal et gouverneur du Périgord {Mercure français, p. 449; Mémoires du comte de Brienne, éd. de 1719, t. I, p. 135; Bernard, 1, 348). Il n'est fait aucune allusion ici à cet arrangement.
2. « 11 y eut un pavillon percé tellement qu'il n'avoit plus qu'à tomber. Les arbres furent coupés et le feu fut mis à une allée de cyprès aussi belle qu'il s'en pouvoit voir » [Mémoires de Gastclnaut, IV, 351). « La maison fut incommodée d'un pavillon qui fut entièrement ouvert d'environ 400 coups de canons et de quelques coups perdus dans les croisées, dans les toits et dans les cheminées » [Mémoires du duc de la Force,
II, m).
d'un officier du roi, les paysans des alentours accoururent pour se mettre à l'abri avec leurs femmes, leurs filles, ainsi que leurs bestiaux qu'ils installèrent dans les fossés. Le pays manquait de sécurité. Protestants et soldats royaux battaient la campagne, pillant. M. de Bordeaux accueillit tout le monde et on vit chaque jour des soldats en maraude errer en train de chercher fortune et regarder d'un œil d'envie « les aumailles » rassemblées par les paysans dans les fossés. « Ils avoient bien mal au cœur de voir tant de bestes auxquelles ils n'ozoient rien dire. » Sept ou huit, enfin, s'enhardirent et, s'étant concertés, se mirent en devoir, armés de leurs mousquets, de descendre tenter un coup de main. M. de Bordeaux, prévenu, appela aussitôt sept ou huit de ses mousquetaires, leur fit allumer les mèches et, paraissant à une petite fenêtre grillée, essaya d'abord « de mettre à la raison » les bandits « par belles paroles, pour rendre ma cause bonne ». De ce qu'il leur disait, les individus ripostèrent « d'un plein sault qu'ils ne s'en soucioient pas et qu'il fallait qu'ils eussent chacun un bœuf ». Un d'entre eux ajouta s'adressant à ses camarades : « Que quatre descendent dans le fossé, et nous, tenons-nous icy avec nos mousquets et nous ferons bien retirer ce mon-
sieur-là qui nous parle à cestc fcncstre ». M. de Bordeaux commanda de faire feu « mais non sur eux, pour cette fois » ; il ajouta : « s'ils ne s'en vont, je les ferai bien retirer! » La décharge effraya les maraudeurs qui déguerpirent « avec leur courte honte » .
On apprit que M. de la Force avait rendu Sainte- Foy la veille de la Fête-Dieu ^ Le roi, comme il avait été convenu d'après la capitulation, envoya l'ordre à Pierre de Bordeaux de remettre le château qu'il occupait à un gentilhomme de M. de la Force, et il vint un certain M. le Gas", en cette qualité, suivi de trois ou quatre soldats huguenots. M. le Gas pria l'exempt, sur le point de partir pour rejoindre l'armée, d'emmener avec lui ces trois ou quatre individus, lesquels allaient demander en cour le pardon de diverses peccadilles. M. de Bordeaux consentit, monta à cheval, mais il n'avait pas franchi la porte, qu'un de ces gens tirant son
1 . Moyennant la réintégration dans tous ses biens, 200 000 écus et le maréchalat {Mémoires du comte de Brienne, qui a mené la négociation, éd. de 1719, t. I, p. 138; Mercure françois, 619- 620). Fontenay-Mareuil, qui était au siège où il reçut trois coups de mousquet {Mcmoires, p. 16"), trouve ce traité « exorbitant .. [Ibid.]. Louis XIII expliqua à Bassompierre qu'il n'avait pas pu faire autrement que de le conclure «pour le bien de nos affaires, dit-il, et afin de ne laisser aucune chose derrière moi » (Bassompierre, Mémoires, III, o2-o3).
2. Peut-être Jean Gast, secrétaire du duc de la Force (Mémoires du duc de la Force, II, 420, 550-1).
pistolet de l'arçon déchargea son coup de trois balles sur un de ses camarades qu'il atteignit dans la bouche, au nez et à la gorge. Le camarade tomba tué net. Il fut impossible de savoir pourquoi l'assassin avait tire sur cet homme qu'il disait tantôt son meilleur ami, tantôt un inconnu pour lui. M. de Bordeaux fit un procès-verbal, laissa le meurtrier au château et donna un écu, plus une pistole, trouvés dans les chausses du mort, pour faite enterrer celui-ci honnêtement, et prier Dieu à son inlcnliou, « si le cas escheoit qu'il fut catholique y>. Après quoi il revint à Sainte-Foy faire rapport au roi de la façon dont il s'était acquitté de sa mission.
Le samedi 28 mai, après s'être reposée deux jours, l'armée royale reprit ses étapes par Monségur-en-Bazadais, Marmande. M. d'Elbeuf en passant avait tout mis à feu, tout démoli. Il ne restait pas « pierre sur pierre ». Sans cela, observe M. de Bordeaux, c'eût été « le plus beau pays qu'on scache veoir ». L'étape de Marmande fut faite de nuit : on arriva à cinq heures du matin, le dimanche, et le roi mangea à la poste'. Le
1. Le roi, dit lléroard (ms. fr. 4027, fol. 55 v"), logea à l'hôtellerie des Trois-Mores et soupa « sous une feuillée ».
lendemain, 30 mai, l'armée passa le Lot à Aiguillon. Ce fut la plus inextricable confusion. On avait commandé un pont de bateaux qui fut en retard de vingt-quatre heures. Il y avait à peine dix ou douze barques pour passer, dont la plus grande ne pouvait tenir que cinq à six chevaux. Le roi ne décolérait pas. Il alla voir, après souper, oij en était le pont, et trouvant le travail peu avancé, cria à l'ingénieur, M. Le Mesnil des Bouillons : « Si je faisois bien, je vous casserois! — Il est vrai. Sire, » fît l'autre. Le prince resta jusqu'à la nuit. En Hollande, dit Bordeaux, — c'est le pays classique de l'art de la guerre en ce moment, — un homme qui aurait manqué un pont d'une demi-heure eut été pendu au bout de l'ouvrage! Il achève : « On ne vit jamais un pareil désordre! »
L'armée gagna Port-Sainte-Marie, Agen, Valence. La pluie tombait. Les chemins étaient détestables^. Après V'alencc, « bourg clos de méchantes murailles, de fossés fort étroits et peu profonds », on fit étape à Moissac, sur la porte
1. Héroard raconte {Ibkl., fol. 58 v") comiiionl Louis XIII voulut, à Valence, aller chasser avec son •< harquebuse à mesche ••. mais qu'il fut obligé de rentrer devant la pluie persistante. En raison du mauvais état des chemins l'armée dut aller plus lentement, canons et munitions ne pouvant avancer {Mercure français, p. 635).
d'entrée de laquelle Bordeaux remarqua sculpté « un gros chien qui tient en sa gueule un trousseau de clefs ». Montauban et Négrepelisse étaient les deux grandes places protestantes voisines. Il fut décidé de marcher sur Négrepelisse et, pour joindre la place, on défila devant Montauban, rangé en bataille par précaution*.
Les contemporains ont été très émus de la prise de Négrepelisse oîi eut lieu un horrible massacre. Tour à tour protestants et catholiques s'accusèrent. Les premiers dirent que Louis XIII voulut froidement regorgement de la population. Les seconds soutinrent que ce furent les huguenots qui provoquèrent cette répression. Le Yasser, Puységur , Bernard , Pontis , Bassompierre ne parviennent pas à s'entendre. M. de Bordeaux nous donne le récit qui paraît le plus vraisemblable.
Le mercredi matin 8 juin, on envoya Des Bignons, des gardes du corps, avec un trompette, en avant, vers Négrepelisse, pour connaître le
1. « Les habitants de Montauban furent bien aises de voir qu'on n'investissoit point leur ville >■ {Mémoires du comte de Brienne, t. I, p. 144). Louis XIII avait si péniblement échoué au siège de la place l'année précédente qu'il ne se souciait pas ■' de recommencer la faute du siège de Montauban >• (B. Zeller, Richelieu et les ministres de Louis XIII, p. 79).
sentiment des gens do la ville. A portée des murs le trompette sonna trois ou quatre chamades et deux hommes à cheval accourant de la place lui tirèrent deux coups de pistolet qui manquèrent, et un coup de carabine qui ne réussit pas. Trois régiments furent avancés et échangèrent quelques coups de feu. Le lendemain, trois pièces, mises en batterie, commencèrent la canonnade. La nuit, cent à cent vingt personnes ayant cherché à sortir de la place furent prises et pendues. Le vendredi 10, le bombardement se poursuivit sérieusement avec six pièces de canon, et à six heures du soir, le sergent Boutillon, des gardes françaises, accompagné de quatre hommes, alla pour reconnaître la brèche qu'on avait battue entre la ville et le château — réduit central de la ville. — Accueilli d'une salve qui tua deux de ses hommes, blessa les deux autres et lui mit une mousquetade dans le bras, il put cependant revenir et affirma, « sur son honneur, que la bresche estoit raisonnable et qu'on pouvoit donner* ». 11 fut décidé qu'on tenterait l'assaut sans
1. Ce Boutillon, sergent de la compagnie du Bourdet(Bassonipierre, i»/é??J., Ill, 6"), a une manière de célébrité. On parle souvent de lui dans les mémoires du temps (Puységur, il/emoires, éd. Tamizey de Larroque, t. I, p. 41). Il eut le bras cassé en allant reconnaître la brèche. Deux escouades de quatre hommes
avoir canonné le château, probablement pour le conserver inlact, quitte à perdre du monde. L'attaque réussit. Les colonnes d'assaut ne rencontrant aucune résistance à la brèche passèrent. Retirés sous leurs halles, les gens de la ville tentèrent « quelques méchantes barricades », mais sans succès. De toutes parts la place était envahie. Une colonne du régiment des gardes françaises avait simplement pénétré par une porte où « un sergent, avec son hallebarde, put en branlant trois ou quatre fois le pont-levis, l'abaisser » ^ . L'afTaire parut peu meurtrière. « Il n'y avoit guère seulement d'apparence de sang dans les rues », déclare M. de Bordeaux qui prit part à l'action et monta le fossé au milieu de « force espines, ronces et autre tel bois ». Cependant le château tirait sur les assaillants. On fit venir le canon pour le forcer et un tambour roula afin de sommer la garnison de se rendre. Des murailles on cria qu'on demandait deux heures pour aviser. Il fut répondu
chacune, menées par les sergents Gacle et Gotelaine, le suivaient à dislance pour l'appuyer (G. Bernard, 1, o'9).
1. Ce fut Louis XIII lui-même qui régla la composition des colonnes d'assaut (Ibid.). « Le régiment des gardes françoises qui eut la pointe donna si chaudement que n'ayant pas trouvé sur la brèche grande résistance, il entra le premier dans la ville » (Mercure françois, p. 637). M. de Toiras, capitaine aux gardes, avait conseillé le point à battre pour la brèche (Me'nié de Bassompierre, III, 63).
UN C.AKDE DU COlll'S DU KOI. 81
qu'un quart d'heure était accordé. A une fenêtre parut un drapeau Liane et les cris de : vive le roi! retentirent. Le château se rendait. Tl était tard. M. de Bordeaux, qui n'avait pas mangé de la journée, s'en alla par la ville à la recherche d'un peu de pain et de vin au milieu de la confusion générale. Il se heurta à des sentinelles qui barraient les rues et dut donner un quart d'écu à un soldat du poste, lequel alla lui chercher dans un cabaret voisin du pain et du vin ; puis quittant la ville, il rentra coucher au quartier du roi. Le lendemain, à la pointe du jour, étant monté à cheval, il fit le tour des murs à quelque distance et ne vit personne; il pénétra dans Négrepelisse où il assista au défilé des gens du château qui s'étaient rendus à discrétion : on en pendit 80 ; on en envoya 55 aux galères. Il s'en trouvait qui avaient promis rançon : le roi paya et fit pendre.
Or seulement ce lendemain « samedi, jour de Saint Barnabe, entre cinq et six heures du matin, on commença, sans commandement pourtant du roi, de mettre le feu aux maisons. En moins de rien il fut partout. Je fis charger du grain pour mes chevaux et sortis ».
L'incendie fut le signal du déchaînement. Les soldats de l'armée royale débridés, enivrés, se
précipitèrent, sans rien entendre, au sac et au massacre; tout ypassa,, hommes, femmes, enfants'. L'incendie dura seize heures. Il ne restait plus à la fin qu'un clocher et le château. Tant qu'on put piller, on pilla. Il y avait peu à prendre, d'ailleurs, la plupart des habitants ayant déménagé à Montauban avant le siège : on ne trouva qu'un peu de blé, de vin, trente à quarante chevaux, du linge, des lits, des couvertures, « de la meschante menuiserie, bref, rien ou peu pour le soldat ». M. de Bordeaux ne paraît pas ému et ne dit pas qu'on le fut beaucoup près de lui. Le lendemain matin, dimanche 12 juin, Louis XIII se hâtait de faire partir son armée qui prit la direction de
1. Puységur (Mémoires, I, 21) dit que la ville fut emportée d'assaut et brûlée, que tous les défenseurs, sauf dix, furent tués. — Pontis (Mémoires, édition de 1676, I, 206) conte une histoire d'après laquelle ce serait lui qui serait allé prendre les ordres de Louis Xlil, pour l'attaque et que le roi aurait commandé de tout massacrer. Mais les Mémoires de Pontis sont à bon droit suspects d'inventions romanesques. Le protestant Le vassor a recueilli l'information de Pontis et l'a augmentée de détails imaginés à plaisir, tels que discours, propos, attitudes; toutes choses qu'aucune des sources qu'il cite n'indique. Son récit (Hist. de Louis XIII. Amsterdam, 1702, in-12, t. VI, p. 414) n'a pas de valeur historique. — C. Bernard est plus véridique lorsqu'il soutient qu'on discuta devant Louis XIII, alors dans son lit souffrant (Hist. de Louis XIII, I, pp. 378-9), le châtiment qui devait être infligé aux gens de Négrepelisse pour leur rébellion. Le prince de Condé poussait à la sévérité; le cardinal de Retz conseillait la clémence. Le roi se prononça pour « un tempérament ». De toutes façons, en ce qui concerne le massacre, « Sa Majesté ne le commanda point et n'y consentit jamais » (Ibid., I, 392).
Saint -Antoniii, autre grosso placo protestante qu'on voulait réduire.
De Négrepelisse à Saint-Antonin, par Montricoux, les Granges et Gaylus, les chaleurs ardentes commencèrent à se faire sentira Vilain pays, dit Bordeaux, tout plein de « cailloux d'un pied d'épaisseur pour le moins et fort larges; les terres n'y valent rien et sont brûlées ». On manqua d'eau. Ce fut détestable. Aux Granges, l'exempt et ses camarades couchèrent dans un colombier « rempli de puces ».
Arrivés en vue de Saint-Antonin, cette jolie petite ville située aux pieds de coteaux élevés et dont l'Aveyron baigne les murs, on expédia un trompette afin de sommer les rebelles de se rendre. Ceux-ci répondirent qu'ils « estoient les très humbles serviteurs du roi, mais qu'ils n'estoient pas pour lors en humeur de l'y laisser entrer et qu'ils garderoient la place pour le service de leur religion, de leur conscience et de M. de Rohan ». Ils envoyèrent quinze coups de mousquet sur le trompette qui se sauva.
Le mardi matin, 14 juin, six canons commen-
1. « 11 faisoit une chaleur extrême », dit Héroard {op. cit., fol. 75 v). A Montricoux le roi •< dormit avec inquiétude à cause de la chaleur du temps » {Ibid., fol. 61 r").
cèrent à tirer leurs volées sur la ville. Le roi luimême vint diriger la canonnade, indiquer les emplacements, les buts à Lattre : il pointa une pièce c( et tua deux hommes ». M. de Bordeaux se promena tout le jour au milieu des régiments d'infanterie qui s'approchaient le long de la rivière, enlevaient les moulins, tirant, prenant position. Le régiment de Normandie commença à creuser des tranchées ^ On envoya chercher trois canons à Alby, trois à Villefranche du Rouergue : cela faisait quatorze en tout. Le lundi 20, les assiégeants firent sauter une mine et essayèrent d'une attaque générale qui coûta soixante morts, quatre-vingts blessés et ne réussit pas. Enfin, le 22 juin. Saint- Antonin battait la chamade et se rendait : elle avait résisté huit jours : il lui en coûta cent mille écus; à ce prix, la vie des habitants fut sauve, à l'exception de onze notables qui furent pendus-.
De Saint-Antonin, l'armée royale se dirigeant sur Toulouse par Gaillac alla cantonner le vendredi soir 24 juin à Gastelnau-de-Montmirail. Là
1. Picardie, Estissac et Bury « boucloient » la place du côté deNégrepelisse ; les gardes, Navarre, Normandie et Chappes attaquaient en suivant la rivière {Mercure français, p. G41). D'après la même source ce fut le régiment de Chappes qui ouvrit la tranchée.