‹ Au temps des PharaonsChapitre 27 sur 87 · Journal Asiatique, 1890, II, p · texte numérisé non relu

Journal Asiatique, 1890, II, p

voyons aux mains des porteurs de tributs, dans les bas-reliefs des temples égyptiens ou dans les peintures des tombes thébaines, les produits fort curieux des ateliers syriens et chaldéens : ce sont des vases d*or, d'argent ou de bronze, des surtouts de table décorés de motifs empruntés à la flore ou à la faune asiatiques, des armes artistement ciselées, des dents d'éléphants, des meubles, des étoffes, des bijoux... Mais il semble que les matières premières de bonne qualité manquaient à cette industrie florissante : rÉgypte seule pouvait les lui fournir, et à bon compte, quand Pharaon le voulait. Aussi tout bon office en matière politique était-il taxé à sa juste valeur, en métal précieux; les alliés de Pharaon étaient fort appliqués à réclamer leur dû et à ne point se laisser tromper sur la qualité de la marchandise fournie. Nombreuses sont les réclamations de ce genre : « Le messager que tu as envoyé — écrit Bournabouryash à Aménophis IV — est porteur de vingt mines d'or imparfait qui, mis au creuset, n'a pas même livré cinq mines d'or pur... » ; ou bien : « Les lingots d'or que mon frère n'avait pas examinés, lorsque je les ai envoyés au creuset pour être fondus, on me les a retournés et on n'a pas voulu les accepter*... »

1. Journ. As,, p. 428, et 1891, 1, p. 202. D'après le Père Delatlre, plusieurs rois d'Asie se faisaient expédier d'Egypte des métaux bruts qu'ils transformaient en œuvres d'art et réexpédiaient au Pharaon, moyennant commission.

Il faut ajouter que les rois asiatiques comprenaient la réciprocité des cadeaux, et qu'ils annoncent souvent des envois d'armes, d'ivoire, de bijoux. Très précieuses, à ce point de vue, sont les listes d'objets constituant les dots des princesses de Babylone et de Mitanni : des centaines de lignes sont nécessaires à l'énumération des colliers, des bagues, des bracelets, des parures diverses, du mobilier et du trousseau, qu'on expédiait en Egypte par des caravanes trop souvent détroussées en route. La détermination exacte des objets et des matières est malheureusement impossible dans l'état actuel de la science. Ce qu'on peut deviner du sens général suffît cependant à donner une idée très favorable de l'industrie asiatique : on ne s'étonnera point que le traité de Ramsès II et des Khétas présente une clause relative aux ouvriers d'art; les hautes parties contractantes s'interdisent réciproquement de débaucher leurs ouvriers nationaux et de se dérober leurs secrets d'industrie.

C'est grâce à cette diplomatie qui ne néglige ni les négociations politiques, ni les liens du sang, ni les relations d'affaires, que les Pharaons ont pu conserver pendant cent cinquante ans, jusqu'à l'irruption d'un courant irrésistible de peuples en migration, le protectorat de la Syrie, sans les lourdes

charges d'une administration exportée d'Egypte ou d'une occupation militaire. Si mutilées soient les pièces de la correspondance d'El-Amarna, elles suffisent à nous prouver que la diplomatie ne date pas du xvi^ siècle de notre ère, comme on nous l'enseigne trop complaisamment. Plus l'antiquité, et surtout celle des pays d'Orient, nous livrera ses secrets, plus nous reconnaîtrons que les idées et les pratiques humaines sont vieilles comme est vieux le monde matériel, et que toute innovation n'est guère qu'une rénovation.

Il serait intéressant de connaître mieux les Talleyrand ou les Père Joseph qui ont inventé ou dirigé les idées directrices du Foreign Office égyptien ; mais, dans l'antiquité orientale, rares sont les individualités qui surnagent ; c'est l'œuvre commune des générations que les documents nous révèlent. A défaut des pièces officielles, nous avons la littérature populaire : les contes de l'ancienne Egypte nous prouvent qu'il y eut en ce pays, comme partout au monde, de séduisants aventuriers à qui ces délicates et périlleuses* négociations d'où sortent l'amour ou la haine, la paix ou la guerre, la prospérité ou la décadence économique, ont prêté un lustre véritable.

1. Cf. Maspero, Les Contes populaires de V Egypte ancienney 3* édition, p. 199. Dans le récit du voyage légendaire fait par le messager Ounamonou aux côtes de Syrie, le prince de Byblos se vante d*avoir retenu prisonniers pendant dix-sept ans les messagers de Pharaon et de les avoir finalement fait mourir.

Tel nous apparaît le messager auquel s'adresse

le scribe auteur du c Voyage d'un Égyptien », en

lui présageant dangers, gloire et amoureux exploits ;

« Je te ferai connaître le chemin qui passe par

Mageddo. Te voilà donc sur le bord d'un gouffre

profond de deux mille coudées, plein de roches et

de galets, tu chemines tenant l'arc et brandissant le

fer de la main gauche, tu le montres aux chefs

excellents et tu obliges leurs yeux à se baisser

devant ta main... Toi cependant, tu vas seul, sans

guide, sans troupe à ta suite, et tu ne trouves pas

de montagnard qui t'indique la direction que tu dois

suivre; aussi l'angoisse s'empare de toi, tes cheveux

se dressent sur ta tète, car la route est sans passage

frayé, le précipice d'un côté, la montagne abrupte

de l'autre. Enfin, entrant à Jaffa, tu y rencontres un

verger fleuri en sa saison ; tu fais un trou dans la

haie pour y aller manger : tu y trouves la jolie

fille qui garde les vergers, elle te prend pour ami

et t'abandonne la fleur de son sein. On t'aperçoit,

tu déclares qui tu es et on reconnaît que tu es un

héros!.... »

Le fameux Thoutii, qui passait pour avoir dompté la ville rebelle de Jaffa en y introduisant ses soldats cachés dans des vases et en brandissant la grande canne de Thoutmès III, est aussi un prototype légendaire des messagers égyptiens arbitres des rois et des villes. C'est au pays de Naharima que le Prince prédestiné trouve la princesse lointaine qui

le rachète de ses trois sorts funestes. Sur les côtes d'Alasya, le prêtre Ounamonou, à la fois marchand et diplomate, déjoue les embûches des rusés roitelets syriens. Les dieux d'Egypte font eux-mêmes de la diplomatie : mille d'entre eux se portent caution du traité signé par Ramsès II avec le roi des Khétas et plus tard la légende veut qu'ils envoient en ambassade un des leurs, Khonsou le Thébain, pour exorciser la fille du prince de Bakhtan. Ainsi le cycle poétique dessine à grands traits un type d'aventurier brave, galant, rusé et magicien, qui dépasse l'humanité, mais nous fait comprendre ce qu'était pour les Égyptiens c l'homme de la carrière» idéal.

Dans les quinze dernières années, des fouilles heureuses nous ont renseignés sur les origines de la civilisation égyptienne. Jusqu'ici, l'histoire de l'Egypte commençait pour nous un siècle avant la IV* dynastie, qui a élevé les grandes Pyramides vers 4 000 avant J.-G, Les temps antérieurs n'offraient que traditions incertaines : à croire Manéthon (qui rédigea vers le m* siècle avant notre ère une histoire grecque de l'Egypte dont nous n'avons plus que des résumés chronologiques), les deux premières djmasties étaient originaires de Thinis (près du site d'Abydos) ; la troisième résidait à Memphis et aurait fondé l'empire Memphite, dont les Pyramides et autres monuments nous sont parvenus.

Sur les premiers rois d'Egypte Manéthon ne nous a conservé que des fables; du moins nous

a-t-il transcrit leurs noms, classés par familles ou dynasties. Une bonne partie de ces noms sont reconnaissables, malgré les divergences entre les caractères hiéroglyphiques et les transcriptions grecques, sur des listes de rois que des pharaons des XVIIP et XIX* dynasties avaient gravées dans les temples de Karnak et d'Abydos. Le papyrus connu sous le nom de canon royal de Turin, rédigé à la même époque, nous a conservé une autre liste plus complète, avec indication des années de règne pour chaque roi, et les totaux des années réunies par chaque grande famille royale ; mais ce papyrus est aujourd'hui en miettes et quantité de morceaux précieux n'existent plus.

Cela est d'autant plus à regretter que le document prétendait remonter jusqu'aux origines de la monarchie égyptienne, avant même la première dynastie. Les rois humains auraient été précédés d'un nombre fabuleux de Dieux, de Demi-Dieux et de Mânes, dont les noms sont cités religieusement, avec leurs années de règne, qui varient, pour chacun, de 300 à 3 000 ans et plus. Manéthon nous a conservé une nomenclature semblable et Diodore de Sicile s'est fait l'écho de cette tradition :

Les prêtres égyptiens en supputant la durée du temps qui s'est écoulé depuis le règne du Soleil jusqu'à Texpédition d'Alexandre, comptent environ vingt-trois mille ans. Ils disent, et ceci est évidemment une fable, que, des dieux qui régnèrent sur la terre, les plus anciens ont tenu le

sceptï'e pendant douze cents années chacun et leurs descendants pas moins de trois cents... Les Égyptiens disent aussi qu'en dehors des dieux du ciel, il en est d'autres qu'ils nomment dieux terrestres, qui sont nés mortels, mais qui ont acquis l'immortalité par l'étendue de leur intelligence et les services qu'ils ont rendus au genre humain. Plusieurs d'entre eux ont régné en Egypte. Le Soleil fut le premier roi des Égyptiens,... puis Saturne régna et donna le jour à Osiris et Isis qui, parvenus à la royauté, contribuèrent par leurs nombreux bienfaits au perfectionnement de la vie sociale'.

Les prêtres égyptiens possédaient les archives authentiques de ces temps fabuleux : ils nous ont communiqué des récits édifiants sur le règne du dieu Râ, de ses fils Shou et Seb, sur les malheurs d'Osiris, persécuté par son frère Set, vengé par son fils Horus et parles « compagnons d'Horus».Mais le moindre monument historique ferait mieux notre affaire. Jusqu'ici les plus anciens documents connus étaient une fausse porte de tombeau portant les noms de Sondou et de Perâbsen de la IP djmastie et une stèle au nom du roi Zeser, de la IIP djmastie, gravée sur un rocher du Sinaï. Pour les autres rois des premières dynasties nous ne possédions aucun monument contemporain.

A défaut de textes et de monuments figurés, l'Egypte donnait-elle au moins des indications sur

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