Mariette, Denderah^ III, pi
On ne s'étonnera donc pas que l'entretien des temples fût une des préoccupations constantes des Pharaons de toutes les époques et une des raisons des libéralités nécessaires, des donations utiles, dont ils comblaient les congrégations à qui incombait la bonne tenue des édifices. Parfois les rentes habituelles étaient insuffisantes; après le passage des grandes invasions — Pasteurs, Assyriens, Perses, etc., — qui avaient pillé les temples ou négligé leur entretien, il fallait exécuter des réfections complètes ou des travaux extraordinaires. Le roi s'en chargeait personnellement, qu'il fût un Pharaon, un Ptolémée ou un César; fils des dieux, il avait la charge d'entretenir le foyer familial et la maison de ses pères. Voici un exemple, entre cent, des récits louangeurs que l'on gravait sur une stèle mise en bonne place, après une restauration de ce genre. Il s'agit ici de Thoutmès III et du temple de Phtah à Kamak :
Ma Majesté a ordonné d'édifier ce temple de Phtah à Thèbes. Or comme ma Majesté avait trouvé ce temple — qui était construit en briques avec ses piliers et ses portes de bois — penchant à la ruine, ma Majesté ordonna qu'on refît l'opération du cordeau (pour tracer les limites) de ce temple, l'érigeant en bonne pierre blanche^ bien solide, et ses murs d'enceinte en briques de travail bien solide, éternel; puis, quand ma Majesté lui eut érigé des portes en bois d'acacia neuf du pays des Échelles avec des pentures de cuivre d'Asie, lorsque le temple de Phtah fut à neuf au nom de ma Majesté,... je décorai son sanctuaire avec l'électrum de tout pays, et tous les v^es sacrés
étaient en or, en argent, en toute sorte de pierres précieuses, de linge, de un lin blanc. Lors donc que ma Majesté installa le dieu à sa place, j*avais rempli son temple de toutes les choses bonnes, bœufs, oies, encens, vin, toutes les provisions, tous les fruits annuels de la terre...
Et la conclusion nécessaire, quelle que fût rimportance réelle de la restauration, ne manque pas : c jamais on n'avait fait au dieu chose égale avant le temps de ma Majesté » '.
Les Pharaons et les prêtres disparus, si les temples avaient été abandonnés à eux-mêmes, ils eussent résisté victorieusement pendant des siècles grâce à la solidité des matériaux et à l'excellence du climat; mais ils ont été trop peu délaissés par les hommes. Aux congrégations païennes, succédèrent les moines chrétiens : avec une pieuse barbarie, ils pourchassèrent les faux dieux jusque dans leurs retraites, brisant les statues, mutilant les reliefs, martelant les inscriptions. A Denderah ils ont noirci le plafond des salles avec la fumée de leurs campements; à Louxor, ils ont converti en église l'antichambre du sanctuaire; aujourd'hui encore, le stuc dont ils ont recouvert les scènes du rituel égyptien déshonore les murs et voile les reliefs d'Aménophis III. Ailleurs ils ont écrit à l'encre rouge des passages des Pères, des arrêts de conciles, des sermons entiers en langue copte.
1. G. Maspero, Conq)te8 rendus de V Académie des Inscriptions, 1899.
Quand l'Egypte changea de maître et de religion, •n passant à Tislam des Arabes, puis des Turcs, les monuments pharaoniques n'y gagnèrent rien. Des générations d'iconoclastes s'attaquèrent d'abord aux figures des statues et des reliefs et complétèrent l'œuyre détestable des chrétiens : c'est alors que le Sphinx fut mutilé, malgré l'admiration qu'il inspirait à des lettrés tels que Abdellatif . Puis, dans le Delta surtout, les temples servirent de carrières : avec les blocs de calcaire sculptés, on fit de la chaux; les granits fournirent la matière première aux bassins des fontaines, aux seuils des mosquées, aux murs des palais. Pour étudier ce qui reste des monuments de Memphis ou d'Héliopolis, il faut aujourd'hui parcourir, comme l'a fait M. Daressy ', les rues du Caire, et noter les morceaux de stèles, les fragments de reliefs qui apparaissent çà et là perdus dans la maçonnerie des mosquées ou des palais musulmans. Jusqu'à nos jours, cette destruction systématique s'est prolongée; le temple d'Erment, dernier souvenir du plus ancien sanctuaire thébain, existait encore au début du xix^ siècle; il a servi de carrière aux constructeurs des sucreries que la civilisation européenne a développées dans le pays; aujourd'hui il n'en reste que des débris informes.
Parfois c'est simplement le contact de la vie
1. Annales du Service des Antiquités^ IV, p. 101 ; cf. lU ^> Q^>
moderne qui accélère la destruction des temples. En beaucoup de localités, ils étaient noyés au sein des maisons particulières, de même qu'au moyen âge nos cathédrales étaient pressées par le trour peau serré des logis et des échoppes. Au cours des siècles, ces maisons, construites en briques ou en terre, se sont écroulées et ont été rebâties un nombre incalculable de fois ; mais à chaque reconstruction nouvelle, on ne prenait pas la peine de raser les murs jusqu'au pied, c On égalisait la surface des décombres et on construisait à quelques pieds plus haut que précédemment : aussi chaque ville est-elle assise sur une ou plusieurs buttes artificielles dont les sommets dominent parfois de vingt' ou trente mètres la campagne environnante ^ y> La plupart des temples de la Haute- Egypte, malgré la hauteur de leurs murs, étaient ainsi enterrés vivants sous les décombres de villes mortes ou sous les constructions de bourgades vivantes. A Denderah, les ruines amoncelées dominent encore le toit du petit temple; pour pénétrer dans rhypostyle du grand temple, il a fallu creuser une tranchée profonde dans la montagne des débris ^. Le plafond de la salle hypostyle d'Esneh, supporté par des colonnes hautes de vingt
1. G. Maspero, Premier rapport sur les fouilles exécutées en Egypte de i88i à 1885 (Bibliothèque Egyptologique, t. I, p. 188).
2. Depuis ma dernière visite à Denderah (1906), des travaux considérables ont dégagé la façade du temple.
mètres, est actuellement au niveau du sol exhaussé par lès remblais successifs; c'est par un escalier fort raide qu'on descend comme dans une cave jusqu'au sol antique; le sanctuaire qui suit l'hypostyle est encore enterré sous les maisons modernes. Pour dégager Edfou, pour « le débarrasser de ses habitants et le nettoyer au nom de la science », il fallut à Mariette des mois d'un travail fatigant et interminable, et l'on verra plus loin ce que coûta à M. Maspero la tâche de déblayer dans le temple de Louxor, où toute une bourgade était installée.
Ces voisinages sont extrêmement préjudiciables aux édifices antiques. Non seulement ceux-ci servent de carrière pour la construction des maisons, mais les madriers dégradent les reliefs, les foyers encrassent les plafonds de leurs fumées résineuses, les hommes et les animaux souillent le sol de leurs débris et de leurs ordures. Peu à peu les agglomérations de briques anciennes et de ruines récentes, sur lesquels s'entassent fumiers et déchets, se transforment en une terre riche en salpêtre et en soude, que les indigènes appellent le sebakh; partout où le salpêtre arrive à proximité des maçonneries antiques, il ronge les calcaires, délite les granits, effrite les grès. Ainsi le contact, même indifférent, des hommes est funeste aux temples abandonnés.
L'égyptologie elle-même, à ses débuts, fut nuisible aux monuments égyptiens. Quand les grandes expéditions scientifiques, celle des savants venus
avec Bonaparte, puis celles de GhampoUion, Rosellini, Lepsius eurent reconnu le champ des nécropoles et signalé les pièces hors de pair, les amateurs et les marchands d'antiquités se ruèrent sur les temples et les tombeaux, dressèrent au pillage Coptes et Arabes, et réunirent ces collections hétéroclites qui forment le fonds de nos grands musées d'égyptologie à Paris, Londres, Berlin, Florence» et Turin. Mariette lui aussi, le fondateur du Service des Antiquités, commença par piller TÉgypte»
quand il remporta à Paris les milliers de monuments trouvés au Serapeum. Mais une idée le hantait : mettre fin au brigandage honteux qui désolait TÉgypte antique, c J'ai vu, disait-il, en quatre ans 700 tombeaux disparaître de la plaine d'Âbousir et de Sakkarah. » Renvoyé au Caire, en 1857, et chargé d'explorer les sites de la Haute- Egypte sous prétexe de préparer un itinéraire pour le prince Napoléon, Mariette put obtenir du khédive Saïd-pacha les instructions suivantes : € Vous veillerez au salut des monuments; vous direz aux moudirs (gouverneurs) de toutes les provinces que je leur défends de toucher à une pierre antique; vous enverrez en prison tout fellah qui mettra le pied dans un temple. » Le prince Napoléon renonça à son voyage; mais — c'était l'essentiel — Mariette resta et fut institué, le l*"^ juin 1858, c directeur des travaux d'antiquité en Egypte ». Au début le Service des Antiquités n'obtint ni
budget régulier ni personnel fixe ; Mariette avait le droit de réquisitionner la corvée des paysans pour ses fouilles et demandait des crédits suivant les circonstances. Les dix premières années de sa gestion n'apportèrent pas une grande amélioration au sort des monuments antiques.
Mariette voulait fonder un musée au Caire afin de légitimer l'existence du Service : aussi dépouillat-il méthodiquement les sites de Gizeh, Sakkarah, Âbydos, TaniSy Sais, c pour avoir des monuments, toujours plus de monuments >. Le musée fondé et garni de pièces rares, Mariette put faire œuvre plus scientifique. Sollicité par les savants d'Europe d'exécuter des déblaiements méthodiques et de commencer les publications complètes des monuments découverts, Mariette mit en train plusieurs chantiers, à Edfou, Denderah, Abydos, non plus pour piller les temples au profit du musée, mais pour faire rendre à un site tout ce que la science pouvait en attendre. La mort le surprit, en 1881, alors qu'il n'avait qu'ébauché cette seconde partie de sa tâche, sans avoir pu y donner sa mesure. Du moins a-t-il rendu à l'Egypte moderne l'immense service de l'intéresser au sort de ses merveilleuses richesses antiques* : « Sans lui l'Egypte aurait continué longtemps encore à détruire ses monuments ou à en vendre les morceaux aux étrangers,
1. 6. Maspero, Biographie de Mariette (en tète du tome VIII de la BibUothàqae Égyptolagique),
sans en rien garder pour elle-même : il Ta contrainte à les conserver. »
Le successeur de Mariette, M. Maspero, donna de 1881 à 1886, au Service des Antiquités, une direction vraiment scientifique dont le succès fut facilité par la réorganisation profonde de l'Egypte moderne qui suivit l'occupation anglaise. M. Maspero eut le courage de proclamer que les fouilles ne devaient venir qu'au second rang dans les préoccupations du Service; le but essentiel était de déblayer à fond les monuments, de les conserver et de les faire connaître ; il était temps de substituer aux reconnaissances superficielles une méthode d'exploration complète et de publication intégrale. De ce jour, il exista vraiment un service de conservation des antiquités égyptiennes.
Le déblaiement des temples était déjà en bonne voie à Edfou, Denderah, Abydos; M. Maspero concentra ses efforts sur un point bien déterminé et s'attaqua à un des édifices les plus complets, celui de Louxor. La tâche n'était pas aisée : le temple que les savants de l'expédition d'Egypte, Ghampollion et Lepsius avaient vu en partie dégagé « s'était presque entièrement recouvert de maisons depuis trente ans environ. Vers le nord, les deux tours qui flanquent la porte d'entrée, la première cour, les portiques qui l'entourent, disparaissaient plus d'à moitié sous un amas de huttes; trente maisons et quatre-vingts paillottes
s'appuyaient au fdt des colonnes, se collaient le long des murailles et écrasaient les architraves du poids de leurs briques; les deux minarets de la mosquée d'Âboul-Haggag dominaient tant bien que mal cet ensemble malpropre. Sous la grande colonnade qui relie la cour du nord au sanctuaire du sud, deux maisons, celle du cadi d'Esneh et celle d'un agent consulaire. La partie de façade occidentale qui est tournée vers la rivière était masquée par divers édifices, caserne de gendarmerie, prison, poste, magasins du gouvernement et maison de France*.
« Derrière ce premier rang de masures s'étendait un terrain vague, encombré de débris de murs en pisé et de cahutes groupées par trois et quatre ; des parcs à moutons et à chèvres étaient établis entre lés chapiteaux des colonnes ; des pigeonniers en poteries se dressaient triomphalement sur ce qui restait de la terrasse du temple'*... » Il fallut de longues formalités et des dépenses importantes pour exproprier les familles installées dans Tédifîce '. M. Maspero triompha de toutes les résistances et sut intéresser à son œuvre la presse européenne : une
1 . Cette maison avait servi de logement & la mission technique envoyée à Louxor en 1836, pour procéder à l'enlèvement de Tobélisque, aujourd'hui sur la place de la Concorde.
2. G. Maspero, Premier rapport sur les fouilles exécutées en Egypte de 1881 à 1885.
3. Des négociations analogues sont engagées actuellement pour exproprier les indigènes installés sur la cour et le sanctuaire du temple d'Esneh.
souscription ouverte par le Journal des Débats et le Times donna 19000 francs.
Les travaux une fois commencés furent facilités par le concours de la population qui s'empressa d'enlever le sebakh dont elle tire un excellent engrais; vers 1893, enfin, après bien des interruptions, le temple fut complètement déblayé. On dut cependant renoncer à déloger la mosquée d'Abou'l- Haggag qui, encore aujourd'hui, encombre le côté nord-est de la première cour.
M. Maspero était déjà de retour en France (1887) quand le résultat décisif fut atteint; ses successeurs, MM. Grébaut (188T92), de Morgan (1892-97), Loret (1897-99), réservèrent à d'autres sites leur activité; cependant la tradition d'un effort persévérant sur un point bien choisi fut heureusement conservée. M. Daressy, qui s'était déjà distingué dans les travaux de Louxor, consacra plusieurs campagnes à dégager des maisons coptes le splendide ensemble deMédinet-Habou : depuis 1897, le temple est accessible dans toutes ses parties ^
Le déblaiement de Louxor et de Médinet-Habou ne s'effectua pas sans nécessiter des réparations importantes ; çà et là, il fallut reconstruire un mur écroulé, reconstituer les reliefs en rapprochant les blocs éparpillés, consolider quelques colonnes,
1. M. Daressy a donné d'excellentes Notices sur les temples de Louxor et de Médinet-Habou (publications du Service des Anti^ quités).
dissimuler, au-dessus des architraves ou des linteaux, des poutres de fer pour soutenir, suivant la méthode de M. Legrain, les pierres prêtes à choir sans que la restauration fût apparente. Ce sont là travaux courants d'entretien, que le Service a discrètement et utilement exécutés dans la plupart des temples de Haute et Basse-Egypte.
Tout récemment, il a fallu appliquer ces restaurations d'une façon préventive au groupe des temples de Philae, que depuis 1902 submerge six mois par an la retenue des eaux du barrage d'Assouan. Avant de laisser subir l'épreuve de l'immersion forcée aux vieux grès, déshydratés depuis des milliers d'années, M. Maspero avait confié à un de ses inspecteurs les plus expérimentés, M. A. Barsanti, la tâche de nettoyer à fond les temples de toute trace de salpêtre, de maçonner toutes les brèches et d'amarrer par des ligatures invisibles toutes les pierres branlantes et disjointes. Les précautions prises, on livra au fleuve l'île de Philae, et l'eau, pénétrant ce sol et ces pierres d'où elle était bannie depuis les temps préhistoriques, baigna les propylées du grand temple jusqu'à la hauteur des chapiteaux, vint déferler dans la cour et noyer le pavé de l'hypostyle et du sanctuaire. On attendait avec une inquiète curiosité les résultats de ce traitement barbare; jusqu'à présent rien de fâcheux ne s'est produit, aucun des blocs n'a bougé et les jointements en ciment^ donl
M. Barsanti avait bardé les murs, sont restés intacts. On espère prolonger longtemps la résistance du temple et les optimistes déclarent que ce nettoyage annuel lui est salutaire.
Plusieurs autres temples, de Philae à Ouady- Halfa, sont irrigués par l'eau du Nil. M. Maspero estime à 600 000 francs la somme nécessaire à les mettre provisoirement en état de se défendre. A vrai dire, nul ne sait si l'immersion périodique qu'ils subissent ne leur deviendra pas fatale à la longue; mais, pour l'instant, Philae est à l'abri de tout péril immédiat*.
L'expérience de Philae a prouvé l'excellence des mesures de conservation prlseï* pajf;!^ Service; mais à mesure que celui-ci 'Rendait ses conquêtes, il se devait à lui-même d'en assurer la garde. Aussi, l'organisme très primitif qu'avait créé Mariette est-il devenu un service public de premier ordre, une sorte de «Ministère de l'Egypte antique ». Le cœur et le cerveau de cet organisme sont toujours au musée du Caire (anciennement à Boulaq, puis à Gizeh). On y transporte les pièces rares ou fragiles qui risqueraient beaucoup à rester sur place. Cet hiver, par exemple, quand M. Naville trouva une chapelle intacte de la déesse Hâthor avec la vache divine qui y était vénérée, il parut dangereux de laisser <5e trésor dans les gorges de Deir-el-Bahari.
1. G. Maspero. Rapport pour 1905, Cf. Annales du Service des Antiquités, t. IV, V, VIL
L'idole fut mise en caisse, la chapelle démolie, pour être réédifiées, Tune dans Tautre, au musée*.
Toutefois, quand cela est possible, l'idée commence à prévaloir de laisser en place les monuments : M. Legrain n'a pas dépouillé le temple de Phtah de ses statues, et le tombeau d'Aménophis II a été ouvert au public, encore tout orné du mobilier funéraire que M. Loret y a découvert. Là, évidemment, est l'avenir : il est chimérique de vouloir entasser au Caire toutes les statues et tous les documents intéressants que l'Egypte recèle encore par millions; ces monuments seraient infiniment plus suggestifs in situ, quand on pourra assurer leur sécurité d'une manière absolue et quand tous les sites seront d'un accès facile par le développement des voies de communication.
C'est donc avec raison que le Service a commencé à décentraliser : des postes d'inspecteurs généraux ont été créés pour les trois grandes régions, le Saïd, leFayoum, le Delta ^; M. Legrain et M. Quibell dirigent deux chantiers autonomes, à Karnaket Sakkarah^ Sous leurs ordres, des centaines de gardiens (ghafirs), recrutés parmi les plus instruits des indigènes, surveillent les touristes et les marchands d'antiquités et, chaque soir, mettent