J. de Morgan, Becherches, I, p
Service des Antiquités lui avait concédé*. Le résultat en fut médiocre jusqu'au moment où le chantier attaqua, à la base d'une gorge menant au désert libyque, la nécropole appelée Ont el Gaab. Le nom est pittoresque; il signifie : la mère aux pots. Cinq buttes se trouvaient là, couvertes d'innombrables poteries rouges très grossières, et de fragments de vases en pierre dure dont, en 1895, on ne connaissait pas l'intérêt.
Les trois premières buttes fournirent deux cents petites tombes creusées dans le sous-sol et revêtues d'un mur de briques; les squelettes y étaient couchés sur le côté dans la position contractée. M. Amélineau, qui avait d'abord négligé ces tombes, apprit par MM. Pétrie et de Morgan que des sépultures analogues avaient été trouvées à Negadah et qu'on leur attribuait une très haute antiquité; cela le détermina à diriger plus tard, en mars 1896, des fouilles spéciales à Ei-Amrah, où fut découverte une des plus importantes nécropoles préhistoriques. A côté des petites tombes apparurent deux grands tombeaux de briques de neuf mètres sur cinq; un des fragments de vases en albâtre et pierre dure portait un faucon perché sur un rectangle. C'était l'indication d'un nom royal; mais la cassure avait emporté les hiéroglyphes. Autour de la quatrième butte, même abondance de petites
1. É. Amélineau, Les nouvelles fouilles d'Abydos, 3 brocliures in-S" et 5 vol. in-4".
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tombes en briques, dont les plus belles étaient pavées de planches attachées les unes aux autres par des fils de cuivre. Une immense nécropole archaïque existait là : les monuments principaux, autour desquels se pressent toujours les tombeaux plus petits, devaient se trouver au centre.
Quelques jours après, M. Amélineau découvrait un édifice long de quinze mètres, large de huit, haut de six. Les murs de briques avaient plus de quatre mètres d'épaisseur; un escalier de quarante-deux marches descendait à l'intérieur pavé en granit rose. Sur un mortier en granit et des bouchons d'argile se lisait le nom du roi Z)en, le premier roi archaïque apparu à la lumière depuis des milliers d'années. Non loin, un second tombeau pavé en bois, muni de piliers qui montaient du plancher par espaces, révéla sur une stèle de granit le nom du roi Qâ. Parallèlement était disposé le tombeau, en briques et bois, du roi Mersekh; enfin apparut un quatrième édifice composé d'une chambre centrale et de petites cellules bondées de vases et de stèles aux noms de particuliers; au centre se trouvait une splendide stèle de calcaire, brisée en trois morceaux, mais sans qu'ait souffert le nom du roi, un grand serpent que nous lisons provisoirement Zet\
1. Quand ce monument fut oiïert en vente publique, il y a trois ans, les musées de Berlin et du Louvre se le disputèrent; il resta finalement & la France, mais au prix de plus de cent mille francs...
En somme la campagne de 1895-96 avait valu à M. Âmélineau la découverte des quatre tombeaux des rois Den, Qâ, Mersekh et Zet; mais sur les débris de ya:ses recueillis çà et là on pouvait lire douze autres noms royaux, parmi lesquels ceux de Ahâ, Nârmer, Merbapen, vocables inconnus jusquelà, dont la lecture avait échappé à M. Âmélineau et qui ont été déchiffrés et identifiés deux ans après la découverte.
« Et maintenant à quelle époque faut-il attribuer ces curieux monuments? » C*est la question que se posa M. Amélineau devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à la séance du 29 mai 1896. Après avoir établi le caractère archaïque des objets retrouvés « il faut — disait-il — les attribuer aux premières dynasties... Mais les deux premières dynasties ne présentent pas un seul nom semblable sur les seize que je possède;... par conséquent nous sommes conduits à une époque précédant les deux premières dynasties. Manéthon, avant la première dynastie, mentionne des Nekyes qui ont régné sur l'Egypte et des demidieux. Ces Morts ou ces Mânes ne sont peut-être pas des dynasties divines comme on Ta cru, et ce pourraient bien être les rois dont j'ai trouvé les noms dans les tombes que j'ai explorées à Abydos*. » .
1. Amélineau, Les nouvelles fouilles d'Ahy dos, 1896, iii-8% p. 23.
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On voit où conduisait cette thèse. Suivant une tradition conservée par le papyrus royal de Turin et consacrée par Manéthon et Diodore, les pharaons auraient été précédés sur la terre d'Egypte par des Dieux, des Demi-Dieux et des Mânes. Se cache-t-il, sous ces traditions légendaires, quelques données historiques? les soi-disant Dieux, Demi- Dieux et Mânes auraient-ils réellement existé, comme Diodore l'affirme, sous forme d'hommes que leurs successeurs, par piété ou par intérêt dynastique, auraient promus au rang de dieux? M. Maspero refusa de s'associer à cette théorie. € Je suis convaincu, moi aussi, — déclara-t-il à ce sujet — qu'il existe des monuments antérieurs à Menés (le premier roi d'Egypte, d'après les tables pharaoniques et la liste de Manéthon)... Toutefois, avant d'admettre que les trouvailles de M. Amélineau rentrent dans cette catégorie, j'aurais voulu qu'il me fournit une preuve, une seule, qu'on ne peut les attribuer ni aux trois premières dynasties, ni aux VIP, VHP, IX'' et X* dynasties, où la plupart des souverains sont privés encore de leurs noms d'Horus, »
Cette hypothèse n'avait pas été envisagée par M. Amélineau : peut-être les noms découverts faisaient-ils double emploi avec ceux donnés par des listes royales déjà connues; il suffisait pour cela d'admettre que dès l'époque archaïque les pharaons portaient un c nom d'Horus » différent du c nom
royal * •. Ainsi s'expliquerait le fait que les noms trouvés à Abydos ne se retrouvent pas sur les listes || officielles : celles-ci donnent les « noms royaux >; Il les monuments ne fournissaient jusqu'ici que les |l « noms d'Horus •. Nous savons aujourd'hui que cette hypothèse était justifiée; pour un certain nombre de rois, des débris de vases, trouvés par Amélineau lui-même ou par d'autres, nous ont révélé l'usage de deux noms pour le même pharaon, et ont permis de concilier les données des listes et de Manéthon avec les témoignages des monuments.
Mais, en 1896, M. Amélineau n'en conserva pas moins son opinion; bien que Manéthon ait désigné comme originaires de Thinis les rois des deux premières dynasties, celui qui avait découvert leurs tombes ne voulut pas admettre l'hypothèse qu'il avait retrouvé les plus anciens Pharaons humains. De là des idées préconçues dans la direction des fouilles, de 1897 à 1899 et dans l'interprétation de leurs résultats.
1. Le nom d'Horus des pharaons est inscrit dans un rectangle, décoré, à la base, du dessin schématique d*une porte simple ou double; c'est le plan du palais où réside Tàme corporelle, le double ou génie du roi, c'est-à-dire le tombeau. Aussi appelle-t-on ce nom, le nom de double. Sur le rectangle est perché un faucon symbolisant le dieu Horus auquel s'identifie le roi. D'où l'expression nom d^Horus. Le nom royale le plus souvent différent du nom d'Horus, est précédé du roseau et de l'abeille, ou du vautour et de l'urseus; à l'époque classique, on l'enferme dans un cartouche ovale.
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La campagne de 1896-97, aux environs de la quatrième butte, fournit un immense tombeau, long de 80 mètres, divisé en 65 chambres où abondait le mobilier funéraire. Le nom royal estampé sur les bouchons de jarre présentait une particularité inédite : au lieu du faucon Horus, on avait, affrontés ou se suivant, un faucon et un lévrier. A l'intérieur un nom, lu d'abord Ti, dont M. Maspero donna plus tard la lecture correcte : Khâsekhemoui, M. Amélineau jugea que l'animal double indiquait un double nom et par conséquent deux rois. Le tombeau lui sembla antérieur aux quatre précédents : ces deux rois pouvaient donc appartenir à la dynastie des Dieux, antérieure à celle des Mânes.
Cette découverte lui causa quelque déception : il espérait retrouver la tombe du plus populaire parmi les rois-dieux, cet Osiris qui fut par la suite le patron d'Abydos : « et voici que les inscriptions parlaient de deux dieux alors que son espérance ne pouvait se porter que sur un seul ». L'année suivante (1897-98)^ la quatrième butte attaquée à son tour rendit une quantité de débris, d'époque récente, avec des dédicaces à Osiris : approchait-on du fameux tombeau d'Osiris que la tradition plaçait à Abydos? Trois conditions, d'après M. Amélineau, étaient nécessaires pour que le moniiment à découvrir pût être identifié au tombeau d'Osiris : la tradition parlait de nombreuses
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tombes ou stèles dressées tout autour; un escalier, également fameux, devait donner acccès au cercueil; une relique illustre, la tête d'Osiris, devait se trouver là, dans une châsse. En effet, au centre de nombreuses tombes, un édifice en briques, de 12 mètres de côté, auquel conduisait un escalier, fut trouvé le 2 janvier 1898. Il était plein de jarres énormes ; près du mur sud apparut un lit funéraire en granit, long de 1 m. 80, sur lequel gisait Osiris coiffé delà mitre, vêtu du maillot, tenant en mains le sceptre et le fouet*. Près de l'épaule droite du dieu, on lisait son nom « Osiris, Tètre bon à la voix créatrice » ; sur la tète et aux pieds veillent quatre faucons, les « Horus qui protègent leur père » ; un cinquième oiseau, Isis, femme d'Osiris, se pose sur le corps de son époux. Tout autour du lit une dédicace est consacrée à « Osiris Khontamenti, seigneur d'Abydos » ; le nom du roi donateur a été martelé et reste indéchiffrable; tout au moins le style artistique et la rédaction du protocole royal ne permettent pas de reculer le monument plus loin que le premier empire thébain (vers 2 500 ans av. J.-C.) ; peut-être est-il beaucoup plus récent.
M. Amélineau ne douta point qu'il avait trouvé le tombeau d'Osiris, et c'est sous ce nom qu'il désigne encore le monument. Sans doute le lit
1. Le musée Guimet a reçu de M. Amélineau un moulage du lit d'Osiris.
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funéraire n'était pas d'un style vraiment ancien; mais un roi postérieur pouvait avoir renouvelé le premier cénotaphe. Enfin, dernier argument, un seul débris de squelette fut trouvé : un crâne, qui c devait être celui d'Osiris ».
Cette preuve parut décisive pour identifier le tombeau du dieu-roi. Dès lors une conséquence apparut clairement : le monument découvert Tannée précédente était celui des successeurs d'Osiris, son frère Set qui le mit à mort et son fils Horus qui le vengea. Le nom royal, précédé du lévrier de Set et du faucon d'Horus, désignait Horus et Set réconciliés et se partageant l'Egypte, conception conforme à l'une des traditions rapportées sur les djmasties divines. Ainsi se constitua la théorie qui c faisait entrer les djmasties divines de plain-pied dans l'histoire ».
Aujourd'hui, cette théorie n'a plus de partisans. On admet que le lit funéraire est un monument commémoratif, de style récent, qui renouvelle peut-être un cénotaphe plus ancien. M. Maspero, dès 1898, suggéra l'idée que l'emplacement sur lequel était couché Osiris « avait pu être à l'origine le tombeau d'un souverain des dynasties thinites ». Les jarres retrouvées là sont en effet estampées au nom d'un nouvel Horus, le roi Zer : c'était le véritable propriétaire du tombeau devenu par la suite le siège d'une chapelle osirienne. Quant au c crâne d'Osiris », l'examen fait par un spécialiste a
démontré c que ce n'est point un crâne d'homme ». Le titre double écrit par le faucon et le léyrier, qui désignait, suivant M. Amélineau, c Horus et Set », a une explication historique certaine. C'est un des noms développés que prend le Pharaon en tant que successeur des dynasties divines. Jadis Horus et Set s'étaient partagé TËgypte; Pharaon règne sur les deux moitiés du pays ainsi divisé, et porte le nom de ses deux ancêtres divins. Parfois on donne aux reines le nom suivant qui explique toute cette allégorie : c celle qui voit son Horus et son Set », c'est-à-dire le roi qui les a remplacés. Pour les historiens, le tombeau d'Osiris n'est que celui du roi Zer; le tombeau d'Horus et de Set, celui du roiKhâsekhemouï. Les monuments trouvés par M. Amélineau n'ont rien perdu de leur immense intérêt; ils en ont gagné, à passer du domaine de la fable à celui de la réalité.
M. Amélineau arriva d'ailleurs au terrain historique à la fin de ses fouilles; il trouva un dernier édifice divisé en chambres qui avaient conservé encore leur plafond de solives : partout des vases de pierre et de cuivre, des stèles, des bouchons de jarre. Le nom estampé était celui du roi Peràbsen; on le connaissait par une stèle conservée au Caire, où le nom apparaît à côté de celui du roi Sondoii que les listes attribuent à la IP dynastie humaine. La cinquième butte d'Om-el-Gaab ne fournit rien d'important. Mais la trouvaille du monument de
Peràbsen donnait une conclusion aux fouilles de M. Amélineau : les rois d'Abydos s'identifiaient aux Pharaons des dynasties thinites.
Des confirmations de ces résultats apparaissaient à la même époque sur d'autres points de TÉgypte. M. de Morgan avait suivi avec attention les fouilles d'Abydos, qui permettaient de rattacher à une période historique les documents de l'âge néolithique; il fut le premier à publier les noms royaux que M. Amélineau lui avait obligeamment communiqués. Lui-même déblaya en mars 1897 dans le voisinage des stations néolithiques de Ballas et de Toukh, entre Abydos et Thèbes, les restes d'un monument qui lui sembla contemporain des édifices abydéniens. C'est un rectangle de S4 mètres sur 27, très soigneusement édifié, comprenant une chambre centrale avec des débris de squelette calciné et seize pièces latérales pleines de vases et d'objets de toute nature, dont l'énumération remplit plus de quatre pages. Tout se trouvait, dans le fond des salles sous une épaisse couche de cendres; le tombeau entier avait été, comme plusieurs des tombes royales d'Abydos, livré à un incendie dont la violence fut telle que des vases de granit, de porphyre, d'argile furent vitrifiés et des murs de briques, épais de 40 centimètres, calcinés. Les jarres ayant contenu des provisions et d'autres monuments étaient estampés au nom du roi Ahâ, connu déjà par des fragments retrouvés à Abydos.
Ces découvertes, qui étendaient le champ du territoire occupé par les rois archaïques, furent discutées au Congrès des Orientalistes réuni à Paris en septembre 1897. Un des jeunes maîtres de l'égyptologie allemande, M. Kurt Sethe, aujourd'hui professeur à Gœttingen, y annonça qu'il avait retrouvé, sur quelques fragments de vases publiés par M. Amélineau, les c noms royaux » de trois rois de la I'* dynastie, tels qu'ils sont donnés sur les listes pharaoniques; jusqu'alors ces noms, correspondant aux c Miebis, Ousaphaïs et Semem* psës » de Manéthon, avaient échappé à la sagacité des égyptologues, dissimulés qu'ils étaient par une écriture archaïque. Quelques semaines plus tard, M. Maspero proposait de reconnaître le nom de « Menés i> dans un signe hiéroglyphique Men précédé des titres royaux, qu'une plaquette' d'ivoire, couverte de représentations énigmatiques, donnait à côté du nom de THorus Ahâ. Simultanément M. Borchardt établissait la même lecture devant l'Académie de Berlin (25 novembre 1897). Cette identification n'a pas été acceptée par tous les égyptologues pour des raisons techniques impossibles à résumer ici. Comme le cartouche de Ahâ apparaît à Abydos, on en conclut que les rois
1. Cette tablette avait été trouvée brisée en fragments, il en manquait environ un tiers. En 1905, M. Garstang, revenant sur le site de Negadah et passant au crible les terres des déblais, eut l'heureuse fortune de trouver un fragment nouveau de la même tablette s'adaptant exactement aux anciens.
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d'Abydos étaient les successeurs du roi de Negadah, Ahâ-Menès, résultat qui concorde avec les identifications établies par M. Sethe. 11 était démontré à la fin de 1897 qu'Amélineau et de Morgan avaient retrouvé au moins quatre des rois de la I'* djmastiesurles huit que nomme Manéthon, et peutêtre ce fabuleux Menés, le premier des Pharaons.
Ces résultats inespérés furent complétés par les fouilles de M. Quibell sur un des sites les plus anciennement connus de l'Egypte, Hieraconpolis, la ville des Faucons, à mi-chemin entre Thèbes et Eléphantine^ Sous les ruines d*un sanctuaire de la XIP dynastie apparut un groupe de cinq petites chambres construites en briques, où gisait une grande quantité d'offrandes votives du temps des premières dynasties; la plupart portaient le nom d'un roi N armer déjà écrit sur des fragments d'Abydos. Le nom des soi-disant rois Horus-Set, Khâsekhemouï, décorait de superbes montants de porte en granit; deux statues donnaient le cartouche d'un roi nouveau Khâsekhem; d'autres objets s'échelonnaient jusqu'à la VP dynastie. L'ensemble des trouvailles était d'une beauté exceptionnelle; nous avons là probablement des pièces de choix, des ex-voto déposés dans le temple.
Le nombre des noms royaux s'augmentait toujours. M. Pétrie l'accrut encore en reprenant de