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Aujourd'hui démolie, depuis les travaux de restauration

Ce sont de tels miracles d'équilibre et de résistance qui avaient accrédité une confiance robuste dans la solidité des ruines de Karnak (PL II, 2).

Or, en 1899, onze colonnes de la salle hypostyle s'écroulèrent subitement : peu s'en fallut tjue, tel un château de cartes, le reste des colonnes ne subit le même sort.

C'était le « 3 octobre, vers 9 heures du matin; un surveillant qui était en tournée au mur d'enceinte entendit un grand bruit semblable au tonnerre. Il courut aussitôt vers le temple et arriva assez à temps dans la salle hypostyle pour voir deux colonnes jetées le long du pylône de Ramsès. Un autre gardien, qui était au pied de l'obélisque de Thoutmès, y était demeuré, épeuré, et ne vint que quand le bruit fut éteint. » Ainsi nul ne fut témoin du début de l'accident. M. Legrain, à qui j'emprunte ce récit, a pu établir que le fait primordial est la chute fortuite d'une seule colonne: celleci renversa la colonne qui lui faisait vis-à-vis et l'entraîna avec les architraves qui les unissaient toutes deux à leurs voisines. Les architraves et les segments détachés se comportèrent comme des projectiles : sept colonnes d'une même travée se renversèrent mutuellement, l'une poussant l'autre jusqu'à la dernière ; dans la travée parallèle, l'écroulement par file ne fit que trois victimes et se trouva arrêté par la résistance inespérée de la quatrième colonne. Tout cela en quelques secondes :

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on juge de l'aspect à la fois pittoresque et navrant que présentait à terre Tamas chaotique des segments colossaux et des architraves énormes. Plusieurs colonnes voisines avaient reçu en plein corps des blocs de 10 à 15000 kilogrammes et présentaient des blessures béantes; au bout de la travée les deux dernières colonnes s'étaient couchées, avec tous leurs segments désunis mais encore superposés, sur la face inclinée du pylône qui les soutenait fraternellement dans leur chute (PI. II, 1, et III, 1).

La catastrophe de Kai'nak posa nettement pour les égyptologues la question toujours si controversée : doit-on reconstruire un monument ancien qui s'écroule? Il fallait une réponse immédiate : abandonner à son sort la salle hypostyle, ou rechercher les causes de destruction et y porter remède sans aucun retard.

M. Maspero dut assumer la responsabilité d'une décision aussi grave. Grâce à la connaissance approfondie qu'il avait acquise des monuments de l'Egypte au cours de sa précédente direction, à son habitude d'aborder toutes les difficultés, d'ordre scientifique ou matériel, avec la vigueur et la bonne grâce que donnent une intelligence lumineuse et l'expérience la mieux avertie, la question fut vite résolue; on ne pouvait laisser s'écrouler un édifice qui n'avait pas épuisé ses forces de résistance, mais dont les fragments intacts se dissociaient, les conditions d'existence et de stabilité ayant varié au cours des siècles.

Quinze jours après la catastrophe une commission de spécialistes arrivait à Karnak, se faisait une opinion sur place et rédigeait, le 28 octobre, un rapport sur les travaux à exécuter et un devis des frais probables. Le 11 décembre, M. Legrain ouvrait son chantier, et, muni des instructions de M. Maspero, entreprenait sans fracas une des œuvres les plus périlleuses et les plus importantes qu'il ait été donné à un archéologue de concevoir et d'exécuter.

Le point faible des gigantesque édifices pharaoniques c'est l'insuffisance des fondations. Quand ils ne travaillaient pas sur le roc du désert, les architectes ne pouvaient nulle part, dans la plaine, descendre beaucoup la fouille sans rencontrer des boues plus ou moins liquides au niveau des infiltrations du Nil ; ils se contentaient donc d'écarter les terres superficielles et établissaient les fondations sur le sol vierge. Dans la sallehypostyledeKarnak, la fouille atteignait environ 2 mètres de profondeur; là, sur une couche d'alluvions mêlées de sable, on avait élevé de petits massifs de maçonnerie composés de gros moellons inégaux, mal équarris, empilés en lits peu réguliers, dont une bonne partie provient d'un édifice construit par le roi hérétique Aménophis IV et pieusement démoli par ses successeurs orthodoxes. Parfois, à la place des moellons, on rencontre un simple bourrage de terre, d'éclats de pierres et de tessons de poterie. Notons

que sur ces massifs c qui sont plutôt des pilotis en maçonnerie que de véritables fondations », on superposait des colonnes d'un poids total d'environ 226 000 kilogrammes. Souvent ces pilotis sont d'un diamètre inférieur à la base des colonnes, disposition essentiellement défavorable à la stabilité de pareilles masses. Enfin entre les massifs qui soutiennent les colonnes, la seule liaison est un remblai de cailloux et de terre recouvert d'un dallage peu épais. A cet égard il y a donc eu certainement ignorance, négligence ou malfaçon de la part des architectes de la salle hypostyle.

Ces fondations si précaires étaient menacées par deux causes de destruction que les Égyiiens ne pouvaient pas prévoir : le sebakh et l'inondation du Nil. La salle hypostyle c était à l'origine dépourvue d'habitation et aucune chance de salpétration n'était à redouter. Tout au contraire, dès l'ère chrétienne, les habitations y devinrent extrêmement nombreuses et l'énorme quantité de sebakh et de débris de toute sorte qu'il a fallu retirer pour mettre à jour une partie du dallage ancien montre quelle a dû être leur importance. Il y en avait plus de 1 m. 80 dans la salle hypostyle. Il en subsiste encore dans la partie sud une butte haute d'environ 8 mètres. L'action néfaste de la terre salpêtrée a été centuplée par le lent exhaussement séculaire du lit du Nil. Si les calculs établis par Grand-Pacha et Ventre-Pacha

sont exacts, l'exhaussement moyen du lit du fleuve par l'apport des alluvions peut être évalué à 96 millimètres par siècle. Or la salle hypostyle avait été établie à 33 centimètres seulement audessus du niveau des crues; deux cents ans à peine après la construction, les fondation^i de la salle étaient déjà atteintes par les infiltrations; treize cents ans après, soit vers Tan 600 de notre ère, les eaux, au moment de l'inondation, dépassèrent le niveau de la salle et rencontrèrent la terre salpètrée déjà abondante. » Conclusion : depuis treize cents ans le salpêtre, provenant du sebakh, dissous et transporté par ces eaux, désagrège les blocs de grès très poreux, jusqu'à une hauteur qui varie actuellement, au moment de la crue, de 2 à 3 mètres au-dessus du sol \

Contre l'exhaussement du niveau du Nil et l'invasion des eaux dans les temples, le Service des Antiquités est désarmé; toutes les autres causes de destruction peuvent au contraire être combattues, et voici quel plan de défense fut élaboré pour sauver Karnak et éventuellement les autres temples qui se trouveraient dans les mêmes conditions d'existence précaire : 1** enlèvement du sebahk; 2"" démontage, assise par assise, des colonnes brisées, ébranlées ou suspectes; 3** réfection totale

1. Rapports de MM. Maspero, Legrain, Ventre-Pacha, Grand- Pacha et de la Gommision réunie à Karnak après la catastrophe du 3 octobre 1899. {Annales du Service des Antiquités, t. I et suiv.)

des fondations et remontage des colonnes ; 4^ irrigation modérée au moment de la crue, pour laver le sol qui avait subi les infiltrations d'eau salpètrée.

Ce plan de campagne très simple présentait à Kamak des difficultés énormes d'exécution : il s'agissait de l'appliquer à la partie nord de l'hypostyle, où, depuis l'écroulement des onze colonnes, le sol était jonché de segments, de chapiteaux, d'abaques et d'architraves, blocs dont le poids variait de 5 à 40 tonnes. Ces travaux de force devaient s'exécuter sous la menace de l'écroulement subit des colonnes restées debout, dont plusieurs étaient dans un état d'équilibre instable ou d'ébranlement très inquiétant. Il était nécessaire que les instructions claires et précises de M. Maspero fussent appliquées par un homme actif, qui sût, à l'occasion, prendre une initiative intelligente et courageuse et qui connût Kamak dans tous ses points forte ou faibles. Ces qualités, M. Georges Legrain, affecté aux travaux de Kamak depuis 189S, les possédait à un haut degré; grâce à lui le problème de la reconstruction de Kamak est aujourd'hui résolu dans ses parties les plus ardues.

Les travaux commencèrent en décembre 1899.

Au bout de la première campagne, en 1900, les cinq colonnes ébranlées par le choc des autres étaient démontées segments à segments ; la deuxième

campagne, celle de 1901, fut consacrée au déblaie- * ment des onze colonnes écroulées et à Tenlèvement du sebakh. Le sol était libre ; on put mettre à nu les fondations dont les pierres furent trouvées saines et non salpètrées : la cause principale de l'écroulement était donc l'insuffisance de la maçonnerie de fondation et non la dégradation des pierres par les eaux. Ces faits reconnus, M. Maspero indiqua en 1902 la méthode à suivre pour la reconstruction. Dans chaque rangée de colonnes disparues, on creuserait une tranchée plus large que la base des colonnes et de même profondeur (2 m. 15) que les fondations antiques ; cette tranchée serait entièrement remplie par un radier en béton armé, sur lequel les colonnes seraient réédifiées; chaque colonne d'une rangée serait reliée à la colonne symétrique de la rangée voisine par un chaînon bétonné de façon à assurer la liaison des fondations nouvelles avec les fondations antiques. Le plan fut exécuté sans retard. Le 12 avril 1902, lord Cromer posa la première pierre des nouvelles fondations, et en 1903 les onze colonnes écroulées étaient relevées à la hauteur de 6 mètres. Les pierres que le sebakh avait décomposées au-dessus du sol, ou que la chute avait brisées partiellement, furent remises en place après avoir subi le traitement suivant : un crépi de ciment ou même un quartier de grès couvrait les plaies, bouchait les trous, en laissant les parties décorées de reliefs ou

' d'inscriptions saillir d'un centimètre sur le parement moderne : c On obtenait ainsi une forme architecturale convenable, tout en laissant distinguer ce qui est antique de ce qui ne Test pas ».

Les fondations nouvelles furent soumises dans Tété de 1903 à l'épreuve de l'inondation ; elles y résistèrent victorieusement, si bien qu'en 1904 M. Legrain put remettre en place la partie supérieure du fût de chaque colonne, les chapiteaux et les abaques. A ce moment une sérieuse difficulté se présenta. Il était indispensable de caler par le haut les colonnes rebâties, tandis que les fondations nouvelles les maintenaient par le bas. Or les dalles du plafond manquent depuis des siècles; les architraves, qui avaient subsisté, se sont cassées dans la chute ou sont inutilisables. Comment les remplacer? On avait prévu tout d'abord un réseau de liens de fer et de colliers passés au cou des colonnes sous le chapiteau. M. Maspero réussit à faire écarter ce disgracieux projet : on remplaça les colliers par des poutres en fer, jetées de chapiteau en chapiteau, et dissimulées par un revêtement do ciment et de béton, auquel on donna la forme et la dimension des architraves antiques. « Cette consolidation devra s'étendre à toutes les colonnes de la salle et peut-être conviendrait-il de rétablir le toit plat qui jadis recouvrait la salle entière. » La remise en place des chapiteaux et la réfection des architraves occupèrent les hivers 190S et 1906 : au

AU TEMPS DIS PHAIU.OKS.

mois de mars dernier, j'ai pu assister sur les lieux à cet intéressant travail. A Theure actuelle, l'œuvre de destruction causée par la catastrophe de 1899 est réparée : il reste à mettre les autres parties de la salle hypostyle à l'abri d'un semblable accident. Sans doute, c'est une lourde tâche; mais ce n'est plus qu'une question de patience et d'argent : la méthode de travail est créée, les essais sont faits» les résultats sont convaincants.

Or cette méthode — et ceci n'est pas un des résultats les moins intéressants des travaux entrepris — n'est devenue vraiment pratique et efficace que lorsque M. Legrain eut recherché et retrouvé pour les appliquer à nouveau les procédés de construction des architectes égyptiens. L'enlèvement des segments des colonnes écroulées constituait une manœuvre de force très délicate d'exécution, mais de nature assez banale. Quand il fallut, au contraire, démonter des colonnes restées debout, et déplacer, ^ une hauteur de 20 mètres, des masses de 30 tonnes pour les amener à terre, les archéologues et les architectes furent perplexes. Devait-on construire un échafaudage, qui serait une seconde salle hypostyle en bois, et installer à son plafond des palans assez puissants pour démâter et remâter le vaisseau pharaonique? La chose fut jugée impossible, tant à cause de la dépense que par manque de matériel, d'ouvriers et par nécessité d'aller vite. M. Legrain, qui a étudié Karnak pour ainsi dire

pierre à pierre, n'eut qu'à puiser dans ses souvenirs pour découvrir comment les anciens Ëgytiens avaient résolu le même problème, non pas pour démolir le temple, mais pour le construire, non pour descendre les architraves, mais pour les monter.

Quand on pénètre dans la grande cour de Karnak, à l'angle nord-ouest, on ne tarde pas à remarquer des talus de terre maintenus par des murettes de briques qui escaladent les flancs du pylône et ensevelissent jusqu'au cou les colonnes du portique (PL IV, 2). Colonnes et pylônes sont restés inachevés et ces talus ne sont pas autre chose que des échafaudages de construction ^ La méthode des Égy tiens consistait donc à exhausser le sol, sur lequel on amenait les matériaux, dont la mise en place était ainsi toujours aisée. Ils entassaient des terre-pleins qui s'élevaient en même temps que les murs ou les colonnes ; quand on posait les dalles du plafond dans une salle hypostyle, elle était entièrement remplie de terre ; de cette façon les ouvriers plaçaient les architraves et les dalles du toit comme s'ils travaillaient à hauteur d'homme sur le sol naturel.

Reste à expliquer comment les lourdes pierres étaient amenées sur les terre-pleins sans cesse exhaussés. Nous voyons par ce qui reste en place

1. Cf. Choisy, Vart de bâtir chez les Égyptiens , Paris, 1904.

à Karnak que les Egyptiens usaient de deux procédés. Quand ils avaient un espace suffisant pour développer les talus, ils disposaient un plan incliné à pente douce sur lequel les blocs posés sur rouleaux étaient hissés par les bras robustes de centaines d'ouvriers. Un bas-relief d'une tombe de la XIP dynastie, à Bersheh, nous montre une manœuvre de ce genre; il s'agit de haler un colosse monolithe dont les dimensions sont données :

6 m. 50 de haut. La statue, installée sur un traîneau de bois, est tirée par 4 files de 43 hommes : un contremaître rythme leurs efforts en battant des mains, et un aide verse de l'eau sur le sol durci pour atténuer le frottement et éviter réchauffement des pièces de bois *. Mais souvent l'espace manquait pour déployer tant d'ouvriers sur un terre-plein ou pour développer la pente douce d'un talus. Dans ce cas on construisait au flanc de l'édifice des escaliers, des gradins en briques, sur lesquels évoluaient des élévateurs en bois dont M. Legrain a su définir l'emploi. Les Égyptiens avaient comme nous l'habitude d'user, pour les cérémonies qui accompagnent la pose de la première pierre d'un édifice, d'instruments de luxe, de modèle réduit, mais reproduisant fidèlement la forme des outils réellement employés; tels sont nos marteaux et truelles d'or ou d'argent. Nous les conservons dans

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