‹ Au temps des PharaonsChapitre 67 sur 87 · Lefébure. Sphinx, VIII, 39. Cf. le Gorgiaa de Platon · texte numérisé non relu

Lefébure. Sphinx, VIII, 39. Cf. le Gorgiaa de Platon

des damnés, habitaient des salles dont le plancher était d*eau, le plafond de feu et les parois d'aspics vivants; il y avait là des grils et des chaudières pour le supplice des pécheurs. » Mais, pour apprécier à sa valeur morale l'idée égyptienne du jugement, mieux vaut encore comparer ce qu'on exige des justes, et rapprocher, comme l'a fait Ghabas, telles formules, déjà en usage au temps das Pyramides, d'un passage de l'évangile de saint Mathieu : « Lorsque le fils de l'homme viendra dans sa gloire, il séparera les uns d'avec les autres comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs, et il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui sont à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger et vous m'avez recueilli; j'étais nu et vous m'avez vêtu... Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits; allez au feu éternel... » Comparez ce texte d'un papyrus : « Amon Râ, le justicier, ne reçoit pas les cadeaux des violents; il juge le coupable; celui-ci est pour la chaudière; le juste pour sa droite »; ou ce passage du chapitre cxxv : « Le juste vit de vérité, se nourrit de vérité. Il a répandu partout la joie; ce qu'il a fait, les hommes en parlent et les dieux

s'en réjouissent. Il s'est concilié le dieu par son amour : il a donné du pain à l'afTamé, de l'eau à l'altéré, des vôlemenls à qui était nu...' »

Il y a sans doute une objection très grave à opposer à l'éloge de cet idéal moral. Nous savons qu'au temps des pyramides la magie battait en brèche la religion et que le juste ne prévalait pas contre le méchant armé de formules: le Livre i/cs Morts lui-même, jusqu'en ses plus récents exemplaires, signale dans chaque chapitre la force souveraine des rites et des paroles. Qu'importe la morale du chapitre cxxv si son contenu agit mécaniquement à la façon d'un exorcisme, sans que le défunt ait besoin d'avoir vécu justement?

Il est vrai que, pour la grande majorité des fidèles, le Livre restait un recueil de formules magiques; mais la conscience des fautes commises et la préoccupation du jugement y éclatent trop souvent pour que nous puissions penser que tes gens instruits gardaient beaucoup de confiance dans les seules ressources de la sorcellerie. A chaque phrase il semble qu'on entende l'écho du Dies irse : « Moi, malheureux, que dirai-je alors? qui prierai-je d'intercéder pour moi, quand à peine le juste sera rassuré? > Nous ne pouvons douter que plus les années s'écoulent, plus les Égyptiens ne soient devenus scrupuleux et inquiets; mais

1. Cbabas, L'Enfer égyptienàana les Mélangei égyploiogiqaei, III,

dans quelle religion l'éveil de la conscience a-t-il étouffé la pratique des indulgences? La doctrine de la grâce ne s'accommode t-elle pas de la foi au salut par les œuvres?

Une preuve que les scrupules ont été grandissants dans la conscience égyptienne et que l'idéal moral s'est constamment épuré, nous a été fournie par une récente trouvaille archéologique. Au recto d'un papyrus datant des premières années de notre ère, un conte moral nous est parvenu où l'idée du jugement prend un développement significatif. Sénosiris, un enfant prodige, magicien-né, entraine son père Satmi aux enfers et lui fait visiter les sept grandes salles des demeures d'Osiris. Avant d'entrer, ils avaient croisé le cortège funèbre d'un riche somptueusement enseveli et le corps d'un pauvre diable roulé dans une natte sordide et que nul n'accompagnait. Dans la sixième salle de l'Hadès, nos héros admirèrent Osiris, Thot, Anubis, les dieux assesseurs et la balance qui pèse les méfaits contre les mérites : « Celui dont ils trouvent les méfaits plus nombreux que les mérites, ils le livrent à Amaît, la chienne du maître de l'Occident, ils détruisent son âme et son corps et ils ne lui permettent plus de respirer jamais; celui dont ils trouvent les mérites plus nombreux que les méfaits, ils l'amènent parmi les dieux et son âme va au ciel ; celui dont ils trouvent les mérites équivalents aux

fauteH, ils le placent parmi les mines qui servent {dans la terre) Sokar-Oslris.

([ Lors Satmi aperçut un personnage de distinction, revêtu d'étofîes de fin lin et qui était proche l'endroit où Osiris se tenait, dans un rang très relevé. « Mon père Salmi, dit Sénosiris, ne vois-lu pas ce haut personnage? Ce pauvre homme que tu via emmené hors de Memphis sans que personne l'accompagnât et qui était roulé dans une natte, c'est lui! On le conduisit à l'Hadts, on pesa ses méfaits contre ses mérites, on trouva ses mérites plus nomhreux que ses méfaits. Donné qu'au temps de vie inscrit à son compte ne correspondit pas une somme de bonheur suffisante tandis qu'il était sur terrej on ordonna par-devant Osiris de transférer le trousseau funèbre de ce riche que til vis emmener hors de Memphis avec force honneurs à ce pauvre homme que voici, puis de le mettre proche l'endroit o£i Osiris se tient. Ce riche que tu vis, on lui trouva ses méfaits plus nombreux que ses mérites qu'il eut sur terre ; on ordonna de le payer dans l'Hadès, et tu l'as vu à la porte dé l'Hadès le pivot de la porte planté sur son œil droit, roulant sur cet œil soit qu'on ferme ou qu'on ouvre, tandis que sa bouche pousse de grands cris... Celui qui fait le bien sur terre, on lui fait le bien ici, mais celui qui fait le mal, on lui fait le mal. Elles ont été établies pour toujours et elles ne changeront jamais, ces choses que

tu vois dans THadès de Memphis, et elles se produisent dans les 42 Nomes, où sont les dieux du Conseil d'Osiris*. »

Quels progrès a faits la doctrine dans la sanction des vertus et des vices! Un purgatoire, l'enfer terrestre de Sokar-Osiris, s'offre comme lieu d'attente pour les hommes dont les mérites équilibrent seulement les méfaits. Quant aux justes, non seulement ils sont admis à la vie éternelle, mais Osiris les récompense en proportion de leurs mérites et de telle sorte que la vie future répare les inégalités et les injustices de la vie terrestre. Une parabole semblable commente dans l'Evangile selon saint Luc* le sort du mauvais riche, brûlé dans l'enfer, tandis que Lazare repose après la mort dans le sein d'Abraham. « Souviens-toi, dit Abraham au mauvais riche, que tu as reçu tes biens pendant la vie et que Lazare a eu les maux pendant la sienne ; maintenant, il est ici consolé, et toi, tu souffres.... »

Les justes trouvaient leur vraie récompense dans la libération de la condition humaine. Soustraits aux contingences et aux erreurs de la vie terrestre,

1. G. Maspero, Les Contes populaites de V Egypte ancienney 3" édit., p. 134-138.

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